‹ Pascal et son temps: 3 parties: 1-2: (8. éd.). 3: (6. éd.)Chapitre 9 sur 13 · LES LIBERTINS · texte numérisé non relu

LES LIBERTINS

L Ut baaux-espriU. — II. Vanini. — III. La Bibliothèque des

pyipiaïF- — VI. Lee UberUot et la' ^eoee. — Vll^ Laa libar. jini et Montaigne. — VIII. Gonclneion.

En effet» pendant que s'organise et s'étend l'influence stoïcienne, un autre courant bien diffé* rent se forme, s'étend lui aussi.

Car la fin du seizième siècle, qui a provoqué dans des âmes fortes une renaissance du stoï* cisme, a produit dus réactions opposées dans les \ I ftmes passionnées et faibles. Il fallait une bonne trempe pour résister aux dures épreuves des guerres de religion. L'état d'anarchie avait développé tous les appétits; la nécessité de défendre

PA8GÀL ET SON TEMPS iU

vastes pensées i Et puis, il y a autour d'elle tant de lassitude! C'est une génération de beaux esprits et de libertins, née pour le seul plaisir et

"^ prête pour l'incrédulité pratique. «-J

Elle n'a pas d'idées très claires; toute philosophie lui fait défaut, et, d'une façon générale, elle manque de volonté. Ce qui exige de l'énergie répouvante. Elle voudrait bien faire fortune, mais sans peine. Elle se contente d'être heureuse au jour le jour parmi les plaisirs bas et les faciles voluptés.

Le pamphlétaire hardi, grossier, souvent malavisé, mais souvent amusant, qui nous peint celte génération, c'est le père Garasse dans la

^Doctrine curieuse des beaux-esprits de ce temps (i).

Le livre est formé de deux parties absolument

différentes. Le milieu en a été préparé à loisir,

et il est dirigé contre l'athée Lucilio, c'estrà-dire

lYanini. Le commencement et la fin ont été écrits

(i) La Doctrine curiêute de$ 6Mlu^«tpWl« de €ê tompt, •« pr^ tendu» têU, contenant pluiiouia MazimM pernieieuaea à la Religion, à l'Eatat et aux bonnea mœurs, combattue et renversée par le Père Prançoia Oaraaae, de la Compagnie de Jéaus', à Paria, chei Sébastien Chappelet, me SainWacquea» au Chapelet. I«S8. i vol. in4*.

très hâtivement et visent Théophile; cette dernière partie a été achevée un mois après la mort de Gaucher de Sainte-Marthe (19 mars 1623). II ne faut pas trop s'attacher aux révélations sensationnelles du père Garasse : les maximes qu'il prête aux beaux esprits, il les leur prête en effet, elles ne leur appartiennent pas toutes. La société

• secrète^ la Confrérie des Bouteilles^ où il les dit engagés, est une invention de sa verve bouffonne. N'importe ! La caricature qu'il nous montre est ressemblante, comme une caricature; elle met en valeur les traits caractéristiques du modèle. Si le père Garasse est suspect, qu'on ouvre l'étrange roman de Francion. Sorel n'y peint pas ses jeunes Jionmies autrement que Garasse ne fait des beaux

V esprits. Pour compléter, qu'on y ajoute les œuvres de Théophile, et sa biographie par Mlle Schirmacher ou par Garrison; une même image s'animera devant vos yeux : celle d'un jeune honmie débauché et épicurien, fort entiché de poésie et de jolies pensées, au demeurant insoucieux de toute science ou philosophiej(tant par dédain que par paresse; et c'est en deux mots l'image du

■ libertinage et du bel esprit

PASCAL ET SON TEMPS 13i

Le voici donc, lui et ses semblables; les voici tous, ces libertins» « ces épicuriens, ces écomifleurs, CCS ivrognes, » qui « cherchent leur bonheur dans un cabaret », ces « impudiques » et ces « vilains » qui « cherchent leur contentement dans le fumier de leurs ordures (1) ».

Ils vont souvent chez les grands seigneurs de la cour qui les protègent, et « ils y écument le pot et halènent les cuisines (2) ». Plus souvent ils sont au Cormier et à la Pomme de pin (3). On leur sert dos douzaines de perdrix; ils y dépen« sent sans compter et ils boivent sans mesure. « Je ne parle point des profusions incroyables qui se font dans les cabarets d'honneur, ni des collations à la moderne, où les perdrix sont entassées par douzaines; pourvu que les viandes y soient froides, cela s'appelle collations (4). » De 1&, ik courent à Thôtel de Bourgogne, « où ils vont et pensent plus souvent qu'en Paradis. » Ils vont ailleurs aussi, en des endroits où la prose du père Garasse, toute hardie qu'elle soit, ne saurait

(1) DoctriiM curiêuu, p. 954.

(2) IHd.

(8) Op. cit., p. 78 et 419.

(4) Op. cil., p. 758.

entrer. Mais, dans cette extrémité (1), Garasse, qui a le goût bon, cite Régnier qu'il aime, Régnier dont le français

D.aii8 les mots, bra? e rhonnèleté.

Il faudrait s'arrêter là. Garasse ne s'y arrête point; il montre ses ennemis au sortir « de leurs impudicités plus que brutales (â) », honteusement malades et perdant leurs cheveux. Laissons-le se débattre au milieu de ces poulains débridés et lâchés en plein champ d'avoine (3), jusqu'à ce qu'il nous les ait ramenés en pays humain.

^ Ces débauchés sont naturellement fort ignorants : ils parlent quelquefois de « science » et de « doctrine »; mais aussi bien « les barbiers s'appellent savants, les peintres veulent être qualifiés de doctes, et, si Dieu nous aide, les croche-

^teurs prétendront au même droit (4) ». Leur « école, c'estla taverne ; leur chaire, c'est la table; leurs maîtres et docteurs sont les bons cuisiniers ; leurs actes publics sont les banquets à deux

(1) i>9driiM eitrUuêep p. SS.

(S) 0^. «II., p. 489.

(4) Op. €ii.. p. as.

PASCAL ET soif TEMPS 131

pistoles par tète ». Us ont cependant une préten* tion : c'est le bel esprit La maladie littéraire^ sévit sur eux avec ses deux symptômes : Timportance exagérée donnée au vain labeur de Fart

I pour ràrt, et la jalousie ou Torgueil poussés à un étrange degré. Ces jeunes gens, qui ne se soucient de rien et qui dédaignent tout» se pâment devant un sonnet — quand il vient d'eux. Ils disent : « Je ne suis ni philosophe, ni théologien, » et ib n'ajoutent pas : « Je suis poète, » mais ils veulent qu'on l'ajoute (i). Quiconque ne sait pas faire un j sonnet ou une « ode bien tendue », ou une « satire mordante », ue sera qu'un sot, fût-il Aristote, Platon ou saint Augustin. Au reste, pour venir à bout d'un de ces chefs-d'œuvre, il n'y a qu'eux et leurs amis. Qu'on ne leur parle point des auteurs du siècle précédent. Le génie

^ est né avec leur nidssance. Le père Garasse n'a pas manqué de noter ce trait; et lui, qui aime Régnier, qui admire Ronsard et Desportes, qui compare Montaigne à Homère, et qui injurie Rabelais mais avec un secret penchant pour ce

(1) HoelriiM êurUnu. p. 61, 109, 408.

diable d'homme, il s'égayc de celte fatuité. « Si un de nos beauxHt^sprits échauffés de vin et aveuglés de sottise entreprend de tondre sur les auteurs anciens et modernes, il dira que Ronsard est un rimailleur, Desportes est un faiseur de chansons et de No&Is,

Que Virgile est passable, eneor qu'en quelques pages 11 méritât au Louvre être silllé des pages; . Que Pline est inégal» Térence un peu joli; Mais surtout il estime un langage poli.

Ainsi sur chaque auteur il trouTO de quoi mordre; L*un n'a point de raison, et l'autre n'a point d'ordre; Quant à son jugement, il est plus que parfait, Et l'immortalité n'aime que ce qu'il t'ait.

« Que s'il est question de mettre leurs écrits en parangon de Ronsard, de Desportes, de Bertaud, de Malherbe et d'autres bons esprits du temps, il se verra que nos nouveaux dogmatisants ont, en six mois, grâce à Dieu, composé un sonnet à la louange d'une prostituée, ou une ode sur les cloches et les plâtres, n'ayant bu que six fois pour chaque vers : car s'ils n'ont continuellement la pinte d'un côté, et l'escritoire de l'autre, leur verve se tarit aussitôt; et ne peuvent tirer de leur bouche une seule parole.

s'ils ne se passent souv^ la plume par le bec (1), »

On comprend que ces jeunes gens soient sans r reUgion; mais ce ne sont pas des ennemis pour 1 Z/' la religion, du moins tant qu'elle les ignore et no l '^ trouble point leur repos. Leur incrédulité n'est l qu'une forme de l'insouciance et de la moquerie. \ Le père Garasse Ta bien vu.

• Or, ce que ce bon vieux Gaulois disait touchant la science» les beaux-esprits prétendus le disent touchant la créance; car de s'aller rompre^ la tête pour savoir et éplucher par le menu des petits fatras, et comme la petite oie de la religion, c'est cela qu*ils estiment perdre le temps et gêner son esprit; de savoir si le Messie est venu, s'il viendra, s'il ne viendra point, de quoi nous importe cela? Pourvu que nous sachions que le vin de Beaune et de Frontignan viennent à Paris, nous nous passerons bien du reste. S'il y a un paradis, un enfer, un purgatoire, peu nous en chaut, ni d'en savoir le chemin; pourvu que

nous sachions le'cheminde la Pomme de pin, du \

I (i) l>ocfWii# PkfUmu. p. 61. i

Cormier, et des autres rendez-vous à deux pistoles pour tête, ce nous est assez. Pourvu que nous croyions en matière de religion qu'il y a un jt* I Dieu, on ne demande pas davantage de nous.

Sie Uur a$tra ' Hae forUê animœ dignataque nomina cœlo, Tran$eender$ Alpe$, eUi.

