‹ Pascal et le problème de la croyanceChapitre 6 sur 11 · Espr. géom. II. B. p · texte numérisé non relu

Espr. géom. II. B. p

1.8 II est juste de reconnaître que cela même n'est pas pour Pascal l'état idéal de l'homme, mais une conséquence du péché originel et un châtiment miséricordieux par lequel Dieu a voulu punir, en les guérissant, les égarements du cœur : a pour hu- « milier cette superbe puissance du raisonnement <|ui prétend « devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour « guérir cette volonté infirme, qui s'est toute corrompue par « ses sales attachements... Et c'est pour punir ce désordre par

et c'est une perversion, qui est le fait de l'orgueil, de les vouloir soumettre au contrôle de la raison lî9. Il y a là une sorte de dualisme intellectuel et une manière de cloison étanche entre la science et la foi, qui peut nous surprendre, mais qui était, pour Pascal, un héritage paternel et le résultat d'une éducation où l'on retrouve bien l'esprit général du siècle de Descartes. Ecoutons là-dessus Mme Périer : « Il ne s'était jamais a porté au libertinage pour ce qui regarde la religion, a ayant toujours borné sa curiosité aux choses natu- (( relies. Il m'a dit plusieurs fois qu'il joignait cette a obligation à toutes les autres qu'il avait à mon père, a qui, ayant lui-même un très grand respect pour la

« un ordre qui lui est conforme, que Dieu ne verse ses lumières « dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la vo- « lonté par une douceur toute céleste qui la charme et qui l'en- « traîne. » B. p. 185 et 186.

*î9 C'est le reproche constamment adressé par Jansénius à la scolastique (Cf. Augustinus, t. II, partie prélim. c. 3 et 4) et que Pascal lui-même a pris à son compte. Cf. H. XXIV, 8. M. 37. B. 561. «fon ne dit pas : « Il faut croire cela, parce que l'Ecriture, qui le dit, est divine » ; mais on dit qu'il le faut croire par telle et telle raison, qui sont de faibles arguments, la raison étant flexible à tout >>.) — Mais, après ce que j'ai dit, au chap. I, du rôle de la raison dans la préparation à la foi, on doit comprendre que, s'il est une critique rationnelle dont Pascal réprouve l'intervention dans les choses surnaturelles, c'est celle qui porterait sur le contenu et l'ordonnance interne des mystères, non sur le fait même de la révélation et ses preuves historiques. Ici la critique doit s'exercer, et toute la partie positive de l'Apologie trace la voie à suivre dans ce sens. S'il est facile d'y relever des traces d'inexpérience en matière historique, et plus encore de l'imperfection de la critique en ce temps, ces défauts ne sauraient nuire à l'esprit général de la méthode (v, supr., note 79).

(( religion, le lui avait inspiré dès l'enfance, lui don- « nant pour maxime que tout ce qui est l'objet de la « foi ne le saurait être de la raison, et beaucoup moins « y être soumis 13° ». Dans sa lutte sur la question du vide avec le P. Noël, Pascal affiche les mêmes principes m. Et à peine est-il converti par le jansénisme à une vie chrétienne plus sévère qu'il montre dans l'affaire Saint-Ange toute la jalousie de sa foi, soucieuse avant tout de maintenir la distinction des deux ordres, naturel et surnaturel l3S. Peu après, se place la conversation avec M. Rebours à Port-Royal. Si Pascal y fait appel au raisonnement, ce ne peut être, comme

130 Vie de Biaise Pascal. B. p. 11.

i3i Fragment d'un Traité du Vide : « Pour donner la certitude « entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, « il suffit de les faire voir dans les livres sacrés (comme, pour « montrer l'incertitude des choses les plus vraisemblables, il « faut seulement faire voir qu'elles n'y sont pas comprises) ; « parce que ses principes [de la théologie] sont au-dessus de la « nature et de la raison, et que, l'esprit de l'homme étant trop « faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parie venir à ces hautes intelligences s'il n'y est porté par une « force toute-puissante et surnaturelle... Il faut relever le couse rage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physi- « que, et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent « des nouveautés en théologie. » B. p. 75 et 77.

