‹ Pascal et son temps: 3 parties: 1-2: (8. éd.). 3: (6. éd.)Chapitre 10 sur 13 · I: aflamée de sang humain... » Qui doutera que · texte numérisé non relu

I: aflamée de sang humain... » Qui doutera que

j! Charron n'en veuille là à toutes les religions,

rj; ^toutes sans exception, comme il Ta dit au début?

jl lit pourtant il exceptait la chrétienne. « Tout cela

.; » a été aboli par christianisme, comme a été dit .|; I ci-dessus, s Et il renvoie à sa Seconde Vérité.

j; Mais il a trop compté sur son lecteur qui ne

I connatt pas la Seconde Vérité, qui ne fait pas

^"^l^; attention à une ligne perdue dans la page, et qui

croit tout simplement que Charron a mis sur le même pied, a donné la même valeur ou la même . poQ-valeur à toutes les religions.

^ I ^ Si le lecteur poursuit, cette opinion doit encore

se fortifier, à mesure que Charron explique le progrhB des religions ; elles sont toutes c étranges au sens commun, surpassantes de bien loin toute la portée et intelligence humaine ». Il faut donc « qu'elles soient apportées et baillées par révélation extraordinaire et céleste, prises et reçues par une inspiration divine, et comme venant du ciel. Ainsi aussi disent tous qu'ils la tiennent et la croient, et tous usent de ce jargon, que non des hommes, ni d'aucune créature, mais de Dieu ». — I Mais à dire vrai, sans rien flatter ni déguiser, il n'en est rien : elles sont, quoi qu'on en dise, tenues par mains et moyens humains. » Puis venait dans la première édition cet étrange passage, corrigé dans la deuxième : c Témoin premièrement la manière que les religions ont été reçues au monde, et sont encore tous les jours par les particuliers; la nation^ le pays, le lieu, donne la religion; l'on est de celle que le lieu auquel l'on est né et élevé tient : nous sommes circoncis» baptisés, juifs, mahométans, chrétiens, avant que nous sachions que nous sommes hommes (1), »

(I) G*Ml d'AiUran du MooUign» aggraté.

y Quelle impression retirer de celte lecture? On a appris que la religion est distincte de la sagesse; que Tune est intéressée et basse, Tautre désin- .téressée et noble, Tune dangereuse et pleine d'hypocrisie, Tautre droite et raisonnable; et maintenant on voit qu'il y a une infinité de religions, qu'elles ont toutes même origine, qu'elles enseignent en substance les mêmes choses absurdes, qu'elles recourent aux mêmes moyens pour s'étendre, qu'elles sont toutes des inventions humaines et des mensonges, toutes ^fausses.

(. j Qu'ajouteront les libertins à ce formidable

.| réquisitoire? Quelques dérisions sur la Bible;

* ]f quelques essais non d'exégèse, mais de comparaii; ' son de textes, et c'est tout. Les libertins remer-

i»i cient donc le chanoine théologal qui appuie sur

de bonnes raisons le mépris effectif oii ils tiennent la religion chrétienne, catholique ou protestante.

• Mais le livre précieux ne s'arrête pas là. Jusqu'ici purement négateur. Charron va construire '\:^ à son tour une manière de religion laïque et un

'^'■'' dogme rationnel.

c Le sage, écritril, jugera de tout; rien ne lui/ échappera qu'il ne mette sur le bureau et en la balance : c'est à faire aux profanes et aux betes de se laisser mener comme des bufQes. » C'est i

par cette liberté d'esprit c qu'il est autant par- [

dessus le commun des hommes que celui du commun est par-dessus les betes ». ^

Le sage ne s'asservit à rien, pas même à ses !

propres conclusions et jugements I Pour demeurer c universel et ouvert à tout, £1 doit en tout ; examiner, peser, balancer les raisons et contreraisoQS de toutes parts, le poids et le mérite j d'icelle^ et ainsi quester la vérité », mais sans \ jamais c résoudre, affirmer, déterminer », sinon d'une manière pratique et provisoire. Charron n'a été nulle part plus explicite que sur ce point, n y consacre tout le chapitre u du premier livre. y Le chapitre précédent avait enseigné V c exemption ou affranchissement des erreurs du monde et des passions ». Celui-ci débute ainsi : \

c L'autre disposition à la sagesse, c'est une pleine, entière et généreuse liberté d'esprit, qui est double, sçavoir de jugement et de volonté. Pour la première du jugement, nous avons ja

assez montré que c'est faiblesse et sottise niaise de se laisser mener comme buffles, croire et recevoir toutes impressions; que les ayant reçues s'y opiniatrer, condamner le contraire^ c'est folie, présomption; persuader et induire autrui, c'est rage et injuste tyrannie. Maintenant nous disons et donnons pour une belle et des premières leçons de sagesse, retenir en surseance son jugement, c'est-à-dire soutenir, contenir et arrêter ' 'Vi v^ 30,^ esprit dedans les barrières de la considération et action d'examiner, juger, poiser toutes \ choses (c'est sa vraie vie, son exercice perpé- . tuel), sans s'obliger ou s'engager à opinion aucune, sans résoudre ou déterminer, ny se ' coifi*er ou épouser aucune chose (1). »

- ^V Épouser aucune chose? Et les vérités reli- , gieusest

On comprend bien que Charron a la précaution de les mettre à part.

Mais pourquoi cette^exception? Car le libertin, disant avec Charron qu'il ne faut s'obliger et s'engager à opinions aucunes, ne s'engagera donc

(i)0«UpMiiàraéditkML

Pascal jST son temps 199

à aucune opinion même religieuse; il ittainUenl son esprit dans une liberté universelle. N'estH^e pas là être vraiment, en fait comme de nom, un /

I libre penseur »?

Cependant le disciple de Charron ne sera pas entièrement un libre penseur. Parmi toutes les opinions dont le monde a la bouche remplie, il en est une si puissante encore que le bel esprit incrédule n'ose se débarrasser d'elle : c'est Dieu. On ne se permet pas encore de nier Dieu. Le libre penseur admet donc que Dieu existe; mais il ne saurait accepter sur Dieu les enseignements des religions et les préjugés du vulgaire. Le ^ ?,

libre penseur devient déiête. Et ici même Charron est son maître. Charron lui apprend à distinguer Dieu et la religion. {

Ce n'est pas que ce théologal, ce prêtre, ce t

prédicateur, ait pris en Gascogne les sentiments que le vicaire de Rousseau professera en Savoie. i;

II enseignait dans ses discours et dans son livre la manière la plus philosophique et la plus chrétienne de rendre à Dieu le service et l'adoration '

qu'on lui doit, et il entendait bien rester chrétien*

tOO PASCAL ET SON TEMPS

Les pieuses gens du seizième siècle avaient dans la piété des habitudes ridicules. Charron I s'attaquait à ces habitudes. Il ne croyait pas atteindre du même coup le fond de renseignement religieux. Il Tatteignait cependant. Quels étaient en effet ces défauts ou ces déformations du sentiment religieux? La théologie philosopliiquo,

'A cdle de saint Thomas s'est affaiblie, et s'abAtardit en mnémotechnie barbare. La mode aime

"^ la théologie posilive qui n'est en somme qu'une

n)ranche de l'histoire. La religion n'apparatt plus

en son fond et sa substance métaphysique. Le

fait historique, le fait humain, est le principal

objet des études et des réflexions. Le Christ est

considéré dans un moment de la durée, dans uii

coin de l'espace. On pèse ses paroles avec la

même méthode que l'on analyse et que l'on

(scrute les témoignages humains; et quant aux

évangélistes, aux apdtres, aux Pères de l'Église,

on en use avec eux encore plus familièrement.

Voilà ce qui se passe chez les théologiens, les

savants et tous les esprits éclairés. Dans la foule

.ignorante, un mouvement parallèle se poursuit;

mais, comme bien on pense, sous une forme

PASCAL ET SON TEMPS tO! |

grossière et superstitieuse. On cide à un penchant trop naturel, on conçoit Dieu comme un homme» on prête à Dieu ses préoccupations et

ses sentiments. Les prédicateurs de la Ligue \^ '

avaient involontairement favorisé cet anthropo^ 1

morphisme. Ils faisaient intervenir Dieu dans la |

politique, ils le disaient intéressé à leur parti et j

de moitié dans leurs passions. En même temps, |

par réaction contre la Réforme, ou peut-être pour !

exciter les imaginations par des spectacles et par | des pratiques matérielles, ils avaient multiplié les cérémonies cultuelles, les petites dévotions

avaient pullulé. De haut en bas, la notion meta-

physique du divin était chassée par le fait humain ; ^ I Dieu était de plus en plus imaginé ou conçu à la

façon d'un homme. ^

De ce danger» Charron parle fortement, c*est- '

à-dire brutalement. Sa pensée, sans nuances, se | formule avec une généralité dangereuse. Et son

orgueil lui joue quelques mauvais tours. Il |

oppose la religion du sage à la religion de la foule. r

Il creuee les différences ; il ne laisse entre Tune et ;

l'autre aucun rapport, aucune ressemblance. y

Un esprit juste et modéré, comme saint Fran- l

h çois de Sales, ne se fait aucune illusion sur ce qu'il y a de matériel dans la dévotion de la foule» et il travaille à purifier cette dévotion;

I seulement il ne la méprise pas, lui, il la redresse; il y cherche le principe d'amour naïf et spontané dont après tout ces nutnières de petites idolâtries sont nées. Mais Charron, lui, n'a que des paroles amères contre la superstition; et du même coup il atteint la religion dans ses œuvres vives.