1 « C'est par cette créance seule que Socrato, Platon, Hercule et les autres demi-dieux ont rompu la glace pour se faire un chemin à Téter^ nité; c'est ainsi que Justin martyr, Clément Alexandrin et plusieurs autres grands person- I nages de l'antiquité ont répondu du salut de ces nobles esprits, qui n'étaient pas, à la vérité, chrétiens, si sous le mot de chrétiens on enveloppe toutes ces petites chénevoltes de religion; car ils ne savaient pas à de vrai les indulgences do saint Charles Borromée, ni la vertu des grains bénits; ils n'avaient pas lu dans les livres Extatiques de sainte Thérèse, ni les révélations de la. bienheureuse sainte Brigitte; mais ils croyaient un seul Dieu, et c'est cette croyance qui les a. logés dans le ciel (i). »

(1) Dotlrinê cwrUuie^ p. S43.

Le moins possible de religion, c'est ce que^ demandent ces beaux esprits. Ils ne prennent rien au sérieux, pas même leur incrédulité; ils se préoccupent seulement de « réformer les blasphèmes »; ils sont agacés qu'on blasphème dans un langage sans élégance, et qu'on y fasse des « fautes de français » : c'est intolérable. Eux mettent de la grâce et des pointes dans leurs blasphèmes.

Ils sont certainement très nombreux, et certainement par eux-mêmes ils ne sont pas dangereux. Mais ils sont en quelque façon une pâte toute prête pour toutes sortes de fermentations. Le père Garasse reconnaît que les « beaux-esprits prétendus », les libertins « ne sont pas encore du tout (complètement) athéistes » ; que, « s'ils n'ont communément d'autre Dieu que leur ventre, v ils croient « aucunement en Dieu, haïssent les huguenots et toutes sortes d'hérésies, ont quelquefois des intervalles luisants et quelque petite clarté » — et ne sont que des « apprentis de l'athéisme ».

Mais gare à eux s'il arrive un maître de l'athéisme t -^

m PASCAL ET SON TEMPS

■i n n'y avait pas beaucoup de maîtres pour tenir

{ l'emploi. II en coûtait gros d'être athée, et n'eût-

1; on pas tremblé devant le supplice, quelle har-

;; . diesse ne fallailril pas pour marcher contre Topi-

nion commune! Charron disait — et Pascal le

répète — qu'une telle audace ne pouvait loger

qu'en une âme extrêmement forte et hardie.

Aussi compte-t-on peu d'athées complets,

. - " encore moins d'athées avoués. On cite, il est vrai,

. ; une page où Hersenne , dans ses Questiones celeher^

rimœ in Genesim (1), porte à cinquante mille le

(i) P. Mamni Mbusenni. ordînit minomm S. Franehii âê Potito; Quœitiùnêi uUbêrrimœ in Gmiêim oim accuraia textu$ êatpU€»tion€. lo boe Tolumine athei et déiste impugnintar et eipognantur, et vulgata ediUo ab hereticonim calumniit viodi* c&tur; GnDCoruiii el Ucbnuorain uiuaic&iiiatauratur; Fcauciscl GeorgU Veneti cabalisUca dogmata fote refelluotor, qu» passim in UUua problematibua babeotur. Opus tbeologia, pbUosopbla, medids, Jnriicoiifallit» matbematicls, moilda ywo et ealop* trleUpraetrUm otUe. Paria, i toU iihlèUo. IMS col. L'acberé dlmprlner est du i« février lltt.

nombre des athées à Paris. Cette page et la page qui la précède ont été remplacées dans presque tous les exemplaires par un carton, d'où le chiffre formidable a disparu, et où il n'est point fait mention des athées; seulement, par la table analytique, on constate que ces deux pages (colonnes 669-70-71-72-73-74-75-76) étaient consacrées en effet aux athées, et que notamment le nombre des athées à Paris y était inscrit. Mersenne avait donc. mis sans doute ce chiffre de cinquante mille; mais il est vite revenu sur cette estimation. Bien plus, il la contredit. Dans la préface de ces mêmes Questions^ il déclare que les impies exa* gèrent leur nombre, lequel serait très faible, à moins qu'on ne mît les hérétiques au nombre des athées (1). De fait, dans ses autres ouvrages, il répète qu'il y a très peu d'athées déclarés. Balzac de même (2). Et Garasse, au total, en trouve cinq, \| trois Italiens et deux Français (3). II y en avait

(I) p. Mbhsinnb, QuœitioHêi ediberrmœ : ImpU toomm numerum in hac Paritioram lace iogeiitem este alunt atqut gloriantur; quod tire a varitata ait alienum, aire ab eia eonfic* tam ut alioa faciliua ad auam impietatem tradacanl (quod mihi parauadeo), niai hereUcoa aUieia annumareat Prèikea.

(S) Dana la SùtraU thrétiên. CBuvru €^9^léUi, t H, p. S5S.

(3) Oamaub, Sinnmê théQlùgi^ê^ p. 18.

sans doute davantage, mais Tespëce eo était toujours rare.

V^ Un Français avait bien essayé d'être un professeur d'impiété; c'était Geo flfroi Vallée d'Orléa ns, le beau Vallée, le grand-oncle de Des Barreaux. 11 avait publié (1) la Béatitude des chrétiens ou le FUo de la foi^ petit écrit in-8' de huit feuilleSi sans lieu ni date. C'est le dialogue, assez plat, d'un huguenot, d'un catholique, d'un libertin, d'un anabaptiste et d'un athée. L'auteur n'y faisait mention de Jésus-Christ ni de près ni de loin, et il concluait à un vague déisme. Il s'était glissé y dans la familiarité de Ronsard et de la Pléiade; il tenta d'entraîner ses nouveaux amis dans son incrédulité; Ronsard le foudroya dans une belle pièce. Le Chàtelet s'empara de lui. 11 fut brûlé par une sentence du 9 février i574. Il ne Gt pas école.

Cependant, quelques trente ou trente-cinq ans plus tard, un certain Jean Fontainier, de Montpellier, qui, né protestant, se fit catholique, et

\^mème moine, puis, dit-on. Turc, juif ensuite et

(!) Oo lui &ttribii« loaTeDi» mais mus prmiTet, !• fameui De Mkm mpeUeHhm.

athée enfin, prit presque publiquement la succession de Vallée. Il avait mis des affiches dans Paris pour annoncer son cours. « Votre fortune est toute faite, y disait-il, à la chargé que vous voua contraigniez un peu» et vous rendiez capables des enseignements qui vous seront par moi »

donnés, lesquels ont cela de particulier de ne pas mettre seulement les corps de ceux qui les pos* sèdent en joie et délices, pour la grande quantité de richesses qu'ils produisent, mais même mettent leur esprit en perpétuelle tranquillité et repos, tellement que ceux qui ont cet esprit fort et le jugement bon et solide (car ils ne conviennent pas à toutes sortes de gens) ne les voudraient échanger contre tous autres biens au monde. »

Il faisait promettre à ses disciples, par de solennelles imprécations, de ne révéler à personne ce « Trésor inestimable », comme il l'appelle, dont il va leur faire part. Inutile précaution I. Jean Fontanier fut arrêté chez lui, au moment ob il dictait cette phrase à ses élèves attentifs et silencieux : « Le cœur me tremble, la plume moj f tombe des mains, » et il fut brûlé eo 1621. Plus

Ht PASCAL ET SON TEMPS

d*un dut conclure, avec le père Garasse, qu'il eo est de Talhéisme comme de la fausse monnaie :

C'est un méchant métier qui fait brûler son mattre.

Il ne fallait donc pas chercher en France un Français pour réchauffer les germes d'incrédulité épars un peu partout. Mais il y a une terre classique de l'incrédulité, celle d*où est venu Jordano Bruno, Tltalie.

Voilà justement en France uu Italien, alliée

notoire» Cosme Ruggicri. Mais quelle déception

quand on Tabordel c'est un bas sorcier, un astro-

I logue rapace, un faiseur d'almanachs : le pèlerin

pleureux de Savoie t Cosme Ruggieri n'est pas

j « celui qui déniaisera la jeunesse dorée. D'ailleurs,

1 il est de l'ancienne cour, étant venu en France à

la suite de Catherine de Médicis, et il meurt

^-^ démodé en 1615 (1).

f^ Dans cet embarras des seigneurs débauchés et

des faiseurs de vers, imaginez qu'arrive tout à

coup un homme brillant et jeune, d'intelligence

(i) Oaaaim, IhtiriM 0Mrwuêt p. IM.

avisée, d'humeur souple el d'aimables manières; ^ un de ces Italiens inGniment séduisants qui savent tout et qui ne croient à rien, qui ont un air do supériorité et un charme irrésistible. Quel enthou* siasme accueille l'étranger ! Comme son influence va ôtre prompte, presque disproportiounée à son mérite!

^ Telle est l'histoire de Vanini( l). "\

Vanini étaitné en février 1586 àTorazino, dans

»la terre d'Otrante. Il se fit prôtre et môme carme. Mais il ne fut pas longtemps embarrassé du couvent, et, quant au caractère sacerdotal, il n'en fut jamais gêné. C'était un rôle ou un habit. Il rejouait le rôle et reprenait l'habit quand il y voyait du profit, au reste avec bonne humeur et sans afi'ectation. Le mot d'hypocrisie ne saurait s'appliquer ici. Le mot de comédie ou de gascon* nado avisée — ou de mascarade opportune — | convient mieux pour son genre.

Quoi qu'il en soit, il aimait l'étude; les sciences naturelles le séduisirent. Aristote et Averroès le

(I) Pour U biographie àê Vanini, Ja n'ai fait que réaamar \

id l'éUida ai viTanta da M. BiAUMuiir» HUMu êriUquê U Juki- \

Ciêar Yanini, M Lu€ilio, daàa la iiavtia du Fyréném.

I ravirent, il s'éprit de Cardan et de Pomponace» il s'intéressa passionnément à l'astrologie; et cela assombrit son humeur, car il crut voir au front des étoiles qu'il mourrait de mort violente.

Il avait d'ailleurs l'esprit extrêmement vif, aisé et malicieux. Victor Cousin l'a comparé à Lucien j et» en effet, ses dialogues ont un tour piquant; on les croirait d'un Érasme en gaieté. Il est sophiste, capable de soutenir le pour et le contre. C'est moins vice d'esprit qu'abondance d'esprit. Il n'a point d'inquiétude métaphysique, il s'abandonne à la joie du moment; si la science est sa maî*

i tresse^ il en a d'autres, plus substantielles : une

Laure, une Isabelle.