131 Le frère Saint-Ange soutenait qu' « un esprit vigoureux « peut sans la foi parvenir par un raisonnement à la connaisse sance de tous les mystères de la religion, excepté seulement « pour comprendre que Dieu est notre fin surnaturelle. » D'après lui « la foi n'est aux faibles qu'un supplément au défaut de leur raisonnement. » (Urbain. Un épisode de la vie de Camus et de Pascal. Rev. de la Société d'hist. litt. de la France, 15 janv. 1895, p. 3 et suiv. Cf. B. p. 12 et 56).

dans les Pensées, que pour préparer à la foi, non pour prouver les mystères en eux-mêmes, car il faut croire a sans l'aide du raisonnement 133 ». S'il a évolué plus tard, après sa seconde conversion, ce ne peut être dans le sens du rationalisme, mais plutôt du mysticisme, qu'il chargerait volontiers, nous le verrons, de vérifier les bases mêmes de la science.

Mais, en dehors de son jugement critique sur la valeur des croyances volontaires, on aimerait à savoir l'idée précise qu'il se faisait du mécanisme psychologique de cet acte. Nous avons à ce sujet un fragment de première importance :

« Il y a une différence universelle et essentielle entre t les actions de la volonté et toutes les autres. La « volonté est un des principaux organes de la créance; t non quelle forme la créance, mais parce que les a choses sont vraies ou fausses, selon la face par où a on les regarde. La volonté qui se plaît à l'une plus a qu'à l'autre, détourne l'esprit de considérer les qua- « lités de celles qu'elle n'aime pas à voir ; et ainsi u l'esprit, marchant d'une pièce avec la volonté, s'ar- « rête à regarder la face qu'elle aime, et ainsi il en « juge par ce qu'il y voit i3* ».

D'après cela, la volonté semble n'être qu'une cause

133 Lettre à Mme Périer, 26 janv. 1648. B. p. 86. Ci-dessus, p. 36. — « Qu'on pèse bien ces paroles de ce jeune homme de vingtquatre ans : nous avons la, dans un raccourci lumineux, l'idée mère de la future Apologie. » V. Giraud. La philosophie religieuse de Pascal, p. 11.

indirecte de la croyance : son rôle se bornerait à tourner l'esprit du côté où il lui plaît de regarder, ce qui laisserait aux preuves, aux motifs d'ordre intellectuel, toute l'efficacité directe en matière d'adhésion.

On pourrait concevoir une influence plus directe : la clarté demeurant la même pour l'esprit, la volonté irait jusqu'à lui faire mépriser les doutes imprudents, les objections auxquelles aussi bien il pourrait céder en encourant le reproche de témérité 13B ; elle le ferait affirmer, non pas au delà de ce qu'il voit, mais avec une assurance que n'ébranleraient pas les obscurités de la vision. Je dois avouer qu'arrivé à ces dernières précisions, il me paraît bien difficile de déterminer la pensée de Pascal. Le fragment que je viens de citer me semble rester plutôt en deçà de ce qui est affirmé ailleurs de l'empire du cœur sur l'esprit. Mais nous ne pouvons oublier que nous n'avons que des fragments...

D'ailleurs, si cette question reste obscure, Pascal ne nous a rien laissé à désirer sur la nature de la disposition morale qui lui paraît la meilleure préparation à la foi : « Ceux qui croient sans avoir lu les Testaments, « c'est parce qu'ils ont une disposition intérieure toute (( sainte, et que ce qu'ils entendent dire de notre reliu gion y est conforme. Ils sentent qu'un Dieu les a

4,5 Voir ci-dessus, cbap. I, p. 44. Beaucoup d'objections contre cette théorie, considérée comme une explication psychologique des faits, tombent dès là qu'on distingue le doute raisonnable et le doute possible. Quant à la justification rationnelle de c§ mode humain de se fixer dans la certitude, cf. S. Harent, art. Croyance, col. 2380 et suiv.