« Le superstitieux (1) ne laisse vivre en paix ni Dieu ni les hommes : il appréhende Dieu chagrin, dépiteux, difficile à contenter, facile à se courroucer, long à s'apaiser, et examinant nos actions à la façon humaine d'un juge bien sévère, épiant et nous guettant au pas; ce qu'il témoigne assez par ses façons de le servir, qui est tout de même. Il tremble de peur^ il ne peut bien se fier ni s'assurer, craignftnt n'avoir jamais assez bien fait, et avoir omis quelque chose, pour laquelle * omission tout, peut-être, ne vaudra rien : il* doute si Dieu est bien content; se met en peine '

(I) Sttfmê, L U. eh. ▼.

PÀ8GÀL ET SON TEMPS SOI ;

de le flatter pour Tapaiser et le gagner, Timpor^ tune de prièrest vœux» offrandes, se feint des miracles, aisément croit et reçoit les supposés j

par autres, prend pour soi et interprète toutes 1

choses, encore que purement naturelles, comme i ,

expressément faites et envoyées de Dieu; mord ;

et court à tout ce que l'on dit, comme un homme fort soucieux, duo êupêrêtitiani$ fropria, nimiui timor, nimius cuîtus. Qu'estpce tout cela, sinon en se donnant force peine, vilement, sordidement et indignement agir avec Dieu, et plus mécaniquement que Ton ne ferait avec un homme d'honneur : généraleinent toute superstition et faute en religion vient de ce que Ton n'estime pas assez Dieu; nous le rappelons et ravalons

à nous, nous jugeons de lui selon nous, nous

ê Taffubloos de nos humeurs. Quel blasphème! »

Là-dessus, il définit sa religion à lui :

« De tant de diverses religions et manières de l

servir Dieu, qui sont ou peuvent être au monde,

celles semblent être plus nobles et avoir plus

d'apparence de vérité, lesquelles, sans grande ^'

opération externe et corporelle, retirent Téme

au dedans et relèvent, par pure contemplation, à

admirer et adorer la grandeur et majesté immense de la première cause de toutes choses» et Tétre des êtres, sans grande déclaration ou déter^ mination d'iceUe» ou prescription de son service. » Plus loin : « Il faut servir Dieu de cœur et d'esprit, c'est le service qui répond à son naturel..., rof-> fraude plaisante à Sa Majesté, c'est un cœur net; franc et humilié, une &me et une vie innocente. » \ r Et il cite THermès Trisgemiste. « Unicus cultus'

^} Dei non me malum. Le temple de Dieu, c'est

^ l'esprit de l'homme sage. »

'- \ Voilà qui va vider les églises et dispenser,*

|Comme le remarque Garasse, de dire le chapelet, de lire le bréviaire et d'aller à la messe. -,

Il est vrai : Charron reconnaît que ce cultelà est celui des anges, et qu'il faut aux hommes V un ordre de reUgion moins contemplatif. Il montre en excellents termes que « la chrétienté conune au milieu, a bien le tout tempéré, le sensible et externe avec l'insensible et interne, servant Dieu d'esprit et de corps, et s'accommodant aux grands et aux petits, dont est mieux établie et plus durable »; Hais si Ton veut être logique, si Ton n'est pas des « petits », et si l'on

sait se passer du sensible et de Texteme, pourquoi . s'astreindre aune diminution de l'idéal religieux? Charron a beau dire et beau faire, il mène direo tement au déisme. -i

(i) M. Pemnf , qui en ptrlê TiguemMiU attribué cêt quatrains à ThéophUa, «i m tromp«; iU éttit&i Vosam d^ul malin «a philosophie. « Qumd Vlnim» ogrsgium ot la di4« loettsa varsaUssimuni femnl, • dit Msrseimê parlant do tour •utMT. (QumUiQn^ê in Gêimim, PtmfêtU.)

Cette libre pemie déisle, qui se recommande de ^

Pierre Charron» s'est afCrmée dans un ouvrage ^ j

bien curieux, dont la substance nous a été {

conservée par le père Mersenne. C'est le poème de V Antibigot ou les QwUraifu du déiste (1); il y en avait cent six. Cet ouvrage n'était pas {

imprimé lorsque Mersenne en a parlé, et il ne l'a pas été depuis, du moins à ma connaissance. Il courait le monde vers 1622 ou 1623, et son succès fut assez grand, entre 1622 et 1624, pour mettre la plume à la main do Blersonne. Mersenne * avait déjà pris les libertins à partie dans ses Quœstiones celiAerrimœ in Genesim. Le mouvement tournant qu'ils font avec les Quatrains du déiste force Mersenne à les suivre sur un nouveau

ÎH PÀ8CÀL ET 801f TEMPS

champ de bataille (1). Là, il les combat en prose et en vers, mais aussi il analyse tous les quatrains et il en cite quelques-uns; c'en est assex pour les faire connaître.

Le poème débutait ainsi :

Puisque l'être étemel est étemellement Très heureux et parfait en toute suffisance, . Qull est la bonté même et sage infiniment Sur tout ce qu'en conçoit l'humaine intelligence,

' «^ ^ Le superstitieux est-il pas insensé

y De se le figurer constant et tariable,

' \i Embrasé de Tengeance et d'un rien oifensé,

^ Ennemi des tyrans et plus qu'eux redoutable?

*{ i. ' Et il se terminait par les deux quatrains suivants :

'^ i < Au regard de l'Athée, encor qu'ingratement

I vj.. V ^ 11 nie l'Éternel et sa sainte police,

Si n'en parle-t-il pas injurieusement.

Gomme fait le Bigot traitant de sa justice.

Ainsi l'Athée seul nie la DÎTinité; Le Bigot, pirement, meilleur que Dieu s'estime; '^ Le Déiste entre tous l'adore en Térité,

Attendant qu'il parrienne où son but se termine.

(i) « VlmfUU du déiiUê. aikéti H libêtHm du îêmp$, combattue et fenversée de point en point par des raisons tirées Il de la phttosophie et de la théologie. Ensemble U RéfuitUian du poèm d$$ diiêUi, cmifre dédiée à Mgr le eardhial de Richelieu par F. MASiif«MissiifiiB« de l'ordre des R. P. Minimes. HtU. BUlalae, itti.n.Ulome K a 180 pages. U dédicace est

On saisit vite Tesprit de ce singulier ouvrage* Le déiste reconnatt l'ordre de l'univers, et y voit l'œuvre d'un Dieu. Mais ce Dieu n'intervient pas dans les choses de notre bas monde. Le déiste se di^barrasse donc de toutes les craintes de la vie future; il se débarrasse de la croyance à un Dieu justicier; il se vante de n'être p as intéressé primmAJA ç|||>j^fÎAn ai Hfl pr atiquer la vertu pag. pur amour de la vertu. E nfin, il se déclare le seul libre, raisonnable et heureux.

Les Quatrains du diistSf c'est déjà la religion ) de Voltaire. Mais, certes, ce n'est pas l'esprit de Voltaire.

Et voilà l'œuvre à laquelle Charron a collaboré. Il a non pas créé, mais aidé à définir le type du

datée du 8 Jiiia itt4. Lt tome II a on tttre im peu diflén&t : « L'Impiété,^, avec an poème qui renverte le poème des dèUtea de point en point; Joint ensemble la réfutation des dialogues

«do Jordan Brun, dans lesquels il a touIu établir une infinité de mondes, et l'&me universelle de TUnivers, avec plusieurs dil&eultés des mathématiques qui sont eipliquées dans cet œuvre; dédié à monseigneur le procureur général du roi par, etc. Paris. BiUaine. léSi. » U dédicace à MaUiieu Mole est du 9 Juillet itté. Ces Utres valent une table des maUéres. On remarquera qae les apologistes catholiques suivent leurs adversaires Jusqu'au Parnasse. Us font des vers eux aussi. Le père Garasse termine chacune des sections de sa Semew lAMe»

..pifuf par un poème.

libre penseur. Il a montré qu'il y a une religion sans morale, celle du dévot; une morale sans religion, celle du sage; un Dieu sans religion, celui du déisme.