Il « U étudia à Naples; il vint ensuite à Padouequi

: [ I passait pour un foyer d'impiété. Mais il n'avait

en la matière plus rien à apprendre : ce qui ne l'empêche pas de respecter les apparences.

Avec ces beaux sentiments, Vanini quitte Padoue après y être resté deux ans. U fait son

i tour d'Europe : il visite la Bohême, FAUemagne,

les Pays-Bas; en 1610, il est sur les routes de la France.

Vold It.momtnt oh ii nous Intéressa. H. était

grand» agréable de visage; il portait galamment le petit collet. Marie de Mc'dicis est régente. Concini est son favori. L'Italie a la vogue, elle est au pouvoir. L'Italien Yanini va au Louvre, il fréquente le monde, il étonne et il amuse. Mais il a son but, un but pratique. Il voudrait bien une prébende ou un bénéGce. Il lui faut les gagner; il écrira donc contre les beaux esprits et les libres penseurs, et aussi contre les Réformés. Il se fait présenter au nonce Roberto Ubaldini; il obtient Tautorisation, assez rare et recherchée, de lire, pour les réfuter, les ouvrages des païens et des hérétiques. Il écrit enfin une Apologie pour ta loi de Moise et pour la loi du Chriêt^ et une Apologie du tris saint concile de Trente. Le bénéfice ne vient pas. N'importe. Nous avons d'autres cordes à notre arc : l'astrologie, la médecine, l'entregent, l'esprit, l'amitié des courtisans. Yanini est à la mode, il est aimé des jeunes seigneurs, il a son protecteur. Tout lui sourit et la prébende peut se faire attendre. Soudain un coup de foudre éclate : c'est un drame passionnel d'une singulière ^ espèce. Yanini tue Sylvtus, son rival auprès d'un maître impur. Ce mattre était un ami de Concini,

peut-être Concini lui-même. Vauini» craignant cette colère toute-puissante, s'enfuit. Il court jusqu'à Venise et il y entre au couvent; il redovicnl carme. Si Ton suppose qu'il y restera» on le connaît bien mal. Après quelques mois» il s'ennuie, il se lie avec les deux chargés d'affaires de la Grande-Bretagne à Venise, leur promet de se

I faire anglican, et grâce à ses nouveaux amis, s'évade de son couvent, emmenant deux moines.

^H passe en Angleterre, est chaudement recommandé à l'archevêque de Cantorbéry. Vanini se conduit en pieux néophyte; il abjure solennelle-

I ment le catholicisme, il fait l'édification générale, et il écrit deux livres aujourd'hui perdus, de la

J^raie Sagesse^ et du Mépris de la gloire. Ce beau zèle naturellement ne dure pas. Peut-être que les biens temporels ne succédaient pas assez vite aux biens spirituels. La faveur se retire de Vanini dont les yeux se dessillent. Décidément, l'anglicanisme ne vaut pas mieux que le catholicisme; il vaut même moins. Et Vanini songe à une seconde abjuration, iie le cache pas assez et devient suspect, suspect d'être retourné à son

^Vomissement. Il est jeté en prison. Plus tard, il

8*e8t prévalu do ce martyre éventuel. • Si on 1 écoutait, écrit M. Bcaudoin» il n'aurait tenu à rien que le misérable Ludle Vanin du P. Garasse ne fût le bienheureux Vanini, apologiste, confesseur et martyr. » Mois les Anglais, après qua^ raute-neuf jours de détention, renvoyèrent se faire martyriser ailleurs. Ils le bannirent. j

Où aller? Le meurtrô qu'il a commis lui ferme Paris. Il vogue sur les côtes de France, débarque à Bayonne, reprend la mer pour gagner Marseille, de là Gènes en passant par Nice.

 Gènes, ladmirable comédien qu'il est grime son passé et sa conscience. Il raconte qu'à Paris il a été un défenseur de la foi, à Londres un confesseur martyr. Il se lie avec la Compagnie de Jésus. Mais il s'ennuie, il se sent surveillé et contraint ; il a, cet Italien^ la nostalgie de Paris.

Résolument donc il reprend sa plume d'apo^ légiste, et il écrit, pour avoir la clef de Paris, son édifiant Amphithéâtre.

f L'Amjéhithéâtret comme le dit M. Beaudoin, n'est qu'une manœuvre. Dans ses dialogues,j plus tard, Yanini fait dire par son contradicteur Alexandre ; « Mais, dans votre Amphithéâtre^ vous

^ avez expliqué pourquoi cet enfant parla le jour de

sa naissance; » et lui de répondre : « Je n'ajoute aucune foi à beaucoup de choses qui sont dans 'ce' livre. » N'y cherchez pas ses pensées. Vous n'y trouverez que son désir d'être appuyé par jv i les Jésuites. « Les hérésies sont en décadence,

; I écrit-il, mais pourquoi? C'est que les puissants

héros de l'Église militante, ceux que nous appe- ;i| Ions de la Société de Jésus, tendent, pour les

[\ battre et les confondre, tous les ressorts de leur

iporps et de leur esprit... La Société de Jésus, c'est la mère même et la nourrice de la piété et du savoir... C'est l'an^-boutant des autres ordres et l'ancre de la catholicité. »

L'Amphithéâtre était naturellement destiné à la France. Le censeur Jean-Claude DeviUe voit le manuscrit et l'approuve ; il déclare que rien ne sera plus utile pour arrêter les progrès menaçants des atliées. Le chancelier donne le privilège. Vanini, ainsi réhabilité, en proGle pour faire un séjour de six mois à Lyon. Lyon était alors un grand marché de livres, et il y avait un noyau de ''déistes et d'antitrinitaires.

De Lyon, Vanini se dirige à petites journées

sur Paris OÙ il compte se glisser par surprise. Mais, en juillet 1615, la fortune tourne tout à fai? en sa faveur. La camarilla italienne, qui lui était devenue ennemie, tombe du pouvoir. Elle est remplacée par ses amis. Vanini est le protégé de

I Bassompierre, tout-puissant. Le jeune abbé, àoj Redon, Arthur d'Épinay de Saint-Luc, neveu- de Bassompierre et du maréchal de Saint-Luc, Fat- . tache à sa personne et lui donne une pension.

I II fait le médecin auprès de trois grandes dames m qu'il soigne en leur disant des gaillardises ». II. prêche même.

En réalité, sous Faspect clérical, il ne professe^ que Tincrédulité. Il parle d'un ton vif, hardi et ^ ironique. Il se moque des sots et des crédules;. il déniaise les gens; il leur enseigne à vivre selon la nature, à se gausser de la religion et à profiter d'elle. Il triomphe trop. Il oublie toute précaution. Il publie, le i*' septembre 1616, ses SecreU de la nature (1). Ce sont d'étranges dialogues; il les^ avait soumis à la Sorbonne, mais dans un manuscrit expurgé, et les deux docteurs qui les avaient

(1) GartsM Us appéU« rintrodutUên àUviê iniétoU^

i$0 PASCAL ET 80N TEMPS

I lùB les avaient déclarés $iihtilmmoK et dignissimos

;| 9Ut typiê iemandentur.

y Quand Touvrage eut paru, quel scandale! A

r cdté des pages édifiantes que les docteurs de

; i Sorbonne avaient vues, combien de pages scan-

I daleuses qui leur avaient été. cachées! Il y a un ' ' athée d'Amsterdam qui dit des choses extraordinaires. Cet alliée prétendait que les chrétiens

: ? étaient des imbéciles et des poltrons. « Faibles,

II les ftmes des chrétiens! lui répondais-je. Dites « donc vaillantes entre toutes! » Et je luicitaisles

V martyrs... Mais cet impie ne voyait dans tout

cela que véhémence d'imagination» amour de la gloire ou hypocondrie. Et il ajoutait : « Toute i, " « religion» fût-ce la plus absurde, celle des Turcs»

i' « des Hindous et des hérétiques du temps pré-

« sent» comptera toujours un nombre presque « infini de bonnes hèles qui s'exposeront» pour « la défendre, à tous les tourments, uniquement « parce qu'elle est la religion de leur pays. • L'athée d'Amsterdam, il est vrai, est réfuté, mais pour la forme et si mal!

Vanini use même d'un artifice typographique, de peur qu'on ne s'y trompé. Après avoir pris les

précautions nécessaires et s'être en quelque sorte lavé les mains des blasphèmes que vomissait co « malheureux insensé, comme s'il y était poussé par un je ne sais quoi de fatal et de funeste », il imprime ces « blasphèmes », afin qu'ils frappent les yeux^ en italique.