PASCAL ET Lï PROBLÈME DI LA CROYANCE. O,

66 PASC\L ET r.E PROBLÈME DE LA CROYANCE

« faits : ils ne veulent aimer que Dieu ; ils ne veulent « haïr qu'eux-mêmes. Ils sentent qu'ils n'en ont pas la (( force d'eux-mêmes, qu'ils sont incapables d'aller à a Dieu, et que si Dieu ne vient à eux ils sont incau pables d'aucune communication avec lui 18\ Et ilsenc tendent dire dans notre religion qu'il ne faut aimer (( que Dieu, et ne haïr que soi-même, mais qu'étant u tous corrompus, et incapables de Dieu, Dieu s'est fait u homme pour s'unir à nous. // nen faut pas davanu tage pour persuader des hommes qui ont cette dis- (( position dans le cœur et qui ont cette connaissance « de leur devoir et de leur incapacité 1,T ».

C'est grâce à ces harmonies préalables entre nos désirs ou nos dispositions morales et la vérité objectivement présentée que s'exerce dans la foi l'influence de la volonté ou du cœur sur l'intelligence 138. Dans

136 « La première chose que Dieu inspire à l'àme qu'il daigne loucher véritablement est une connaissance et une vue tout

^ordinaire par laquelle l'âme considère les choses et elleoae d'une façon toute nouvelle. » (au début de l'opuscule intitulé : Sur ia conversion du pécheur. B. p. 196).

137 <H. XIII, 11. M. S43. B. 2SG. > — Cf. H. XI, 4. M. 825. B. 468. « Nulle autre religion n'a proposé de se haïr. Nulle autre religion ne peut ii îx qui se haïssent et qui cherchent un eue véritablement aimable. Et ceux-là, s'ils n'avaient jamais ouï parler de la religion d'un Dieu humilié, l'embra raient incontinent. » — Ces dispositions morales, données par Pascal comme immédiatement préparatoires à la foi, rappellent de bien que le R. P. Gardeil, dans son beau livre >ur « la l'Apologétique » (Paris, Gabalda, 1908, -2» éd. 191;.') appelle des « suppléances subjectives de la crédibilité .

IM II est bien entendu qu'en parlant du rôle de la volonté libre

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tonte la première partie de son Apologie, Pascal travaille à créer ces dispositions dans l'âme de l'incrédule en ouvrant les voies à la grâce. Dans ce buL il dispose ses preuves selon les règles subtiles de l'art d'agréer, dans cet « ordre du cœur » qu'il a si bien décrit, qui consiste en la convergence des preuves par « la digression sur chaque point qu'on rapporte à la

dans la foi. je n'oublie pas plus que Pascal lui-même le rôle souverain de la grâce ou de 1' « inspiration ». Dieu seul peut nous faire croire comme il faut pour le salut (voir plus haut, p. 7, note 9. c). Mai?, comme l'a fort bien dit Boutroux (Rev. des cours et conf. 12 mai 1898. VP année, 2e série, p. 386), « la grâce « divine ne saurait agir sans se manifester par des phénomènes « de volonté, d'intelligence, de mouvement. Or, nous pouvons « imiter ces phénomènes. Et tandis que nous les imitons, il est « possible que Dieu se substitue à nous pour les provoquer et « les développer. » La foi seule peut discerner sous ces phénomènes psychologiques, extérieurement semblables aux autres, l'essence surnaturelle dont ils sont les accidents ou espèces sensibles. Et c'est pourquoi je n'ai pas consacré un chapitre spécial à l'étude de V « inspiration », que je parais confondre avec la spontanéité morale ou le « cœur. » Il est de foi catholique que la volonté ne peut nous faire croire d'une foi salutaire que sous l'action de la grâce, mais il n'est pas moins vrai que la grâce agit sur l'intelligence, tant que dure l'état de voie, principalement par l'intermédiaire de la volonté. Et c'est pourquoi peut-être l'Ecriture attribue notre ?ie spirituelle a l'action du Saint-Esprit, l'Amour incréé, en attendant le jour où dans la vision se consommera la chaste union du Verbe et de l'intelligence. Quant à ces préludes immédiats de la vision qui appartiennent à l'état mystique consommé, à la « contemplation parfaite », au « mariage spirituel », et où, comme l'indique cette dernière et classique métaphore, l'union est peut-être plus immédiate entre l'intelligence humaine et la Sagesse éternelle, ce n'est pas ici le lieu d'en parler plus longuement.