^ Le déisme rejoint maintenant le grand mouvement européen. Jusqu'ici, l'incrédulité et le liber-

• tinage en France s'étaient révélés sous des traits particuliers, et pour ainsi dire nationaux. L'irréligion y avait eu sa source sans doute dans dos dispositions universelles, qui sont de tous les temps et de tous les pays; mais les rapides pro* grès en étaient dus à des conditions historiques

.bien déterminées, et ces conditions historiques

'avaient imposé certains caractères spéciaux à toutce développement. L'intervention des Italiens

- n'avait pas altéré ces caractères : l'incrédulité était restée française. L'influence dominante de Charron, si française, puisqu'il conserve dans

I son livre la substance de Montaigne et de Du Vair, avait achevé d'adapter à la mentalité nationale l'incrédulité. Mais les conclusions positives auxquelles Charron a conduit ses disciples se confondent à cette heure, dans leur expression

PASCAL ET 80K TEMPS SO» j

abstraite, avec le sommaire credo, le symbole dans :i

fi

lequel, par toute l'Europe, ceux qui ne croient à rien s'accordent et s'unifient.

Ce n'ëtait pas en France, à Paris ou à Bordeaux (Mersenne est à Paris, Garasse est à Boi^ deaux), c'est à Anvers, au centre même de TEu- \ rope, que le père Lessius (1), dominant de haut le mouvement d'attaque contre la religion, contre les religions, en voit les directions principales. Tout se simplifie à ses yeux; et, dans la réalité, rincrédulité en effet était simple; la n^ation d'un Dieu rémunérateur et vengeur, la négation de l'immortalité personnelle de l'âme, c'est le premier point de cette impiété; quant à l'existence d'un Dieu aveugle et muet à la manière du Dieu de Lucrèce, parmi les libertins, les uns y croient, les autres non : cela est libre. Le second point, c'est l'explication de l'existence des religions. Pourquoi y a-t-il des religions? Parce que < les religions sont nécessaires aux sociétés, parce i qu'elles sont un bon élément de domination et 7

d'ordre. Les religions sont des inventions poli- *

(I) Léonard! Lino. D$ FrûvidmUia numiniê H ammi Iwmùt- ^

taWaM liM inm aivmriut aihêêi §i poliU€o$. AnTtrt, iUt. X^^

• tiques. Aussi le pëf e Lessius appelle-t-ii les athées

V et les déistes les « Machiavélistes ou Politiques ». Ayant ainsi rejoint la libre pensée européenne, le mouvement libertin de France paraissait destiné à une longue carrière. Qui donc aurait arrêté son extension? La crainte des parlements et du bûcher? Mais cette crainte a été insuffisante, va le devenir de plus en plus. L'exemple de Théophile qui échappe de toutes les poursuites à Taide

I de quelques palinodies, la fortune elle-même de

Vanini, victime de son imprudence plus que do

ses idées, nous font deviner quelle complicité les

libertins pourraient trouver dans les cours de

. f justice, chez les grands seigneurs, et au Louvre.

Quels sont les champions intellectuels de

MTÊglise? Le père Garasse, le père Mersenne.

Et, pourtant, c^est à cette heure que recom-

I mence le déclin de Timpiété ; à peine constituée en doctrine, elle se désagrège. Elle porte la peine de ses origines. Je n'ai discerné, jusqu'à présent, on elle, ni un mouvement généreux, ni une idée forte. Orgueil, paresse^ débauche et littérature : voilà de quoi eUe est sortie. Voilà de quoi elle va mourir.

PASCAL ET SON TBMP8 tll

Au dix-huilième siècle, un déisme, qui ressem-

blait assez à celui que nous venons de décrire, . ! i

s'est développé et a vécu. Mais il était appuyé sur la philosophie, la science, le talent de Diderot, de ) d'Alembert, d'Hel vétius, d'Holbach et Laplace (1) ; il est aro-bouté sur VEncj/clopidiê; Voltaire le fortifie moins par son pfodigieuz esprit que par son j érudition extraordinaire. Il a une large assiette, il ne risque pas de se désagréger ou de se renverser. Le déisme du dii-septième siècle commençant n'a-t-il pas cherché la même force, à la mémo \ source : dans la science? I

Par le hasard des choses, la science, à cette heure, semble vouée à Tin/éligion. L'aristoté-

lisme est depuis le treizième siècle lié àla théologie ) t

catholique. C'est presque une hérésie de contre- ! ;

^ (I) Cf. Duroimo«» fittiiiir ifn thriêîUminMt Mr. UI« ch. ii« ^ . ;

fis PA8GÀL ET SON TEMPS

dire Aristote. Et le premier devoir que s'est, dès

I la Renaissance, imposé l a scienc e, fut de détruire Aristote.

D'ailleurs, la religion n'était pas empêtrée du seul Aristote; elle était empêtrée de ses pro-

ipres prétentions. Le Saint-Ofiice voulait juger de tout, la Bible à la main; les théologiens décidaient sur le système de Copernic; et Galilée, à Rome, allait être condamné.

Il existait donc entre la science et la religion deux causes sérieuses d'hostilité : le dog-

/matisme aristotélicien et le dogmatisme théologique. L'impiété pouvait en profiter, n'en profita point. La science et la religion, malgré tout, marchèrent ensemble fraternellement.

L'heure brève et décisive où leur accord fut en

Tdanger» mais finit par se conclure, nous est peu connue. Ce que nous en savons, nous le tenons du père Mersénne, qui intervint avec son autorité de savant et de théologien, et qui a écrit à ce propos deux livres : les Quœstionei celeberrimœ in Genesim de 1623, et la Vérité des $denee$ (1),

(i) « Le y MU dêê êcienui conirê lê$ êtepti^ua ou pffrrkonUm, dédiés à Mootiear Frèrs dtt Roy, par F; lUria MsanKiii, de

contre les sceptiques ou pyrrhoniens, en 1625.

I II faut louer le coup d*œil du père Mersenne, mais non pas son génie. Cet ami de Descartes, cet universel savant qui tenait bureau de renseignements scientifiques, et chez qui les savants

I se réunissaient, semble çà et là perdre le sens commun. Ses livres, copieux et désordonnés, contiennent indifféremment des paroles capitales et des paroles puériles. Il s'agit quelque part de prouver la supériorité de rhonune sur les animaux : Thomme peut tout, dit Mersenne.

« Qu'estrce que ne fait pas Thomme, puisqu'il engendre des poulains, comme une femme k Vérone Tan 1254, un demi-oiseau à Ravenno en 1513, un demi-veau au village de Sthéthel de Saxe, un enfant à tète de grenouille à Boileroy, 1517, un demy chien Tan 1493 et un vrai chien excepté la tète à Antiers, 1571 (1)? » Ailleurs (2)t

Tordre des Minimes. Paris 1616, in-ll. » La dédieàca «si daléi du !•' avril 1626, rapprobaUon, da 14 avril i6S6. Manqua raehavé d'imprimer, du moins dans l*exemplaire que J*ai eU sous les yeux. Je erois bien que le sceptique visé par Mersenne est le médecin toulousain Sanehei, auteur du Oued wUdt icf lur, et qui a été étudié réeemmenl dans quelques travaux d'ailleurs inoomi^ets mais intéreesante.

(i) MiasiNin. rJmpiUé i$$ 4éiUi$, t» I« p. IS.

(S) OaMMlfoiMi in Gtaeiim» col. é74.

Si4 PASCAL ET SON TEMPS

L Mersenne explique pourquoi les comètes ont l'air d'annoncer les grands malheurs et notamment la mort des rois. C'est que, par leur constitution, les comètes paraissent quand il fait chaud et sec. Or, ces températures engagent à des nourritures fortement épicées, à de violentes boissons, à la débauche et aux veilles. Le philosophe résiste à ces tentations, le prince y cède et en meurt. Et voilà pourquoi les comètes sont fatales aux princes (1).

I A cdté de ces sottises, il y a de belles choses, les unes du père Mersenne, les autres de n'importe qui, de Stevin, de Roberval, de Galilée; car le

ipère Mersenne est un copiste infatigable et sans règle. Mais enfin, et c'est ce qui nous importe

lie plus, il donne, il est même le seul à donner des renseignements sur le mouvement irréligieux, qui paraissait se produire au sein de la science et qui avorta.