D'ailleurs^ à la fin^ Yanini ne se contente plus ' de parler sous le masque de l'athée. Son interlocuteur Alexandre lui dit : « Les anciens pliilosophes ont estimé qu'on peut rendre & Dieu un culte pieux et sincère, dans toutes les religions q\^ indifféremment. » Et lui de répondre : « Dites t| dans la seule loi naturelle que la nature, qui est Dieu, a gravée elle-même dans Tàme de toutes les nations. Quant aux autres religions^ c'étaient, aux yeux de ce philosophe, des œuvres d'illusion et de mensonge, œuvres où les démons sont de pures fables; œuvres, à vrai dire, imaginées par les princes pour rendre leurs sujets plus dociles; par les prêtres, pour altrapper adroitement de l'or et des honneurs; œuvres enfin confirmées non par des miracles, et par une écriture dont l'original ne se trouve nulle part; par une écriture, dis-je» qui permettra bien de récompenser les

iSÎ PASCAL ET 80N TEMPS

bons et de punir les méchants, mais quand cela? dans la vie future seulement» pour qu'on ne puisse découvrir la fraude. En effet, comme ils disent, qui est-ce qui en revient? Voilà comme on maintient le peUt peuple des campagnes dans la servitude, avec la crainte d'une prétendue diviniié suprême, qui censément voit tout et qui a pour tout des peines et dos réccNfnpenses éternelles. C'est ce qui faisait dire au poète Lucrèce :

La crainte dans le monde a fait les premiers dieux. »

Le livre avait donc paru le 1" septembre 1U16. Le i*' octobre, la Sorbonne se plaignit d'avoir été trompée, et, le lendemain même du jour où paraissait le De Arcaniê^ les protecteurs de Vanini tombaient à leur tour du pouvoir. La reine mère rentrait en scène et le retour de Conçini paraissait inévitable. Dans les Secrets de la naiuret Vanini avait eu l'imprudence de rappeler le drame scandaleux qui l'avait chassé de Paris; maintenant que les amis de sa victime redevenaient tout-puissants, maintenant qu'il s'était fait des ennemis mortels des jésuites, de. la. Sorbonne, de tous les dévols, il n'a plus qu'à se

cacher. Une fois encore il entre dans un couvent, sans doute à l'abbaye de Redon, où Tabbé, son protecteur, lui ménagea un asile. Mais bientôt, soit chassé par les moines, soit tout simplement dévoré d'ennui, il part. 11 suit en bateau les côtes de la France, débarque à Cap-Breton; ses che-^ veux ont repoussé, sa tonsure ne se. voit plus. IL s'appellera Pompeio Usiglio; il sera médecin, médecin empiriste pour garder l'habit de cava* lier, et il ira de ville en ville. |

Un premier arrêt à Condom. Il s'y attire une |

certaine considération. Il séduit jusqu'à Sci- )

pion Dupleix et il ne parle pas de religion. [

• On n'eut pas advis qu'il eût tenu aucun dis- 1

cours d'impiété à personne. » En revanche, il tient des discours d'une autre sorte à une pauvre fille qui se défend, qui crie, qui est entendue. La justice est saisie de l'affaire. Mais Pompeio est parti précipitamment.

Il arrive à Toulouse avec douze écus en poche. Â l'hôtellerie, il se trouve à table à côté de deux jeunes gens qui sont en vacances; l'un est le fils du président Bertier . U les charme ; il raconte une histoire fantastique, soi-disant la sienne : il arri-

verait d*Espagao après mille aventures romanesques. Les jeunes gens lui demandent de rester avec eux comme mattre de mathématiques. II accepte; il les suit dans une maison délicieuse, environnée de ruisseaux et de fontaines, au ch&* teau de Pinsaguel, résidence séculaire de la

1 famille Bertier. Ses relations s'étendent, il est partout goûté. Quand les vacances sont unies, il quitte les Bertier pour un jeune conseiller au Parlement; puis le brillant comte de Caraman, gouverneur de Foix, le prend soit pour précep* leur de son neveu, soit pour astrologue.

H Étonnante est la fortune de Vanini à Toulouse. Son esprit en dehors, sa verve napolitaine, son savoir et son habitude du monde le rendent si séduisant! Il est le compagnon de débauche de tous les c jeunes folâtres ». Quand il est entré dans leur confiance et qu'il les voit échauffés par le vin, il s'abandonne au plaisir de les étonner ; sa vanité l'emporte sur sa peur. On le croit un simple médecin? Bon pour les sots, pour les pauvres d'esprit I II raconte qu'à Naples, douze athéest autant que d'apôtres, se sont réunis, se sont partagé le monde. A lui est revenue la

PASCAL ET SON TEMPS 15ft

Franco. Et les plaisanteries sur la religion s'échappent de ses lèvres moqueuses. Pendant que la foule dupée suit les pas des prêtres, lui, avec la. supcriorité d'un esprit déniaisi^, s'amuse de cette crédulité. Il fait semblant d'avoir peur du vain fantôme : pure comédie! Il sait bien ce qu'est le fantôme ; il a vu le dessous des cartes, et» en bouiïonnant, il le montre à ses amis. Cette irréligion, professée au milieu des éclats de rire et des débauches, a grand succès; mais Pompeio est parfois imprudent. Un jour, il a débité à un jeune gentilhomme, le seigneur de Francon, tous ses blasphèmes habituels. Et Francon, qui n'est pas mûr pour l'athéisme, en frémissait d'horreur. Pourtant Francon n*en a rien dit au dehors.

A la fin cependant tout se sait, ou du moins tout se soupçonne. Pompeio est arrêté. Pendant des semaines, on instruit contre lui. Il se défend avec éloquence; les preuves manqueraient. Mais Francon, venu à Toulouse, révèle les propos que l'accusé a tenus. Pompeio Usiglio est condamné à avoir la langue arrachée et à être brûlé vif.

Jusqu'au jugement, il avait affirmé ses sentie

inents de chrétien. La sentence prononcée, il

leva le masque : Andiamo allegramento a morire

da filosofOf dit-il en quittant la prison. On lui

attacha aux épaules un cartel portant ces mots :

« Athéiste et blasphémateur du nom de Dieu. »

Quand le commissaire du roi lui ordonna de

demander pardon à Dieu, au roi et à la justice :

« Dieu, s'écria-t-il, il n'y a pas de Dieu; le roi, je

ne l'ai point offensé ; quant à la justice, s'il y avait

un Dieu, je le prierais de lancer une foudre sur le

Parlement comme du tout injuste et inique; et,

s'il y avait un diable, je le prierais aussi de l'en-.

\ gloutir aux lieux souterrains. » Sur la claie qui

menait au supplice cet homme « grand de taiUe,

un peu maigre, au poil châtain, au nez long et

recourbé, aux yeux brillants et aucunement

hagards », un moine avait pris place, un crucifix

à la main; et le condamné ne cessait de railler. Il

I clamait que la nature était le seul Dieu , que la mort

ouvrait le*repos du néant. Il criait tout haut ces

choses pour que toutle monde entendît. Surl'écha-

y faud, pendant que le bûcher s'allumait, il blas-

Y phéma de nouveau Jésus. « Vous voyez, cria-t-il,

aJ* un misérable juif est cause qiie je suis ici* »

' PASCAL BT 8011 TEMPS 117

Le supplice fut horrible (1).

Quelques mois après, on apprit que Pompeio Usiglio n'était autre que le fameux Jules-César Vaoini.

Un personnage comme Vanini est extrêmement important : je ne veux pas dire que ses idées eussent quelque portée ; c'est un mélange d'astrologie et de naturalisme asses grossier. On peut, à la rigueur, discerner dans la sarabande de ces imaginations quelque pressentiment de vues profondes. Mais, ces belles choses, on les apporte là plus qu'on ne les y trouve. Vanini, c'est un de ces auteurs qui ont juste les idées que leur prête leur lecteur. Son importance ne dépend pas de la valeur de ses doctrines.

Suivant le mot du père Garasse, il déniaise, iH ouvre les yeux des gens; il leur rend familier, accessible, humain, un état d'esprit qui paraissait monstrueux et forcené : .l'irréligion. Il porte avec aisance, avec allégresse, le poids de sa réprobation. Il montre que les cons-

(1) BâUâc le raconU duii tes Œuvra fmpl^u, t U, p. SftS.

eiences s'épouvantent à tort : essayez de devenir atliée, semble-t-il dire, vous verrez comme la chose est facile ! Un incrédule tendu et frénétique, ou simplement réservé et pensif, aurait fait com« prendre à &eB disciples Tcnormité qu'il y a de ne croire à rien. Les jeunes gens auraient sûrement réfléchi, et peutrétre reculé. Mais un Vanini les prend par leur faible; il développe en eux leur insouciance naturelle, leur indifférence pour les problèmes moraux et religieux; il achève de tuer I en eux le sentiment religieux sous la joie de vivre.

Il leur apprend en même temps à dissimuler leur incrédulité, à vivre comme des croyants, à jouer perpétuellement la comédie do la religion. C'est son enseignement : soyez au dedans déniaisé, mais que rien n'en paraisse au dehors. A son gré, rien de plus contraire à la sagesse que de faire du prosélytisme, d'afficher une raideur malencontreuse, et de créer un martyrologe de la libre pensée. Au contraire, la sagesse ordonne de suivre pour l'extérieur les lois et coutumes du pays où Ton est H s'agit d'éviter le supplice, il (\T s'agit de gagner quelque bonne place. Enfin,

n*e8t*ce pas le comble de la dérision et de la joie que cette farce jouée aux dévots?

Vanioi n'est d'ailleurs pour nous qu'un per* sonnage représentatif. Il est invraisemblable qu'il se soit trouvé le seul de son espèce. D'autres pareils à lui, mais moins impradents et moins notoires, ont échappé au bourreau et n'auront jamais de biographe. Us venaient d'Italie; avec£% (I eux, toute l'irréUgion de l'Italie a pénétré ep France, y a pris racine. /

Cependant l'esprit français — même chez les indisciplinés — avait trop conservé de ses qualités de discipline et de clarté pour se contenter toujours des fantaisies et des frasques de l'irréligion d'outre-mont. Anciens réformés, anciens catholiques, tous ces libertins, séduits un instant par la gr&ce ou la vivacité italienne» ne pouvaient

,». 1 ♦ il

leo PASCAL ET SON TEMPS

admettre qu'on sedésintëressât de tout souci doctrinal.

D'ailleurs, on entrevoit des figures singulières, des profils ou des ombres de profils, qui se dessinent à demi sur le fond bariolé de cette histoire, et qui n'ont point de nom : mystérieux personnages qui travaillent à donner aux sentiments des incrédules une direction, un code et quelques apparences d'idées.

Leur premier soin devait être de constituer la bibliothèque de l'Incrédule. Voici comment Garasse établit le catalogue de cette bibliothèque imaginaire :

.. I Sur un premier rang il met Pomponace, le Paracelse etMachiavel; sur un second rang sont Jérôme Cardan, Lucilio Vanini et Pierre Charron; sur un autre, « les livres qui concernent non seulement la créance, mais qui touchent aussi aux moines et sont des ouvrages d'une si horrible impudicité que j'ai honte d'en parler plus clairement. » (Ici, Garasse désigne d'une façon fort claire Théo* phile et ses amis.) Enfin, « outre et par-dessus ces trois ordres et livres, les Libertins ont en main le Rabelais comme l'Enchiridion du libertinage. »

PASCAL BT 8011 TEMPS lei

Tel est le. catalogue de la bibliothèque des Beaux Esprits. Parmi tous ces ouvrages» pourtant si peu nombreux, une sélection s'opère : les uns sont introuvables, les autres illisibles. En fin de compte, le livre capital, le bréviaire des incrédules, n'est ni le Pomponace^ ni le Paracelse, ni le Machiavel, encore moins le Cardan et le Vànini, pas même le Théophile et le Rabelais : c'est /a Sà^M^e de Pierre Charron.