fin, pour la montrer toujours 139 ». Arrivé au point de désirer que la religion soit vraie, l'incrédule n'aura presque plus d'efforts à faire pour croire4*0. Mais encore ne faut-il pas négliger de lui apporter des preuves positives, afin que sa conviction soit raisonnable : Pascal aime mieux « se roidir » contre ses dispositions affectives et coutumières que de croire sans raison M1. Le fidèle simple peut, il est vrai, n'avoir pas besoin de ces preuves : il se peut qu'il ne sache pas rendre compte à qui les lui demande des raisons de sa croyance et qu'ainsi sa persuasion, tout affective, soit extérieurement semblable à celle du Turc ou de l'hérétique de bonne foi. Mais, du moins un fidèle instruit pourra faire pour lui la preuve demandée : il pourra démontrer par les prophéties que la persuasion du simple est une véritable inspiration divine, tandis que celle du Turc ne lest pas li2. Et c'est ainsi que, si

m H. VII, 19. M. 156. B. 283.

là0 «... 11 faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison ; vénérable, en donner respect ; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu'elle lut vraie et puis, montrer quelle est vraie. Vénérable parce qu'elle a bien connu l'homme ; aimable parce qu'elle promet La vrai bien. » (H. XXIV, 26. M. 69. B. 187.)

Mme Périer (Vie de B. Pascal. B. p. 4.) « On peut dire que toujours et en toutes choses la vérité a été le seul objet de son esprit, puisque jamais rien ne l'a pu satisfaire que sa connaissance. » — G'ebL ici le lieu de rappeler la parole de Vinet : « Le désir n'est u pas un argument, mais il n'y a pas de mal que Dieu ait donné « à la vérité la figure du bonheur. » (Etudes sur B. Pascal, ^ éd. p. 255).

141 il. XXIV, 7, M. 100. B. 615.

*■ (( H. XIII, 12. M. 847. B. 287. « J'avoue bien qu'un de ces

(( l'intelligence des biens promis » ou l'estime personnelle que chacun peut accorder au salut et aux promesses surnaturelles « dépend du cœur qui appelle bien ce qu'il aime )), « l'intelligence du temps promis» ou la vérification de la révélation n'en dépend point, mais ressortit à la seule raison Ui.

Nous avons jusqu'ici étudié un premier sens du mot cœur, ordinaire, autorisé par l'usage commun de la langue et qui lui fait signifier l'émotivité, surtout morale, l'ensemble des penchants supérieurs, la volonté au sens large et ancien du mot. Mais il est une autre acception, propre à Pascal, d'après laquelle le cœur signifie la faculté des principes indémontra-

chrétiens qui croient sans preuve n'aura peut-être pas de quoi convaincre un infidèle qui en dira autant de soi. Mais ceux qui savent les preuves de la religion prouveront sans difficulté que ce fidèle es1 véritablement inspiré de Dieu, quoiqu'il ne put le prouver lui-même. ■> )) Le manuscrit témoigne des retouches de Pascal à cet endroit. Aucun texte ne prouve mieux, à mon

. combien il est loin de mettre son idéal dans ces croyai sans preuves, «fui ne se prouvent pas mais s'éprouvent, si en

ur aujourd'hui. — « A cette date, poser le problème religieux comme un problème essentiellement historique et philologique, c'était un coup de génie. » G. Lan son. Grande Encyclopédie, ait. Pascal. — « Bos-uel, poun ait-on dire, à travers Richard Simon a comme deviné Renan et il a reculé d'épouvante. Pascal, lui, eût été homme à voir, — ou à prévoir, — par delà Renan. » V. Giraud. La philos, relig. de Pascal, p. Dote \ .

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