(i) U i! JalUêt 1616. Bilxie écrivait aa cardinal de la Valleita : « Aussi bien, puisque la comète da dandèrament ne ma fui guère moins Ameste qu*àl*emperettr Rodolphe el à la reine d'Angleterre» et que la curiosiU que J'eus de la Toir me fit lever en chemise et m'enrhuma tout le reste de riiiver» cet accident m'apprend que Je ne dois pas me mêler de ce qui est audessus de moi. • [La (Euvru 4$ moMieur d$ Ba/se^, 1 1* p. 3t. j

Procédons par ordre. La première science vouée à l'irréligion était la médecine. Padouo lavec sa Faculté de médecine était un foyer d'impiété. Et plus d'un médecin de la Faculté do Paris passait pour Padouan sous ce rapport, témoin ce c médecin gausseur et bouffon comme Rabelais (1), mais beaucoup plus méchant que lui », qui c avait mis dans sa chambre >, les portraits des plus célèbres médecins de Paris» et Il quantité d'écriteaux par lesquels il se gaussait et ' médisait des princes (encore qu'il fût leur domestique)» des médecins» des magistrats et de tout le monde »» sans épargner rÊglise catholique ni le Saint-Siège» car il avait peint ces paroles sous une mitre à triple étage : Ideœ Platonis $ub tiara ignitis suffultœ Chrymeris^ pour se moquer de l'enfer et du purgatoire. Mais c'était une calomnie : il est paradoxal mais il est vrai que les médecins fournirent très peu de déistes. Ils restèrent Gdèles [

à la religion. Un Guy Patin qui a par moments des paroles hardies» qui n'aime pas les moines et qui déteste les ultramontains» est frondeur et li

(i) Je ne sais qui c'est. C*esi Merseone qui noas donne son portrait. (Vérité de$ Scifnm. 1 1, ehap. zui.)

su PASCAL £T BON TEMPS

mon pas libre penseur. Le père Garasse, qui a dit du mal d'eux, leur fait amende honorable et chante sa palinodie (1).

A un degré de science un peu plus relevé que la médecine est la chimie naissante, appelée

I encore ralcliimie.

L'alchimiste est à la fois l'ennemi du géomètre, de Taristotélicien et du pyrrhonien. Il a de grandes prétentions (2) : c Sa science prouve tout ce qu'elle enseigne, par l'expérience, laquelle est la mère, la source et la cause universelle de toutes les sciences; tout ce qui y entre est vrai, palpable

|et réel. » Cela contre les pyrrhoniens. Elle nie la distinction de la matière et de la forme, elle enseigne c qu'il n'y a point d'autres genres et d'autres espèces qu'à raiôon du divers mélange

ides cinq substances primordiales ». Cela contre Aristote. Il serait très aisé, semble-t-il, de faire de l'alchimiste un impie. Cette science purement empirique et expérimentale met en péril les cbu'-

(1) QAftAisp» IhcMm ewriniiê, p. 186. Cf. Ifi»tiirra, impiété 4êê ééittêi ; « n n*y 4 point d« médadni libertins dam Vécoh dt Paris, ainsi ^*on m'a assuré. » Toms U, dédieaea à Mathisu Mole.)

0) Miaswim, YérUé âêê Scimim. %. IpOh. i?.

(i) HiRsiNifB, VériU. l VI.

(s) Le chupitn xn du livre I« de to KM'Ii a pour tilre : « S*-

»v «i VeniUm, JtdU chancelier d'Angletene, a reiMm de

^ «yllosltiiie. et ee qu'on pont retirer de eon op&>

voir ti ^•Ur to alon*.

ceptions métaphysiques. La négation de la ma- f

Il tière et de la forme pouvait entraîner la négation t^»«^ | de l'âme (i). f

Mais, au contraire, Mersenne écarte tant qu'il l

le peut tous ces motifs de desaccord. U ne partage ni le mépris profond des alchimistes contre Aristote, ni leur admiration pour le Novum organum ' de Bacon (2). Mais il aime Falchimie. Il voudrait qu'en chaque ville les magistrats établissent des sortes de collèges et bureaux d'alchimie, où serait noté tout ce qui se pourrait observer et découvrir en cette science. Lui-même explique tout ce qu'ont de rationnel et de commode les signes cabalistiques dont les alchimistes se servent, et dont les esprits timorés se scandalisent comme \

d'un mystère diabolique. Il demande simplement . '

f à l'alchimiste de prendre quelques précautions. U signale le risque où est tombé le seigneur de ;

Nuisance, dans le troisième chapitre du Traité |

qu'il a fait du sel et de l'esprit du monde, qui est ^

ili PASCAL ET SOff TEMf S

« de faire passer les mystères de notre foi pour des choses naturelles i. C'est en effet la dange- } reuse tendance des alchimistes de vouloir transformer en phénomènes naturels les mystères et les miracles, même la résurrection de Lazare^ même la résurrection du Christ (1)* Enfin il ne vaudrait pas que les alchimistes t se servissent de rÉcriture sainte pour expliquer ce qui est de leur art »» de peur que dans les récils des Livres saints on ne voiCp comme dans la mythologie païenne» que des mythes traduisant des phénomènes matériels. Encore plus faut-il se déder de ceux qui prétendent avoir appris le grand œuvre par révélation divine, comme cet homme ■ qui a tant afflché de placards au coin des rues de Paris, pour montrer qu'il avait trouvé la quadrature du cercle et U manière de traverser les mers sans dangers et sans détours, par des longitudes* lequel étant pressé de raisons disait que Dieu lui avait fait la grâce en ces derniers siècles de

(1) Cr. GiKAUEp DoctriM €uriiu$§, p. S9e ât $eq. : * CerUini Espriti âlcbimiiUi ont eaUepris d« montrer que It Rùiuirec* UoQ ett une êcUon ausii oAturelte que U d^Ibsuic^ d'un poaiet.. [iii] ?«uknt meltre le a Œu?rea de Dieu à laui lit Joara »,

PASCAL ET 8011 TEMPS lit

trouver la quadrature » • C'était un vulgaire fripon I

qui voulait c faire sa bourse ».

Le père Marsenne a donc peu d'exigences, et il oiTre aux alchimistes une entente facile et rai- i

sonnable (1). ^ '

L'alchimie n'était qu'une demi-science fort peu considérée. La physique et l'astronomie, la géométrie et la mécanique unies ensemble for- (

maient une science définitive qui faisait chaque I

jour d'admirables progrès. L'Église catholique ]

n'avait point favorisé ce grand mouvement. La i

terre semblait contrainte à ne se point mouvoir, |

et c'était une hérésie que de t coperoiser >• Cependant» leSaint-OfOoe n'ayant pas encore condamné Galilée (2), une liberté relative et

<*)""•■""■• '• VérUé... h IX. X, w. Cf., du même. U$ I ^^^^y i^logiquêi, phy$iquet, marolei H malkimdiqim, oà

iÏÏl ^T*"* *•**• - C« toDt des questioos de toutet eortee dWAM u •?* •* ^"^ réwlues. NuUe part on ne Tolt mieni. da^« Ifi!!'*'"^"^"' ^ ^^^^^^ nn^hérence. de. Idées cnlw iM e^?*^* •* "*• ^*"»^ P»^ «^^ ^^ d-inlermédiilre ptr autrui eti ^ ^^*^^ les qoesUons Uissées en suspens

ihiùhgiquet wk ®^^*»ntUon, M ersenne.dans sesOuttlieiu

long sa cond/rJ*?.* *•• ^•losww de GalUée. rapporte tout an

■■"■«■ttnaUoQ. et termine par un magniliqae «loge du

momentanée est laissée aux théories physiques.

I C'est l'instant dont le père Mersenne proGte avec une véritable largeur et sûreté d'esprit. Il agrandit le débat, et traite des rapports de la science avec la religion.

Il déclare aux savants que, malgré les bruits qui courent, la religion n'est point fermée et hostile à la science | Les croyants ne sont pas des esprits timorés^ jaloux, et de parti pris. Ils accep* teront toute vérité qu'on leur démontrera : ils ont conGance en Dieu et dans la vérité. Cependant

t l'Index a signalé bien des ouvrages de savants. Mais rindex n'accuse pas ces ouvrages d'erreur; il les révèle dangereux. Il pourrait arriver que les éléments d'Euclide fussent à l'index; il ne faudrait nullement s'en scandaliser : il faudrait conclure que les vérités contenues dans les Éléments servent accidentellement de véhicule ou de pré* texte à des erreurs qu'ils ne contiennent pas (1).