« Pour Charron, écrit Garasse, dans la Doctrine curieuse^ je suis marri que je n'en puis faire un plus favorable jugement; ma conscience, m'oblige à dire de lui que ce fut un très pernicieux ignorant, qui a voulu parler de ce qu'il n'entendait pas, a fait comme les mauvais maçons bâtissant sur sa tête; et par quelques période8Jl>ien enflées, par quelques pensées aucunement subtiles et plausibles, par un langage doucement immodeste, il se glisse insensiblement dans le cœur des lecteurs, avec un tel ascendant sur leur esprit, qu'il y en a qui ne jurent que par luit » Voilà bien l'autorité et le prestige du maître. . Au début, le mauvais sens de l'œuvré do Pierre Charron, au dire de Gàrasse^.n'apparHt pas.bien

les PÀ8GÀL ET SON TEMPS

nettement à tout le monde, et quelques personnes se faisaient illusion : « Je confesse, continue le polémiste, que je me suis trouvé en peine de persuader à quelques jeunes seigneurs de très grande qualité que Charron fût un livre dangereux, car pour eux ils le prenaient en qualité de livre spirituel, sans s'apercevoir des impiétés qui hu sont, par ignorance ou par malice, échappées de la plume. »

Mais bientôt la Sagesse de Charron prend, et de plus en plus, un sens catégorique, un seul sens, auquel nul ne se trompera désormais. Ses impiétés sont à découvert. Elles deviennent si dugereuses que Garasse, après les avoir touchées dans la Doctrine curieuse^ y consacre maintenant tout un gros in-folio. « Pour le livre que j'ai cidevant mis au jour (il s'agit de la Doctrine cur rieuse)^ touchant la malheureuse doctrine des Libertins, écrit Garasse en dédiant ce nouvel ou- 9 \Tage (la Somme des vérités capitales) à Richelieu, il a fait son coup. L'événement et la terreur des athéistes couverts, jointes avec quelque amendement (il s'agit des procès et de la soumission de Théophile)» ont fait connaître aux plus sages que

PASCAL ET 8011 TEMPS lei

ce livre était très nécessaire ou très utile pour le temps. Celuy-ci vise à Té terni të» et ne regarde les personnes, mais seulement la pure et solide doctrine. » Garasse se flatte : « Celuy-ci » livre (la Somme thiologique ie$ vérités capitale$ de la ReU" gion chrétienne (1), dont le tome I*' a seul paru) ne « vise » pas à T « éternité », ou n'y vise qu'à travers Pierre Charron. On le devine dès ll^ préface : « Touchant le personnage (c'est Pierre Charron), je proteste deux choses, écrit Garasse : la première, que je l'ai lu fort exactement, et que je Tentends^ grâces à Dieu^assez bien : il ne faut point un esprit fort relevé comme quelques-uns ^

se sont imaginés, pour concevoir ses pensées Ct pour voir son dessein... la seconde, que j'ai tou«jours pensé que cet homme avait l'esprit assez bon; je dis axseSf cîir je n'y voî» ricMi de merveilleux, et la plupart de ses travaux ne sont que tra* U| ductions de VAnalyse de Grégoire de Valence, et do Vasquez ou des compilations de Michel de\ Montaigne, lequel il a su déguiser assez ingénieu* sèment... la troisième, que je ne veux ni bien ni

(i) Un vol. lo^oUo. Paru, iW.

mal à sa mémoire personnelle; mais je fais bien état de vouloir un mal parfait à sa doctrine. Je qualifie maintenant sa doctrine, en laissant la preuve aux lieux plus commodes de ma Samme^ du nom dé traftreuse, brutale, cynique, athéiste, libertine. »

L'emportement de Garasse n'est pas la seule preuve que nous ayons du rôle auquel les circonstances avaient condamné Tœuvre de Charron .

H Le père Mersenne^ dont l'autorité est grande, corrobore les accusations do Garasse. Et sans doute Saint-Cyran se porte garant de Charron — ce qui n'est, pas une caution bourgeoise. Mais lisez bien cette Somme des erreurs et faussetés capitales^ où Saint-Cyrân prend contre Garasse la défense de Charron, et vous verrez que si Saint-Cyran répond, sur de bons témoins, des mœurs, de son client, s'il réfute les sottises, sophismes et calomnies de la partie adverse, au au fond il ne connaît pas l'œuvre de Charron. Et quand il vient à la connaître, il en est lui-même lin pea déconcerté et effrayé. Et. peut-être que

I s'il avait su... mais il était si pressé I Garasse et lui s'entendent avec riinpijn).eur.l'un de l'autre,

PASCAL ET SaN TEMPS 1«$

celui-là pour corriger au fur et à mesure les fautes que celui-ci relève, et celui-ci pour relever au fur et à mesure les fautes que celui-là commet I

Le vrai est que pendant une vingtaine d'années environ, de 1615 à 1635, la Sagesse de \ Charron joua le rdle qu'après elle jouèrent les j Essais de Montaigne, puis le traité TMolôgieo folir 1 ticus^ et Y Éthique de Spinoza. La Sagesse fut le ^ livre des Libertins. Et quoique son influence ait été renfermée dans un court intervalle, commeelle s'exerce à un moment critique, elle a été' ^ décisive. ' • *.

Mais' si Gha:rron avait appris l'usage auquel, servirait son livre, il aurait été le plus étonné dfSn hommes (1). " ' " >

(I) Voir les pages si justes et si pénélrântes que M. Eroest I ZTBOMtn a consaerées à Pierre Charron dans son lirre étran^ ci. magnifique,. rOrgueil humain. C'est la première fois». Je erois, que la pensée de Charron est exactement di&mélée;' Voir aussi BoxraroH, Monittignêêlm amis: et kvrKAt, LtUru de PUrrê CKàrron, dans U Revuê ^HUloif UMraif iê U 'VwiM.ift Juillet i$94. .:

tu PASCAL ET SON TEMPS

^ Il avait commencé par être avocat; puis il 3e fit I prêtre, et il prêcha. Il était né orateur, ou plutôt rhéteur : il avait la voix belle, le geste véhément, V une phrase ample, des développements lucides*. Les subtiles distinctions, les étymologies, les définitions à la mode du temps gênaient son abondante éloquence. Quant au Htcueil des opi* nioM et alUgatiane à*autruu quant au sermon érudit et farci de témoignagesi il le dédaignait comme une chose basse : lui qui a tant pillé les autres, il n^aime que le « discours libre et relevé ». Il termine son Traité de la Sagesse par un éloge magni* fique de cette éloquence. En réalité, Charron I n'était qu'un ramasseur de lieux, communs. Il les exprimait bien, il les distinguait nettement, il les classait avec ordre. Son esprit et Tesprit de son auditeur se mouvaient à Taise dans ses Discaun.

Il eut donc de grands succès de prédicateur. Il quitta Paris, fut appelé dans le Sud-Ouest par Arnaud de Ponlac, évéque de Bazas. A trentesept ans, en 1571, il est nommé écolàtre de la cathédrale Saint*André de Bordeaux; les évéques de Bazas, de Dax, de Lectoure, d'Agen, de Cahors, de Condom rattachent à leur chapitre. Mais Bordeaux est son séjour préféré. Là, on pouvait le voir dans la longue soutane de taffetas gris et le manteau de même étoffe qu'il affectionnait, un castor en tète, cherchant le soleil qu'il aimait tant, Tœil vif, le visage riant, Tallure souple, encore qu'il fût petit et replet. Montaigne, '* autre petit homme, le connut et s'attacha à lui. Sa vie était parfaitement heureuse; il avait avec lui sa nièce et une chambrière. Les médisants en ont jasé : Garasse, Simon Dupleix, le père Mersenne ne louent pas ses mœurs. Mais Mon-> taigne était son ami; Saint-Cyran,s'appuyant sur des témoignages autorisés cotte fois, se porte garant de sa vertu; et lui-même ne parle pas des femmes avec galanterie : « De tous les instruments pour essayer la patience, écrit-il à un ami, la femme est le souverain à fer esmoulu ; il faut

un grand art et prudence; ruser, esquiver, conniller (1), faire le sourd et le slupide» semble plus expédient que vouloir résister de vive force, et le non-défendre que le défendre. » C'est le langage d'un homme qui a une nièce et une bonne acariâtres, ce n'est pas le langage d'un ami dos femmes. La crise dans sa vie devait venir d'une autre cause.

• La Ligue s'était organisée, puis s'envenima. Les esprits s'excitent, la passion politique va se déchaîner. Il ne* s'agit pas seulement d'une guerre même civile. Une fièvre à laquelle n'échap-

I peut guère que Montaigne et Henri IV bouleverse toutes les consciences. Charron, d'un tempérament sanguin, était prompt à la colère. Il était à prêcher & Angers, en 1588; dans ce milieu plus ardent qu'un autre, il s'échauffe jusqu'à l'excès. U Vaperçoit du trouble et du tourbillon où va sombrer sa sagesse : le familier de Montaigne a encore dans l'oreille les derniers conseils

(1) Jol} rioux mot qui rient d« Mita, petit l&pio. ConnilUr, é'ett fair comme ua lapin et ie terrer. Le premier éditeur do cette lettre, M. Auvray, avait la tûnnivert eo qui est une orreur, à mèine que ce ne loit une faute dimpression» plus

PASCAL ET soif TEMPS !••

du Mattre; il vient de lire peut-être ces belles paroles : « Au demeurât je ne suis pressé de pas* sion ni haineuse ni amoureuse envers les grands, ni n*ai ma volonté garottée d'offense ou obligation particulière. La cause générale et légitime ne m'attache non plus que modérément' et sans fièvre; je ne suis pas sujet à ces hypothèques et engagements pénétrants et intimes : la colère et la haine sont au-delà du devoir de la justice, et sont passions servant seulement à ceux qui ne tiennent pas assez à leur devoir par la raison simple. Toutes intentions légitimes sont d'ellesmêmes tempérées, sinon elles s'altèrent en séditieuses et illégitimes. C'est ce qui me fait marcher partout la tête haute, le visage et le cœur ouvert. » Charron redoute la colère et la haine : il craint de ne pouvoir toujours marcher la tête haute, le visage et le coeur ouverts. Ilquitte'donc Angers à la fin de 1588 pour Paris. Il se souvient . d*un vœu qu'il a fait d'être chartreux. Là est le port. Les chartreux ne menaient plus la vie ter- | rible des ascètes de saint Bruno. Charron se voit J dans la solitude et la tranquillité du*clottre,']oin; des bruits du monde, le cœur apaisé et l'esprit

rafratchi, pensant aux choses éternelles, priant Dieu et oubliant la Ligue. On se rappelle ce M. de Loménio à qui Du Yair écrivait son épttre ^Exhortation à la vie civile. Celui-là aussi avait envie de se retirer en quelque monastère pour « divertir ses yeux de la vue de tant de misères

^ue produit cette misérable guerre civile », et « y passer le reste de ses jours en tranquillité d'esprit et repos de conscience ».

d Mais les chartreux ne veulent point de Charron • Le voilà rejeté malgré lui dans la tempête. Justement le duc de Guise venait d'être assassiné à

iBlois par Tordre, sous les yeux de son roi.

L'émotion publique, violemment fouettée par ce crime, ou par cette justice « énorme et hors de soy », était à son paroxysme* Aussi, lorsque Charron rentra à Angers, il s'emporta au plus

Jfort de la Ligue. Ses prédications violentes épe* ronnaient le peuple. Angers cependant retomba aux mains des royalistes. Le duc d'Aumont, qui occupa la ville pour le compte de Henri III, fit descendre Charron de sa chaire. Dans le silence, le calme revint au pauvre homme. C'est l'abattement de la défervescence. Il fut autorisé enfin à

reprendre la parole, mais pour se condamner lui-même. Sa palinodie manqua de mesure; les ligueurs, ses anciens amis, furent scandalisés, et lui, il sortit un peu honteux de toute cette aven* |

ture. Il en fait naïvement Taveu dans une lettre |

à un docteur de Sorbonne qui lui demandait |

« s'il était loisible et permis à un sujet de se •

liguer, bander et rebeller contre son roi ». Il |

écrit au mois d'avril 1589 : « Un temps a été que je marchandais être de la Ligue et y ai mis un pied dedans, car en vérité je n'en fus jamais du tout ni résolument; voire leurs actions m'ont outrement offensé. Ce qui m'y avait poussé était principalement le fait de Blois, qui m'afort affligé, non pour une autre raison que pour le défaut que je trouvais en la manière et procédure de l'exécution. Or, ce grand bouillon de colère et d'indignation étant aucunement refroidi, là-dessus ayant ouï parler des gens de toutes sortes, consultant à part moi souvent ce qu'en conscience il en faut tenir et croire, enfin je me suis aperçu le bien changé, car j'ai trouvé premièrement dou« teux, puis mauvais, finalement horrible, puis abominable, ce qui auparavant me semblait non

t7t PASCAL ET SON TEMPS

seulement tolérablei mais bon et expédient; et suis venu à avoir grosse honte de moi-nriéme,' pitié et compassion des autres, que je voyais encore tremper dans mon erreur. Et, recherchant pourquoi je m'étais ainsi égajré, vu que je savais bien/ auparavant. Ce qui m'a fait revenir et me dédire, j'ai trouvé que c'était la passion et la rage, et que, tant que j'avais été en quelque opinion de ligue, j'étais toujours comme en colère, en fièvre et émotion continue, dont j'ai bien appris à mes dépens qu'il est impossible ^d'être ému et sage tout ensemble* »

Le souvenir de ces heures humiliantes ne quitta jamais Charron.

n revint à Bordeaux ; la liaison qu'il avait con-^ I tractée avec Montaigne se resserra en une étroite amitié. Sans doute les deux amis philosophaient sur les épreuves dont ils sortaient à peine. Montaigne, lui, avait su demeurer en toute liberté et tranquillité d'esprit; mais il y avait travaillé de toutes ses forces, et son livre III des E$$ai$, écrit vers 1588^ révèle cette préoccupation dominante. / Charron était pour Montaigne un document.

PASCAL ET SON TEMPS ilZ

vivant; Montaigne était pour Charron un enseignement vivant. Charron apprit de Montaigne lé secret de la sagesse» et Montaigne connut de ^^ Charron le secret do la folie. ^

Désormais Charron, soit à Bordeaux, soit à I Cahors', soit à Paris où il fut premier secrétaire I ide rassemblée générale du clergé de France de ; 1595^ soit enfin à Condom où il avait acheté une ^ agréable petite maison de campagne^ se consacra à Tétude. Il avait bien conservé une chaleur de tem* pérament qui faillit lui jouer quelque mauvais tour, notamment lorsque, à Condom, dans un sermon, il appela les gens « ignorants, bétes et qu'ils étaient sans foi » ; mais il savait trop Timportance du sangfroid intellectuel pour le perdre désormais. Il éci>] I vit en 1593 les Trois vérités : « la première, qu'il y a un Dieu qu'il faut reconnaître, adorer et servir, qui n'est autre chose que religion; la seconde, que de toutes religions, la chrétienté est la meilleure; la troisième, que de tant de créances et opinions qui se disent chrétiennes, la catholique romaine est la seule vraie. » Cette troisièmepartieji la plus longue et la plus importante, est I4 refait tation du Traité de VÊglise de Du Plessis-Homay.

i7é PASCAL ET SON TEMPS

Pendant que Charron préparait à Paris chez Gilles Robinot une édition « revue, corrigée et augmentée de nouveau » de son livre, un ministre faisait paraître à la Rochelle une Réponse à la troiiiime vérité. Charron riposta sur-le-champ par quatre cent cinquante-neuf pages qui parurent chez Gilles Robinot» presque en même temps et dans le même format (in-18) que les Trois vérités (1 595) : « La réplique de maître Jean Le Char- I ron sur la réponse faite à sa Troisième vérité cidevant imprimée à la Rochelle. » Elle est dédiée au roi de France. Charron rappelle très noblement que le petit Traité de V Église^ de Du Plessis, avait été dédié au • Sérénissime roi de Navarre » , mais qu' « au roi très chrétien, au fils aîné deFÉglise », • bien mieux et plus justement appartient cette troisième et grande véritc^ catholique. • C'est un I ouvrage de polémique. Mais cette fois Charron

' ne se laisse pas déborder par son impétuosité

I naturelle. Il est relativement courtois et modéré.

I En 1597, Charron se met à un grand dessein :

ce sera un chef-d'œuvre. D ne sait à qui il le dé« diera ; à Tarchevéque de Bourges? à une • an** cienne maîtresse du roi »? au marquis de Pisany ?

à M. d'Épernon? Le duc d'Épemon remporte.

Le manuscrit est à peu près achevé à la fin de 1598. U est imprimé à Bordeaux chez Simon Millange : Tachevé d'imprimer est « du dernier jour de juin 1601 ». U y a un privilège du roi, il n'y a point d'approbation de théologiens. C'est la Sa* 01 gesse (1). Malgré deux tirages successifs» Tou*

vrage fut vite épuisé. Le succès était grand. U i

fallait songer à une réimpression. U fallait songer , \

on même temps à calmer les inquiétudes. La Sagesse avait paru singulièrement hardie; la Sorbonne s'était alarmée. Charron prépare dès 1602 une édition qui satisfera les plus timorés. Il cherche à obtenir l'approbation de deux docteurs» U ira pour cela à Paris; il dépensera cinquante écus s'il le faut» il usera de ruses» car — « les animaux sauvages» il s'agit de la Sorbonne» se doivent avoir finesse plutôt que par force ». — Mais il meurt subitement, en pleine rue» le 16 novembre 1603. L'édition corrigée de la Sagesse, qui

(I) Dé la SagêUê, Mm III, pir M. Piarre Li Gsiaaoïi» Ptrl- •ieiif chaDOine théologal et chaatro eo l'égliso cathédrale da Goodom. A 3ottrdeatta, chei Simim lOUaDge, in-S*; 77t pages lana l'ÉpItret la Prélaee el la Tabla. U soeond tirage a nspagea»

est devenue la Vulgate^ fut donc- une édition pos* ^ thume. On peut comparer cette première édi-. tion avec la Vulgate : oserai-je dire que des deux là plus hardie n'est pas toujours la première? ' .

En même temps que cette Sagesse posthume, paraissaient les Discours sur la difriniti, la cria* Itm, etc.

De toutes ces œuvres, la seule importante pour notre sujet,* c'est la Sagesse.

C'est une mosaïque. Charron y pille à pleines mains, y copie à pages entières Montaigne (1) et n Du Yidr, sans compter de moindres emprunts à Bodin et à Juste Lipse.

J^ M. Delboulle a relevé récemment quelques

emprunts de Charron à Montaigne, mais il est

^ loio de compte. Charron doit peut-être plus encore

(I) « La Foffiêiê et la VMU ne sont que des pensées sombres \ et plates, ou des trtductions mal entendues, ou des larreeins mal déguisas de Miehel de MontaignOt qui lût plus homme de bien que son plagiaire. U a'j a pas une citation latine dans la 8a§s$iê et la VériU qui ne soit mot pour mot dans les Suais de Montaigne. » (Gaaissa» SomiM Mùlagique^, p* S4.) Remarques» au passage, Téioge d# Montaigne» « plus homme de bien que son plagiaire. »

à Du Yair (1). Toute la Phihiopkie morale des

^stoîques a passé dans la Sagesse^ avec bonne partie

de la Sainte philasopkie et du Traité de la constance

et consolation. Rien peutrétre dans la Sagesse n'est

( à l'auteur — sauf la disposition et le (on.