SâTtol lUllen. La qoMttoo 20 est : « Que peut-on inférer de Umtes kt mtcttlee et les flammet du soleil? » (Cf. Pascal :

(i) Cf. le P. Théophile Ritnaud. Brokmaim 4ê «mUîi m éoaii liMf , difM jiieto H ii^iMle •emei cen/Moiit. Lngduni, IS53. -— Le péri Rajnaud Wi le daesenieai : i« des livres mauTais et

PASCAL ET SON TEMPS Sli

Toute la préface des Quœstiones ceUberriwuB a ainsi pour but do montrer que le catholique n*a peur ni de la raison ni de la science. Mersenne admettra Texistence des mers et des nuages dans le spleili s'il le faut. Et si, pour expliquer les phénomènes célestes et pour mieux entendre les mouvements des planètes, il est nécessaire de dire avec Copernic que la terre tourne, il le dira. j

iMais il ne croit pas, jusqu'à preuve du contraire, )

qu'en effet c le mouvement de la terre soit Fex* j

plication nécessaire des phénomènes célestes s. }

Du reste, laissons4e lui-même exposer pour- |

quoi il écrit son livre. C'est la première page de j

sa préface : t J'écris, dit-il, pour montrer aux <

disciples de Campanella, de Bruno, de Telesius, i

de Kepler et de Galilée, combien on se trompe j

oaisibles (livret des hérétiquei. athèei, magiciens, etc.); t* des livres mauvais en soi, mais non nuisibles (les livres des païens, dos Arabes, l'Alcoran, le Talmud, etc.); S* dos livres non mauvais en soi mais nuisibles (livres des alchimistes, etc.; c'est dans cette catégorie sacs doute que, le cas échéant, Mersenne eftt consenti à mettre Euclide); 4* des livres ni mauvais ni nuisibles (les ouvrages bons, d'auteurs mauvais). A la psgo 2ftS, le père Raynaud attaque violemment Descartes, Copernic, et le père Gibieuf qui nie la liberté dlndiflérence : « potestatem utrolibet flezUem. • D'ailleurs, le livre du père Ray« «

naud a été lui-même mis à l'index!

tîÈ PASCAL ET SON TEMPS

quand on s'écrio : que les docteurs catiioliques et lies théologiens suivent uniquement Arislote, et ne jurent que sur sa parole, même quand sa parole est contredite par les expériences et les phénomènes. Les théologiens ne se soumettent à aucune autorité où la raison fasse défaut, car c'est à Dieu seul, comme auteur suprême de la vérité, qu'ils s'attachent de toutes leurs forces : lils croient tout ce que Dieu nous révèle et nous propose à croire soit par lui-même, soit par son église; et je dirai même qu'ils sont prêts à acquiescer au mouvement de la terre et àFimmobilité du ciel, prêts à reconnnaitre que les planètes, les étoiles et le soleil sont composés de quatre éléments ou même plus ; que le ciel est corruptible, qu'il est fluide à la manière de l'air; que le monde et les astres ont une âme non seulement végétative et sensitive, mais même rationnelle^» capable de béatitude, ou même gratifiée déjà de la béatitude; qu'en toutes les créatures existe la vertu magnétique; que les choses matérielles n'ont que deux principes : le chaud et le froid, ou même qu'un seul principe, l'eau; que les atomes sont parldut répandus et composent tout; ils renonce-

PASCAL ET SON TEMPS SS3 ^ l

j ront aux substances, à la forme, à la matière ensei- ';

gnées par Aristote, s'ils jugent que cela s'accorde ;

mieux avec la vérité de l'Écriture sainte pour laquelle toutes choses semblent avoir été établies, dans la mesure où elles se rapportent à Dieu luimême, père de la vérité .Arrière donc ces farceurs qui s'efforcent de persuader au monde que les catholiques vivent dans une ignorance complète de la philosophie, qu'ils refusent d'admettre les idées vraies ou simplement probables, qu'ils contraignent les esprits des chrétiens à demeurer sous la tyrannie des opinions fausses ou moins vraies, sous prétexte qu'elles sont anciennes^ et ' cela afin de retenir les hommes dans la religion catholique par des superstitions et des dogmes menteurs... Non! nonl si la vérité fut jamais chère à des hommes, elle ne le fut à personne plus qu'aux catholiques qui ne redoutent que le mensonge; ils savent aussi que les différents I passages de l'Écriture sainte ont une infinité de sens; et ils se servent très librement du sens qu'ils veulent, pourvu du moins que ce nens ne répugne pas à la vérité. »

Voilà de nobles paroles; elles n'ont été ni reti-

tu PASCAL ET SON TEMPS

I rées» ni condamnées. Après quoi Mersenne se met à la besogne; il marie de toutes mains et à tous propos la géométrie et la religion. Il prouve

( Fexistence de Dieu par le parallélogramme» et le carré de Thypothénuse par Texistence de Dieu. Sur le sujet de Tapparition des anges, apparitions arguées de fourberie par les athées, il consacre une quarantaine de colonnes à la théorie des miroirs plans ou courbes. Yanini a expliqué par des raisons naturelles — comme M. Charcot — les guérisons miraculeuses; Mersenne disserte longuement et médicalement sur les maladies et sur Taimant. De même» à propos de la résurrection des morts, il écrit un vrai traité de nécromancie; dans tout un curieux chapitre, il cherche s'il y a un signe certain de la mort. Mais il revient dès qu'il le peut à la géométrie, et à la musique considérée du point de vue des mathé* matiques.

Ce qu'il fait lui-même, il le recommande aux

I autres. Dans son Harmonie universelle^ qui est de i636, je relève ces conseils : c Plusieurs croient, dit-il, que la géométrie et l'algèbre ne sont pas plus propres à fournir aux prédicateurs

do puissants motifs et des moralités pressantes» qu'un caillou et un rodior pour donner le miel et rhuile. 9 n s'élève contre cette erreur, et il pour* suit : « Les prédicateurs pourront choisir pour l'un de leurs sermons quelque proposition d'Euclide, pour le second une proposition d'Archiroèdc, pour le troisième uned'AppoUonius, ou de Menelacus ou do Maurolyc, etc.... Si, au lieu d'user do toutes ces parties, l'on se contente d'en prendre une seule, par exemple les Méchaniques, risorropique donneral'invention etla conduite de la première prédication; la Centrobatique, de la deuxième; la Zygostatique, de la troisième; la Mochlostatique, de la quatrième; la Trochilostatiquc^ de la cinquième; la Sphénostatique, de la sixième; la Cochléostatique, de la septième; l'Hydrostatique, de la huitième; l'Aérostatique, de la neuvième; la Pyrotechnie, de la dixième; l'Automatique, de la onzième; la Polymecbanostalique et Poliorcétique, de la douzième; et ainsi des autres, ce que l'on peut aussi dire de la seule .optique ou de la Catoptriquo, et dont chacune est capable de fournir plus de matière et de pensée qu'il n'en faut non seulement pour un

SSe PASCAL ET SON TEMPS

sermoni mais pour un avent tout entier; par exemple l'on peut user des douzes propositions des miroirs droits ou concaves pour autant de points d'une prédication... »

( Une telle page serait une preuve de démence si elle n'était un signe des temps. Le bon père Mersenne est comme un homme ivre; mais son ivresse est saine. La science doit être la fiUe

Il de la raison et de Texpériencei et non du dogmatisme religieux; mais, quand elle est arrivée à découvrir la vérité, la religion doit l'accueillir à cœur ouvert. Mersenne fait à la science un accueil un peu trop chaleureux, voilà tout (i).

Pendant que des moines comme le P. Mersenne tendent les bras — impétueusement — à la science, que fait la libre pensée?

Elle est bien paresseuse, la libre pensée; elle

Il (I) Lm jésuiU» eurent également leur gnnde part dans eette "' aUianee de la edence et de la religion. Balsae» parlant de l'étendue d'esprit de M. de Brassae, écrit : « Je l'ai oui parler à Cavalier de la ebetse et du manège, 4 des Jésuites de la théologie et des matbémaUques. » (CEmwr» tampUU$. 1, 164«>Gr.» dans les CBtiertf €ampUUi âê Du€mrU$^ éd. Adam et Tannery, lia eonespondanee de Deseartes et de ee pérs Noël, 8. J.» Aveo iitti Paseal aura maille à partir.

.aime toujours le bel esprit, les jolis vers, les cabarets; elle suit la mode et le courant de la mondanité; pour les médecins, elle n'a que rail- .leries; les alchimistes, ils sont tout noirs de la fumée de leurs charbons et de leurs Athénon (I), et leurs c opinions extravagantes » semblent peu c propres pour la conversation humaine, pour la police et pour Tusage commun ». Quant aux subtiles et abstraites constructions des géomètres, quant à leurs raisonnements tirés de ligne en ligne, il faudrait un trop long eifort à ces cer* velles légères. Même un Yanini est incompétent en géométrie. Le déiste libre penseur est tout prêt à forger de belles conceptions de la nature et du monde; il est incapable de ramener %w conceptions à Tordre de la mécanique, de la géo* métrie et de Talgèbre. Le libertin est en train de ' se brouiller avec la science.