Charron est un merveilleux classeur. Il n'est pas dialecticien pour une obole; mais» le premier len son temps, il fait un livre d'une disposition | nette et précise, ordonné jusque dans le plus I petit détail. Cherchez telle pensée dans Rabelais, dans Montaigne ^et même dans Du Yair, vous ne saurez où la trouver. Au contraire, vous pouvez savoir exactement à l'avance où doit se rencon* trcr 'dans la Sagesse telle idée, telle, expression. Chaque chose y est à sa placé, dans sa petite case, et dûment étiquetée. Ce trop bel ordre ( I « attristait » et « ennuyait » Pascal.

Do plus. Charron, tout en copiant très fidèle- / ment ses modèles, leur donne plus de clarté, et i par d'insensibles modîGcations leur prête l'air décisif et le ton géométrique. Il allège les phrases, coupe les périodes, supprime les nuances; il

(i) Il rarout frwichàaMiL Cf. SùaêUê, Ur. h *T«rUMémiiit .

178 PÀ8GÀL ET SON TEMPS

affirme dogmatiquement. H a la main un peu lourde» maître Pierre le Charron.

^ Pourquoi Charron a-t-il composé ce livre?

Quelles sont ses intentions? Il écrit pour les autres et pour lui; il écrit pour les autres en pensant à lui. Ce livre, qui ne contient pas ses réflexions personnelles, est cependant le fruit de son expérience personnelle.

Charron s'est aperçu, à son dam, que la morale de tous les Jours et la religion simple et courante, dans certains cas, ne sont pas suffisantes. Dans les grandes contagions populaires, dans les troubles, dans les fièvres des guerres civiles et des Ugues, la sagesse ordinaire (ne point mentir, ne point voler, être charitable et juste), comme aussi la dévotion et le respect des commandements de Dieu et de TÉglise, se trouvent ' en quelque sorte débordés et emportés sous Tuniversel torrent. Quand le peuple est soulevé contre son roi, que kt Sorbonne s'insurge contre le pouvoir légitime, et que le pouvoir légitime fait assassiner le duc de Guise, si Pierre Charron ne veut pas • tomber en fiivre et émotion con«

tinue •, ni faire des choses dont il aura honto plus tard, il a besoin d'un secours extraordinaire. Les honnêtes gens, et les pieuses gens, des magistrat», des professeurs et des moines y succombent. Lui, il appelle à son aide Montaigne Jet Du Vair, c'est-àdiro Marc-Aurèle, Êpiclèle, Sénèque, la vertu do Caton et de Brutus, eti'image deSocrate.

La Sagette est donc le résumé, la condensa- ^tion, la systématisation de tout l'effort stoïcien dos quarante dernières années. Ne vous y trompez pas, elle est stoïcienne. C'est l'effort d'un prêtre qui veut, à l'aide du stoïcisme, purifier et assainir l Il l'âme où vit la foi, de peur que le vase corrompu ' ne corrompe la liqueur. 2j

Lisez, en effet. Charron vous apprendra qu'il i faut être un «flge, et l e but de la Saaettê . c'est la ! tranquillité de l'Ame. Il vous dira que cette tran* i quiUité se mérite par le bon usage des imagina, tion» et par l'art de distin /pier ga giii ^p# An nn»>^ EULS8ance,MLnon. Il vous montrera, copiant Montaigne, et Du Vair copisie de Montaigne.

que le goûî^eabiengetdçajnauxjrient^

mon que pou, en ^vnn. .. ^, |„^^ ,„^ l

leur, la pauvreté, le bannissement n' ont poin t.de quQLnQUB tonrlier> Il vous fera connaître JHiurr. fli Quie du monde d ont vous êtes une pièce imporl tante! Il vous prescrira de suivre na ture, ^'cst-àdire de consentir à Tordre du monde, e'ost^à-dire «•encore d^^écfiulerJLiucaiiUm^^^^^ Il

élèvera votre esprit vers Dieu qui est « l'Ame du monde », « l'Ame de votre raison, l'Ame de TOtre Ame. » Il vous ramènera vers vos sem* blablesi vous rattachera par une étroite solida- ^rîté, par. de nobles de voirs à l'humani té tout i ' entière. U aura en outre le souci touchant du pra-

\ tique, du faisable, souci qui annonce, au pilto-

I resque près, saint François de Sales. Il spécifie

; " par des indications minutieuses la façon de mettre

( en .œuvre les conseils g^énéraux, en quoi il se ren-

( ^contre avec Épictète qu'il ne semble pourtant

; pas avoir lu.

I r*^ tl faut admirer la fermeté morale de Charron.

) ' Hais le stoTcisme pur et simple, tel qu'il est

dans Du Vair ou dans Juste Lipse, ne suffit point

' il .Charron. Notre auteur ajppelle, comme Mon-

taigne,' alu secours de la sagesse une force dan» I gereuse.(iu'il espère gouverner. Charron complète

A Ëpictète par Pyrrhon, et il est, un instant, sceptique. Le scepticisme lui parait seul capable de. dissoudre les préjugés et de dissiper les fantômes qui passionnent. Seulement son scepticisme,^

j renouvelé de Montaigne, ne ressemble pas tout à fait à celui du maître. D'abord, il n'est pas répandu dans tout Touvrage. Les Esêois se meu- j

vent dans une atmosphère de scepticisme, qui j

prépare et atténue Teffet de V Apologie de Rajfmond \

de Séboiide; le scepticisme de la Sagesse est condensé dans un ou deux chapitrés auxquels on aborde sans être prévenu, et où Ton est violem- ^

ment intoxiqué. Et puis Montaigne a le tempérament sceptique. Charron a un tempérament tout f contraire. Il fait un effort et un effort momentané | pour douter de tout, après quoi il ne doute de i rien. Le doute de Montaigne est une aorte de flotp: | tement : « Que sais-je? » Le doute de Charron est I

iune affirmation : « Je ne sais rien. » Enfin, le [

doute de Montaigne était inspiré par Thumanité !

et la bonté; Montaigne, s'interdisait de .juger les f

autres. Celui de Charron est inspiré par l'orgueil. ;

I Charron s'exerce à mépriser les autres. Noi^i ^

avons en lui lé moins démocrate des hommes^ ^ r

iSt PASCAL ET 80M TEMPS

«Le vulgaire est une béte sauvage, écrit-il; tout ce qu'il pense n'est que vanité» tout ce qu'il dit est faux et erroné; ce qu'il réprouve est bon, ce qu'il approuve est mauvais, ce qu'il loue est infAme, ce qu'il fait et entreprend n'est que folie. JVon tam hene eum rebut humants geriiur ut meliora pluribui placeant : argumentum pessimi turba est. La fourbe populaire est mère d'ignorance, injustice, linconstance; idolâtre de vanité, à laquelle vouloir plaire ce n'est jamais fait; c'est son mot : Vox popuïù ^ox Dei; mais il faut dire : Voxpopuli^ vox stultwrum. »

Le scepticisme aidait Montaigne à tout com« prendre, même la superstition des gens qui ont peur d'une salière renversée, ou d'être treize à table; celui de Charron l'aide à se séparer de la I foule, l'éloigné des autres hommes, l'isole et le sacre. Mais peutrétre Charron est-il excusable; il avait droite intention. Écoutez l'allusion qu'il fait à ses malheurs :

« La plupart des opinions communes et vulgaires, voire lés plus plausibles et reçues avec révérence, sont fausses et énronées, et, qui pis est, la plupart incommodés à là société humaine. Et

PASCAL ET SON TEMPS ItS

encore que quelques sages, qui sont en fort petit nombre, sentent mieux que le commun, et jugent de ces opinions comme il faut, si est-ce que quelquefois ils s'y laissent emporter, sinon en toutes et toujours, mais à quelques-unes; et quelquefois il faut être bien ferme et constant pour ne se laisser emporter au courant, bien sain et préparé pour se garder net d'une contagion si universelle : les opinions générales reçues avec applaudisse-

'ment de tous et sans contradiction sont conmie un torrent qui emporte tout. »

I Charron a jadis été emporté par le torrent. Il a i

si peur d'y retomber qu'il s^enfuit à toutes jambes, tournant la tète vers le péril passé, sans voir qu'il

f court à l'orgueil et à l'universelle négation.

Tel est en son fond le livre de Sagesse^ si clair quand on regarde les circonstances qui l'ont fait nattre, le mouvement antérieur qu'il résume et l'homme qui l'a écrit. Mais que la fortune des livres est singulière! Celui-ci se transforme, |i change de sens, et en moins de vingt ans devient le bréviaire des libertins.

n est paradoxal et pourtant vrai que la Sagene I a été victime de la clarté de son plan et de la sincérité intellectuelle de son auteur. D'abord Tordre trop minutieux et les divisions trop nettes offrent ce danger — dont Bellarmin et plusieurs autres 'ont été victimes*-^ que Terreur, étant formulée * lavec toute sa force et avant toute réfutation, y* paraît une vérité constante. Une page de Montaigne est un microcosme où Ton retrouve tout Montaigne' dans sa complexité; une page de Charron est un paragraphe où Ton voit une seule face d'uue seule pensée. Ce paragraphe est com-; plot, parfait en soi, indépendant des autres; Tidée; s'y exprime sans nuance, ni correction, ni complément, et se suffît à elle-même. Il est facile de ' ^ Tisoler . Et s'il contient une thèse fausse, vous avez Terreur sans correctif ou réfutation. Réfutation

OU correctif, si Ton tourne la page, on les trouvera sans doute; mais le libertin se garde bien de tourner la page. Il est heureux d'avoir rencontré une formule nette et raisonnable qui exprime ses sentiments irréligieux; il médite la leçon d'irréligion et s'y tient.

D'ailleurs Charron est un maladroit. Il croyait avoir mis la religion en sûreté par kg Troi»

\\viriié$; elles étaient pour lui la préface de la Sagesse : il y renvoie bien des fois. Ce point acquis, il s'était cru libre de signaler et de prévenir les

I excès d'une religion mal entendue. Mais les Treis vérités ne sont pas lues et ne sont guère lisibles; et quant à- distinguer la religion des -passions religieuses, on le pouvait aisément, ou plutôt on ne pouvait pas ne pas le faire au temps de la Ligue; mais après Henri IV c'est beaucoup plus difficile.