Pour achever le divorce, il ajoute à sa paresse naturelle, le pyrrhpni8me..Le.4éi9t>e.au.ra foi 'en la science au dix-huitième et au dix-neuvième

siècle; et même cette foi dans la science sera la (i) MiKtaiÎNi, YMU, I, vn«

îft PASCAL ET SON TEMPS

cause de son déisme. Au contraire, au dix-sep« 'tième siècle, le déiste est un sceptique même en matière de science (i).

C'est là qu'est, j'imagine, le motif capital pour lequel les savants répondirent aux avances par* fois indiscrètes d'un Mersenne. Us avaient besoin de croire que la raison peut arriver à la certitude. Or, les libertins avec leur doute enlevaient tout. Même les principes premiers des mathématiques étaient mis en péril par eux. c Elles ne sont fondées, disaient-ils, que sur l'unité, ou sur des chimères fondées en l'air; leurs définitions, pro«

(I) « Las ennemif de la ▼èrité des seiences s'appellent sep« tiques (iit) et sont gens libertins et indignes do nom d'hommes qu'ils portent puisque... ils sacrifient honteusement au men» songe» et, bornant toute la connaissance des hommes à la seule portée des sens et à Tapparenee eitérieure des choses, nous vaTtlent indignement à Tétat le plus TiL.. et nous dépouillent de Pusage de tout Téritable discours et arraisonnement. » Et plus loin : « Centre [la Vérité] se bandent un tu de libertins, lesquels, n'osant faire paraître leur impiété do peur qu'ils ont d'être châtiés, s'efforcent de persuader aux ignorants qu'il n'y arien de certain an monde, à raison du flux et du reflux conti« nuel de tout ce qui est ici*bas (c'est du Montaigne); ce qu'ils téehenl de dire ijâMiÊit dans Pesprit decertains Jeuneshommes qulls connaissent être portés au libertinage et à toute sorte de

aToli^tés et de euriosités, afin qu'ayant fait pêrér§ 1$ §rédii é le fériié m êê qiU $U d$ê ui$Mêi #1 du «JbesM nehinUfi, Us hsssal de même eo et qui est d« la iiU|loB. s (Miasimn» irMW.MMdtoiliftM/bN.)

PASCAL ET SON TEMPS SSft

blêmes et propositions supposent beaucoup de. choses qui sont fausses» telles que : chaque con* tinu peut être divisé à l'infini. sEn revanche»la reli-

I gion affinne dans une certaine mesure la capacité de la raison à connaître le vrai. Elle s'oppose à ce pyrrhonisme dangereux aussi pour la foi. Le père Mersenne encore, parlant au nom des croyants»

H défend en vingUsiz grands chapitres la Ytriti du Mciences contre le$ $ceptique$ ou pyrrkmens.

On voit que les savants ne pouvaient pas hésiter. La condamnation de Galilée elle-même ne les détourna pas. D'ailleurs, en France, on tAcha d'en atténuer l'importance. Les savants conservèrent sans doute toujours vis-à-vis de la religion un air assez libre, et ils ne se privaient pas de tenir des propos suspects ; mais, en fin de compte ils se

{disaient, ils étaient gens religieux. Pascal, qui a

vécu au milieu d'eux, n'a jamais conçu le moindre

doute sur les fondements de la vérité religieuse.

Un modui vivendi durable s'établit donc entre la

religion catholique et la science; on le retrouve

il chez Pascal (1), chez le père de Pascal et chez bien

(1) Voir» d« PtKil, NI MlTM su pirt NmI tt It firigmiat

lattluU r A^TiM #iui «reM lin rWi.

t30 PA8CÀL ET BON TEMPS

d'autres; la scieace a la raison, la religion a la foi. Au point de départ, rien de commun entre la religion et la science; la science est indépendante et souveraine chez elle. Mais la vérité, qu'elle a définitivement découverte par sts moyens à elle, fait retour en fin de compte à la religion. La science naissante est éloignée de Dieu, la science achevée y ramène. Et, de son commencement à sa perfection, elle refuse la compagnie des athées, des libertins et des déistes, de tous ceux qui « font quelque bande à part ».

A défaut de la science, le déisme aurait pu se I soutenir par la métaphysique et la morale. Greffé sur un livre d'inspiration stoïcienne, comme la Sagêiêêf il était t out p orté à la haute conception d'un Dieu inunanfnt à l'univers. De cette concep« tion il aurait tiré un double profit : il aurait eu

PASCAL ET SON TEMPS Ul

des choses et de rhomme une idée philosophique et relevée; il aurait eu pour la conduite humaine un noble idéal. Avec cela, on peut vivre.

yj Déjà Cardan et surtout Jordano Bruno — Jordan Brun, comme on l'appelait — avaient professé presque le panthéisme. Les idées de Jordano Bruno ont été analysées par M. Bartholniess d'un point de vue moderne. Voici comment elles apparaissent à un contemporain, le père Mer* senne : « Dieu crée infiniment, et sa création est ) infinie : car Dieu n'est pas libre de créer une chose finie. Mais l'infinité de l'univers ne res-

I semble pas à l'infinité de Dieu où les parties sont infinies; dans l'infinité de l'univers, les parties

isont finies ; par exemple, la ligne circulaire et la droite ligne, la surface et le corps ne sont qu'une même chose; le divisible fini ne peut être divisé

I infiniment; il faut en venir à un point En cette infinité de mondes composés de parties finies^ toutes les créatures, toutes les choses sont mues par lin principe interne qui n'est autre que leur

( àme et qui est aussi l'àme^ universelle : c'est ta

. nature naturante sans laquelle les particulières

r<, natures ne peuvent tant soit peu subsister. » La

forme de toute chose est donc unique et rien ne meurt (1).

Cette Ame universelle» soit qu'on la distingue de Dieu laissant à Dieu uniquement la fécondité créatrice d'une reine des abeilles, soit qu'on finisse par la confondre avec Dieu» comme il est

Il inévitable, devient consciente en nous; notre raison la connaît ou peut la connaître. Et notre volonté ne doit avoir d'autre objet que de nous

I rapprocher de l'Ame universelle, do nous unir volontairement et librement à elle, en tout et jusqu'à la mort. Ce que fait l'arbre de Taine (2), le cinquième platane de l'Esplanade des Invalides à compter à partir de la grille, lorsque, s'adaptant à son milieu, il cherche la lumière du soleil, l'hu* midité de la terre, pour se conformer parfaitement aux conditions générales de la vie universelle, c'est-à-dire aux obscures exigences de la « nature naturante », en même temps qu'aux conditions particulières de sa vie propre, le sage le iait dans la clarté de sa raison et dans la liberté

ide son vouloir. « Le sage suit nature. »

(i) MiMnun. flmfUU^.t t. U. cfaap. xn «1 siiiTaDts. CQ IfoariM BaiiAs, to JMrgcMi, eh. m.

Pierre Charron, avec son stoïcisme, avait con- \ tinu6 Jordano Bruno. Mais, de Jordan Brun à Charron, il y avait eu un progrès dans le sens f spirituaiiste. La nature naturante n'est plus obscure et matérielle; elle devient loi de Dieu et raison universelle. Elle agit et conduit Tunivers; elle t éclaire et luit en chacun de nous ». Peutêtre est-elle Dieu même. Charron le dit admirablement : t C'est cette équité et raison univer* selle qui éclaire et luit en chacun de nous. Qui agit selon elle, agit vraiment selon Dieu, car c'est Dieu ou bien sa première, fondamentale et universelle loi qui V^ mise au monde, et qui la première est sortie de lui; car Dieu et nature sont au monde, comme en un État le roi son autheur et fondateur, et la loi fondamentale qu'il a bâtie pour la conservation et règle dudit Ëtat. C'est un éclat et rayon de la divinité, une défluxion et dépendance de la loi éternelle qui est Dieu même, et sa volonté. Le sage agit aussi selon soy, car il agit aussi selon le timon et ressort animé qu'il a dedans sôy, le mouvant et agitant. Aussi est*il homme de bien essentiellement, et non par accident et occasion : car cette

loi et lumière est essentielle et naturelle en nous, dont aussi est appelée nature et loi de nature. Il est aussi par conséquent homme de bien toujours et perpétuellement, uniformément et également, en tous temps et tous lieux; car cette loi d'équité et raison naturelle est perpétuelle en nous, inviolable, qui ne peut jamais être éteinte ni effacée, universelle et constante partout, et toujours mesnie, égale, uniforme, que les temps ni les lieux ne peuvent altérer ni déguiser. »

Charron atténue ainsi, parle sentiment religieux des stoïciens, le naturalisme de J. Bruno et des philosophes panthéistes (1) : il met leur morale de plain-pied avec le déisme. Il ne la diminue pas cependant, tout au contraire. Les libertins, qui lui ont tout pris, vont-ils lui prendre encore cette conception, et avec elle la dignité et la force d^une pensée vraiment noble, vraiment philosophique?

A friwi^ on peut dire que les libertins étaient peu préparés pour ces spéculations; elles ne convenaient pas à leur temparément.

(I) SviTiiii 1« mot du pért MerMop*. U lait « de l'omologie : Mint déoient d'Aleiandrie^ »•

Pourtant ils ne pouvaient se soustraire à la for*

I mule stoïcienne mvre nature. Us Tinterprétèrent

donc. Dans ce but, ils substituèrent à la Sag$ue

de Charron un autre livre. C'est la dernière

« période de leur histoire, c'est leur agonie qui

y commence; et leur manuel, ce furent les Es$ai$

de Michel de Montaigne.

Les Essaie f livre stoïcien à la place de la stoï* cienne Sagesse? Qu'est-ce que les libertins gagnaient au change? Et, s'ils avaient à y gagner, pourquoi, du premier coup, dès 1600 ou 1610, ou même dès 1599, ne se sont-ils pas adressés au livre de Montaigne, au lieu de passer par Tétape de Pierre Charron? Car, fait curieux, les ennemis m de Charron respectent Montaigne. Garasse appelle Montaigne t un autre Homère », et il l'oppose à Charron, mauvais copiste d'un très bon modèle; alors qu'aujourd'hui un lecteur non prévenu . \ trouverait plus de venin dans les Essais que dans la Sagesse. II y a donc là une énigme; mais l'his* toire, voire la bibliographie, nous en donnera le root.

I Avant 1620, la légende n'avait pas osé s'emparer de Montaigne; les gens l'avaient connu, ou

f8« PASCAL ET SON TEMPS

avaient connu des gens qui l'avaient connu. Et Ton savait la hauteur philosophique, le courage et le bon sens qu'il avait témoignés dans sa vie, I et particulièrement à la fin de sa vie. On n'avait pas oublié le caractère stoïcien des premiers Euaii, ceux de 1580-82-87.

L'édition des Euais de 1588, augmentée cellelà d'un troisième livre et de six cents additions aux deux premiers livres, avait un peu modifié ce caractère. De 1580 à 1588, Montaigne avait voyagé — avec le faste d'un ambassadeur — à travers toute la France, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie; il avait été maire de Bordeaux.

Avec cette large expérience des hommes étudiés dans tous les pays, maniés dans toutes les difficultés, avec cette autorité que donnent des hautes fonctions bien remplies, Montaigne, en 1588, parle de lui; il nous explique comment il s'est conduit et comment le sage doit se conduire avec les hommes. Au De tranquillitate animi qu'il a écrit en 1580, il mêle et il ajoute un Pro domo iua. n est devenu un peu indiscret et bavard sur son propre sujet; mais que de belles choses, humaines et sensées, il nous dit, quelles leçons il

PASCAL ET SOU TEMPS Ut

nous donne! En lisant Tédition de 1588» non, on ne peut pas oublier les conseils stoïciens de 1580; la leçon d'humanité, de patriotisme et d'indépendance qui s'y ajoute ne les dément pas.

Une vingtaine d'années après, la légende commence à faire son œuvre. Balzac est un des premiers artisans de cette légende : il réduit Montaigne à sa propre mesure; il lui prête sa condition, ses vanités et ses travers. Pour lui, Uon- ]) taigne est un humaniste qui yiso au gentilhomme ; qui s'habîUe aujourd'hui tout de blanc^ et tout de bleu demain; qui cache qu'il a été conseiller au Parlement, et qui parle de son page sans qu'on sache si vraiment il avait un page.

En même temps, à l'édition des Bi$ai$ de 1580, a celle de 1588 qu'on ne lit plus, succède celle |de 1595, qui devient le Vulgate.

. Et voici ce qu'est cette dernière édition.

Montaigne avait gardé les bonnes feuilles de l'édition de 1588. Sur les marges, pendant quatre ans, c'e8t4k-dire jusqu'à sa mort, il écrivait, d'une main posée, ses réflexions et bm notes de lec^ tures. n prenait soin d'indiquer par des signes de renvoi multiples et ingénieux à quel point précis

fit PA8CAL ET 80N TEMPS

I du texte primitif se raccordaient ces additions

j nouvelles. Et il destinait le tout à Timpression.

Il mourut. Les précieuses feuilles (1) furent

l réunies, recopiées et arrangées par Pierre de

I Brach, par la veuve et par la fille de Montaigne.

1 Cette copie fut confiée à Mlle de Goumay, qui

I / la fit pubUer à Paris en 1595 (2).

Ce que Montaigne a écrit de 1588 à 1593 est au

premier abord fort singulier. C'est épicurien plus I "^11 que stoTden; il y a parfois je ne sais quoi de

désenchanté» et parfois aussi je ne sais quoi de I jeune» de désordonné, tranchons le mot, de

polisson. Montaigne est arrivé à Tàge où Ton

écrit, chacun à sa manière et avec son imagina- ^^^"^ tion, VAbbeise de Jauarre. Vieux, à Tabri des

passions, malade, mélancolique, Montaigne,

pour être t libre à tous sens », s'égaye t en des ! f pensements fols et jeunes » .

i Cela n'est rien. Mais ces réflexions-là se mêlent

(I) Ce font tll6t qoe nous publiont diiu l'ËftinoN noMici^ PAiM des Buûit,

(D MM. Goorbel et Roytr en ont donné ehei Lemerre une rélmpretiion tout à Uii ezaete. H eat raperfla de dire que ti nous admirone leur tnTail. noue ne eommee nnllement d'eoeecdaToe eux enr la Tileur de l'édition de ISM. Voir notre IntrodnoUon à l'âenieii aernoiFAU des Aiioif.

^ PASCAL. ET SON TEMPS ÎSt .

partout; à chaque instant, elles viennent interrompre les nobles pensées de 1 580» les généreuses !

i pensées de 1588 ; c'est un perpétuel soufflet donné ;

I au stoïcisme, à la vertu, à la fierté; c'est une

H' constante dérision. Et tout cela, s'ajoutent au

scepticisme fondamental, prend un caractère de

préméditation narquoise.

Ah I si Ton avait su que les Eisaii n'étaient pas

\l un livre, mais trois livres au moins, mêlés et .

embrouillés les uns dans les autres, où était

notée au jour le jour l'évolution d'un esprit juste

et la vie d'une conscience sincère, on n'aurait

j pas commis la fatale méprise. Mais on l'ignore,

I et les Euaii deviennent désormais le bréviaire

! il* dos libertins.

Le Charron est didactique : les divisions et les subdivisions chez lui ennuient et attristent. Pas* cal le dit. Uais quelle différence en abordant Montaigne 1 Voilà ce qu'il faut au libertin : un livre qu'on ouvre et qu'on ferme à son gré; à chaque page une réflexion profonde ou piquante, toujours ironique; un esprit dégagé de tout préjugé; un bon aena direct; un style vif et si loin du convenu.

SiO PASCAL £T SON TEMPS

si individuel, si capricieux t une perpétuelle moquerie, de la gaudriole çà et là : que souhaiter de plus? On lit, on .relit, on saurait Montaigne par cœur si c'était possible. Plus tard, on présente à Miton, ami de Pascal, un homme qui a réalisé ce tour do force, et qu'on admire. Dès 1635, la vogue f est venue et la preuve en est dans la bibliographie. C'est en 1635, en effet, que Mlle de Gournay redonne une édition de Fœuvre de son t père » et de son mattre, l'édition définitive. C'est que sans doute le moment était opportun, que les éditions négligeamment faites s'étaient multipliées et que les libraires trouvaient acheteurs pour les Ezmz.

La leçon que les libertins apprennent dans les

Eu(M n'est plus du tout celle que leur ensei-

I gnaitte 5a;M«e de Charron. Cette critique hardie

et méthodique, j'allais écrire scientifique, de la

religion» n'est pas dans Montaigne.