Le libertin ne voit donc pas dans Charron la substance religieuse ; il ne s'intéresse qu'aux pensées libres, il ne regarde qu'une face de la doe* trine; ou, s'il voit quelque mélange de religion, eh bien, il en conclut tout uniment, en bon disciple de Yanini, que Charron n'est pas de bonne

t8« PASCAL ET SON TEMPS

foi, que Charron professe la religion sans y croire { et la considère, àla suite de Machiavel, comme une pièce de Fétat bonne à brider les sots et les naturels indociles, simple épouvantail à moineaux.

D'ailleurs, si le libertin écarte de la Sagesse tout ce qui est religion, pour ne garder que ce qui est incrédulité, ce départ était malheureusement facilité par Charron lui-même. Quelle est, en effet, sa première leçon et tout le fond de son ; I livre? C'est de distinguer la Religion delà Sagesse.

f Charron veut c nous instruire à la vie civile et

' former un homme pour le monde ». C'est la

\ sagesse humaine qu'il enseigne et il la définit

\ ' ainsi : c Nous disons donc naturellement et uni-

\ versellement, avec les philosophes et les théolo-

I giens, que cette sagesse humaine est une droi**

ture» belle et noble composition de l'homme

entier, en son dedans, son dehors, ses pensées,

paroles, actions, et tous ses mouvements; c'est

( rezcellence et perfection de l'homme comme

homme (!)• • Ce sont les règles d'un« morale

(i)8ê§em.Pt4tÊùê.

séculière et, comme nous disons, laïque, qui |

découlent de là.

Celte morale affirme bientôt sous la plume de

I Charron son autonomie pleine et entière. Elle ne veut pad laisser la religion empiéter sur son domaine. Elle se défend avec véhémence contre ceux qui « pervertissent tout ordre et brouillent

I tout, la prudhomie, la religion, la grâce de t|

Dieu. ..9. — c Us pensent que la religion soit une généralité de tout bien et de toute vertu, que toutes vertus soient comprises en elle, et lui soient subalternes, dont ne reconnaissent autre

I vertu ni prudhomie, que celle qui se remue par le ressort de religion. Or» c'est au rebours, car la

I religion, qui est postérieure, est une vertu spé* ciale et particulière, distincte de toutes les autres vertus, qui peut être sans elles, et sans probité, comme a été dit des Pharisiens, religieux et méchants, et elles sans religion, comme en plu-

\ sieurs philosophes, bons et vertueux, toutefois irréligieux (1). »

Conclusion gravoi Non seulem«ntla sagess« «t ^

la religion sont indépendantes Tune de Tautre, I mais encore la prudhomie est universelle» et k religion n*est qu'une vertu particulière» quand elle est une vertu. La vertu peut aller sans la religion, et malheureusement aussi la religion sans la 4 vertu. Car Charron s'avance jusque-là. Dans son zèle pour la sagesse, il va nous la montrer d'une '^essence supérieure à la religion. Les dévots c veulent que l'on soit homme de bien à cause qu'il y a un paradis et un enfer ». Lui, il les renvoie à l'école d'Épictète : « Tu te gardes d'être méchant, car tu n'oses et crains d'être battu, et déjà en cela es-tu méchant.

Oderunt peeean màli formidine pœnœ.

c Or, je veux que tu l'oses, mais que tu ne veuilles, quand tu n'en serais jamais tancé; je veux que lu sois homme de bien, quand bien tu ne devrais jamais aller en paradis : c'est-à-dire Dieu le veut, parce que la loi et la police générale du monde d'où tu es une pièce, le requiert ^ ^ ainsi, et tu ne peux consentir d'être autre, que tu n'ailles contre toi-même, ton être, ta fin. »

Du même coup, la religion nous est présentée

comme une morale inférieure et intéressée, tandis que la morale laïque seule est cligne de l'homme raisonnable. Bien plus, sans la prudhomie, la religion est extrêmement dangereuse. « Qui a religion sans pnidhomie,je ne le veux pas dire plus méchant, mais bien plus dangereux que celui qui n'a ni Tun ni Tautre. Ce n'est pas que la religion enseigne ou favorise aucunement le mal, comme aucuns, ou trop sottement, ou trop mali- |

cieusement voudraient objecter et tirer de ces ^

propos : car la plus absurde et la plus fausse même ne le fait pas; mais cela vient que n'ayant aucun goût, ni image, ni conception 'de pru- Idhomie, qu'à la suite et pour le service 'de la j

religion, et pensant qu'être homme de bien n'est i

autre chose qu'être soigneux d'avancer et faire . valoir sa religion, croient que toute chose, quelle ;

qu'elle soit, trahison, perfidie, sédition, rébellion et toute offense à quiconque soit, est non seulement loisible et permise, colorée du zèle et soin de religion, mais encore louable, méritoire et canonisable, si elle sert au progrès et avance* ment de la religion, et reculement de ses adversaires. Lés Jiufs étaient impies et cruels à leurs

\ parenis, iniques à leur prochain» ne prêtant ni

i payant leur dettes, à cause qu'ils donnaient au

\ temple : pensaient être quittes de tous devoirs,

} et renvoyaient tout le monde en disant Corban. »

Qu'en conclure, sinon que la religion cbré- ! tienne, comme les autres, est séditieuse et for-

cenée par nature?

Voilà ce que Charron enseigne en propres termes par mille endroits de son ouvrage. Et, en s'appuyant sur son histoire à lui et sur Thistoire des quinze dernières années, il formule, sans peut-être s'en douter, toute une doctrine d'irréli- I gion qui dépasse Thomme et le temps : la pensée

plus forte que le penseur I Pourtant £1 a pris çà et t , là quelques précautions. Avec une forte élo- ^ quence, avec des expressions précises et serrées,

)il montre comment, après la prudhomie, la religion peut venir, et ce que la religion y gagne et f^^. ce qu'y gagne la prudhomie. ■ Après tout ce que

y j'ai dit, écrit-il, il reste encore une chose pour

\^ ^ rendre l'ouvrage complet et parfait : c'est la grâce

y (de Dieu, par laquelle cette telle quelque pru-

dhomie, bonté, vertu, est animée, mise à son jour •^ et reçoit son dernier trait visuel, est relevée.

christianisée, couronnée» e'estrà-dire acceptée, vérifiée, homologuée de Dieu, rendue méritoire et digne de récompense étemelle. > Mais, le mala-

^ droit, il prend bien son temps I Oui, la religion * ' couronnera Toéuvrc de prudhomie; seulement il faudrait que cette religion fût vraie, et le libertin qui vient d'apprendre à « faire excellenmient rhomme » sans la religion, qui n'a plus besoin de i

demander à la religion une discipline et un idéal

* moral, pourquoi acceptera-t-il le joug d'une foi? surtout quand il aura entendu comment Charron, après avoir montré le danger de la dévotion, traite de Thistoire des religions.

Cette histoire de toute religion se lit au même chapitre v du livre IL Charron y prend l'office d'historien et de philosophe. Et ses hardiesses sont étonnantes. Il y i discourt de Tétat et succès des religions au monde » avec un imperturbable sang-froid. Ayant mis à l'abri les choses essen* tielles — il croyait du moins l'avoir fait — dans I les Troii vérités^ et ne voulant paraître ni embarrassé de préjugés, ni effrayé par ce qu'on disait autour de lui, il va de l'avant*

i9î PASCAL ET SON TEMPS

« C'est chose effroyable, écrit-il» de la divcr-

I ; . site des religions» qui a été et est au luonde» et

encore plus de Tétrangeté d'aucunes» si fantasque et si exorbitante» que c'est merveille que Tenlendément humain ait pu être si fort abêti et enivré d'impostures» car il semble qu'il n'y a rien au monde» haut et bas» qui n'ait été déifié en quelque lieu'. » C'est du Montaigne» cela. Cette pensée peut devenir très édifiante sous la plume d'un Bosjl suot. « Tout était Dieu excepté Dieu même. »

II Seulement» il faut prendre grand soin d'établir J! I une distance infinie entre ces religions absurdes |f et la religion chrétienne. Certes» Charron Ta fait»

I ^mais ailleurs. Il oublie de le refaire et» sans le

vouloir» confond toutes les religions ensemble»

j'I celles qu'il croit fausses comme celles qu'il

I appelle « les vraies » (le pluriel est de liii). Il les

1 montre naissant toutes dans les mêmes climats

(Palestine et Arabie)» ayant toutes c leurs prin-

> dpes et fondements presque pareils » » c alléguant

et fournissant» pour se faire valoir et recevoir» *

; les mêmes c révélations» apparitions» prophéties»

miracles» prodiges» sacrésmystèrestsaints »«Dans

une incise» il marque» Jl èsf vrai» une sérieuse

différence^ cell^ci : que ce qui est de fait et en vérité dans la bonne religion, s'introduit dans les fausses « par imposture et faux-semblant ». Mais la différence est si peu appuyée qu*elle est vile oubliée, du moins pour le lecteur qui n'a pas I les Trois vérités présentes à la mémoire; et aussitôt après la confusion recommence.

« Toutes les religions croient que le principal et plus plaisant service à Dieu et puissant moyen de Tapaiser, et pratiquer sa bonne gràcoi c'est se donner la peine, se tailler, imposer et charger de force besogne difficile et douloureuse, témoin, par tout le monde et en toutes les religions, et encore plus aux fausses qu'aux vraies, au maho- i

métisme qu'au christianisme, tant d'ordres, compagnies, ermitages et confréries, destinées à certains et divers exercices, fort pénibles et de profession étroite, jusqu'à se déchirer et découper leurs corps, et pensent par là mériter beaucoup plus que le commun des autres, qui ne trempent en ces afflictions et tourments comme eux, et tous les jours s'en dressent de nouvelles, et jamais la nature humaine ne cessera et ne verra la fin d'inventer des moyens de se donner de la

is

• peine et du tourment, ce gui vient de Topinion

que Dieu prend plaisir et se plaft au tourment Bl défaite de ses créatureS| laquelle opinion est : fondamentale des sacrifices, qui ont été univerr

sels par tout le monde. » Là-dessus, un long développement pris à Montaigne sur les sacrifices san- 1 I glants; et Charron conclut : '• Quelle aliénation

} . de sens, penser flatter la divinité par inhumanité,

j- payer la bonté divine par notre affliction, et

||; satisfaire à sa justice par cruauté! Justice donc

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