A ce point de vue, le libertin devient moins fort, et moins bien armé. U se contente de quelques plaisanteries ou réflexions irrévérencieuses. En revanche, il prend l'esprit de dérision et de moquerie*

PASCAL ET 8011 TEMPS t41

Que de pages on pourrait citer ob s'étale un profond mépris pour Thomme, pour la raison et ~i

Ipour la conscience humaine I Que de pages étin- -

celantes, où les libertins voient tout bafouer t [

À. la dérision s'ajoutait la nonchalance et un [

. penchant vers la volupté épicurienne. Qu*un [

vieillard respecté et aux portes presque de la ikâort, pour éviter de jouer un rôle, le rôle du pcre noble, et de s'immobiliser dans une véné* rable dignité, affecte la bonne humeur et une ji

aisance un peu excessive peut-être, mais après tout courageuse, c'est bien; nous saurons que ''

ses plaisanteries sont des plaisanteries et ses paradoxes des paradoxes, et nous nous garderons bien de prendre tout cela pour argent comp« J ; tant. Ainsi jugerona^nous Montaigne : lui, crai* j' gnant de ressembler à ces vieillards qui, selon le mot de La Rochefoucauld, donnent de bons con* seils pour se consoler de ne plus pouvoir donner \ de mauvais exemples, il donne de bons exemples, ' i

Imais des conseils moins bons. Seulement, il faut être averti pour en juger de la sorte. Et, si Ton n'est pas averti, que de contresens on risque de commettre! Dans un livre qui contenait à l'ori-

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S4t PASCAL ET SON TEMPS

gine renseignement d'Ëpictète, c'est renseignement d'Ëpicùre que Ton va trouver, et que Ton se plaira à chercher. Epicuri de grege parcut. Voulez-vous un exemple? En 1580, un des Essais conunence ainsi : « De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu'à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à notre aise, comme dit la sainte parole. Toutes les opinions du monde en sont là, quoiqu'elles prennent divers moyens, autrement on les chasserait d'arrivée; car qui écouterait celui qui pour sa fin établirait notre tourment Or^ il est hors de moyen d'arriver à ce point de nous former un solide contentement, qui ne franchira point (à celui qui ne franchira point) la crainte de la mort. » Au feuillet précédent, il a expliqué ce qu'était ce t solide contentement » : t Le bonheur de notre vie^ avait-il dit, dépend de la tranquillité et contentement d'un esprit bien •né et de la résolution et assurance d'une Ame réglée et bien assénée. » Êpictète n'aurait pas parlé autrement. Mais, après 1588, il suffit de quelques additions pour changer du tout au tout le sens de la page : c Toutes les opinions du

monde en sont là'gittf U plaisir ut notre but^ quoiqu'elles on prennent divers moyens; autrement on les chasserait d'arrivée; car qui ëcouterai| celui qui pour sa fin établirait notre peine if mieaiieT » Cette fois, c'est Êpicure qui parle et qu'on écoute seul.

De plus et surtout, les Euais guérissent les lecteurs de Sageae^ de la Sageue même; ils *|

apprennent à l'interpréter. C'est dans leurs pages qu'on trouve le moyen . d'entendre [

commodément le grand précepte : « Suivre ([

nature. » '[

Existe-t-il une nature universelle, une loi gêné- j

raie, une raison impersonnelle? Montaigne a W

bientôt fait de dissiper cette illusion; il n'y a pas

^\ une nature; chacun a sa nature. Et la nature de chacun de nous n'est pas un mystère; elle n'a rien d*auguste, ni de sacré, ni de divin. Notre |i

^\ nature est faite de nos habitudes, de nos instincts, • (

de nos appétits; c'est notre manière d'être, individuelle, irréductible, irraisonnée. Notre tempérament, notre éducation, notre nourriture, nos occupations, nos conversations, c'est à cela que

se ramène la nature. La bonne loi naturelle j) se réduit donc à nous laisser aller à notre penchant.

'^ Le père Mersenne a bien vu ce mouvement tournant des libertins : t Les Libertins, dit-il, prennent la nature commune pour leurs mau<* ii| vaises inclinations, afin que, comme ils se font un Dieu selon leur fantaisie, ils suivent aussi une faconde vivre qui réponde àleurs inclinations perverses et à leur nature particulière (1). » Garasse aussi le remarque en bouffonnant. t Ils disent qu'il faut dîner quand on a faim, fût-ce à minuit, boire quand on a soif et quand la nature le demande, dormir quand la douce nature nous y pousse, voire fût-ce sur les dix heures du matin, jusques à neuf heures du soir, sans captiver nos appétits ou nos plaisirs à certaines heures (2). »

En venir là, c'était déclarer toute loi morale inutile, c'était signer l'abdication de la morale.

(1) MiBtrfXB. rimpUU, p. 424/Menenne (kit d'abord un bel ( Aoge dt la monla ftoïdaima et de cette « omologie » oo eob* elitntioB de Diea à la aatore. et il teimine par une para* plvaee d'ÉplelAte : « Xp^trev r^Y^vfuu « M( •At^ 4 I^m... »

PASCAL ET ION TBMPl M

Par là, le déisme et avec lui la libre pensée ou Tincrédulité se réduisaient à n'être qu'une disposition irraisonnée et peu réfléchie de gens abandonnés à leurs appétits et à leurs passions, aussi. ^ > / loin de Spinoza, aussi loin dos grands incroyants du dix-huitième siècle, aussi loin de la libre pensée moderne que de Bossuet ou de saint VincenUlePaul.

/li'Êglise n'a donc pas à craindre les objections \ des libertins contre la vérité de ses dogmes ou contre la réalité de sa mission. « Qu'ontrib vu» ces rares génies, qu'ontrils vu de plus q^e les autres? disait Bossuet, en prononçant Toraison funèbre d'Anne de Gonzague... Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien. » Quand on a suivi, comme nous l'avons fait, l'histoire de l'incrédulité au commencement du dix-septième siècle, ces pa^

rôles méprisantes ne paraissent que trop justifiées. Oserait-on parler ainsi d'un Renan ou d'un Berthelot? Mais Bossuet n'est ni injuste^ ni aveuglé, quand il traite ainsi les Des Barreaux, et les imitateurs de des Barreaux. « Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien; ils n'ont même pas de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie. » Rien de plus vrai. Leur incrédulité est à la merci d'un hasard. Dans l'atmosphère croyante au milieu de laquelle ils vivent, ils ne résistent pas à l'ambiance. Athéisme, marque de force d'esprit, dit Pascal, j'apr ès Charron et !Montaigne> La force d'esprit est ce qui leur manque le plus. Voyez un exemple :

Un riche bourgeois, M. Chanteau, était un athée déclaré : il était « plongé dans le crime et dans la débauche depuis plusieurs années ». U était décidé, quand la mort arriverait, « à mettre le drap par-dessus la tète et à faire, comme il disait, le plongeon. » Il allait rarement à l'église, « seulement pour obliger ses laquais à entendre quelquefois la messe . »

Un dimanche matin, sa mère montait en carrosse pour aller au sermon : un sermon de

PASCAL ET fiiOlC TEMPS S47

M. Feuillet. H vient lui souhaiter le bonjour. Elle Tembrassa et lui dit : « Je vous prie, mon cher enfant, ne me refusez pas la grâce que je vous demande. Faites-moi le plaisir de venir entendre notre prédicateur. — Vous êtes une étrange femme, lui dit-il; il n'y a pas moyen de vous rien refuser. » Il prit son manteau et monta en carrosse. Étant arrivé dans Téglise, il prit place dans le banc de Mme Galland, où elle était. M. Feuillet prêchait ce jour-là sur la fausse pénitence.

Mme Galland s'aperçut pendant le sermon que M. Chanteau soupirait beaucoup et versait des larmes. Elle ne Ct pas semblant de le voir; mais,) quand la prédication fut unie, elle dit à Mme < teau : « Quoi, madame, vôtre fils seraiUil con»\ verti? » Il était converti (1).

Si M. Chanteau ne s'était pas converti à cette heure, la religion l'aurait repris à un autre tournant de la vie. n^fj TT^aiaiiÎA ^n^^ un germon^ Quand ils sentent venir l'heure de la mort, ces

(1) L'Hiiioirê ohrigiê dé la cùWûtTêUm de Mcmiêur CkamUoM, écrita par fea M. Fsvillit» chanoiao do Saint-Cloud. Ifoavalla édition, i Tol. in-lS. Ptrit, 0. Vaadivo, 1704.

La eooTenioo de M. Chanteau att contauiporaina da calia da due da Uaneonri.

j libertins appellent à grands cris le prêtre, em-

' . brassent frénétiquement la croix, et, transportant

; à la vie future le même désir éf^oXste de bonheur

; et de plaisJTp les mêmes craintes, les mêmes

' appétits, la même lâcheté qui ont été jusqu'ici le fond de leur conduite, ils se contentent d'en

I changer la forme et Tobjet. Mais qu'ils guérissent

; et vous verrez ce que vaut leur conversion.

Voilà Fennemi qu'il y a à combattre vers 1630 ou 1640, au moment même où se pose le pro« \blème des rapports de la religion avec le néostoTcisme; et cet ennemi n'est pas de ceux qu'on ait profit à combattre, je veux dire de ceux qui donnent des exemples de force intellectuelle, de noblesse morale ou de sincérité religieuse.

n forme, en revanche, une armée extrêmement nombreuse, qui n'a ni drapeaux ni uniformes, que Ton voit dans les églises coqme tout le monde, et qui va sans solution de continuité de la bête brute épicurienne au chrétien reliché, de Des Barreaux aux pénitents du père ÎBauny.

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