‹ Pascal et son temps: 3 parties: 1-2: (8. éd.). 3: (6. éd.)Chapitre 7 sur 13 · V. rexlraordinaire progrès de la Réforme fut arrêté · texte numérisé non relu

V. rexlraordinaire progrès de la Réforme fut arrêté

cri France. '{

Le courage ne leur faisait point défaut : ils |

s'acquittaient noblement et tranquillement de la [

vie devant un horizon incertain et menaçant. |

Mais quand l'orage eut éclaté, et que la guerre 1

religieuse, sans répit et sans pitié, commença à désoler la France et à passionner les âmes, ces gens sentirent le besoin d'un abri fort et sûr [* contre Tanarcliie, la passion, la crainte de la \ douleur et de la mort. Cet abri sera*t-il la reli- ' gion? La religion, outre qu'elle est trop mêlée à la fièvre continue et mortelle qui tue la France, apprend à prier et à se résigner : et eux voulaient agir. Quand tout sera perdu, ils s'attacheront à quelque « table de naufrage » et ils aborderont où il plaira à Dieu de leur donner le repos, au port de quelque monastère. Mais en attendant, puisque des temps sont revenus, pareils aux derniers moments do la république romaine et aux règnes de Caligula ou de Néron, eh bien, |0n ressuscitera la philosophie de Gaton et de Brutus, de Sénèque et de Thraséas. Le stoïcisme renaît donc, non par curiosité de savant ou

U PASCAL ET SONLTEMPS

X de dilettaote, mais pour le service et Taction. Mais il fallait une adaptation du stoïcisme. Ce fut l'œuvre de Montaigne (1).

Dans la seconde moitié du seizième siècle» Bordeaux est devenu une très grande ville» la première de France après Paris. Son importance ne lui vient qu'à demi de ses richesses : ce sont les circonstances politiques qui font tourner sur elle tous les regards; quelle admirable capitale ne ferait-elle point de ce royaume que les rois de Navarre et le parti protestant révent de créer

(1) Dans TonTrage que j'ai publié sur Montaigne {Montaignêt Paria, Alcan, GoUecUon des Grands Philosophes)» j*ai essayé de retrouver Montaigne à trarers son livre, et sa philosophie I à travers sa personne. Id, au contraire. Je décris moins

l'homme que le livre; et je dis moins ce qu^est, dans son fond et dans sa réalité, U sagesse de Montaigne, que 'llmpression laissée par son livre sur ses contemporains. Si donc Ton m'op* posait à moi-même, je répondrais que je n*ai pas changé d*opiniai : J'ai changé de point de vuê.

avec la Navarre, le Béam et la Guyenne! Tous les partis flattent ou convoitent Bordeaux : le roi de France, le roi de Navarre, les Guise, savent qu'à Bordeaux est la clef de l'avenir.

Une des plus riches, des plus influentes familles de Bordeaux, était colle des Eyquem; elle était apparentée au Parlement, au chapitre; elle tenait au commerce et à la noblesse. Pierre Eyquem, qui la représentait au milieu du seizième siècle, avait pris part aux guerres d'Italie, avait par* couru toute la suite des honneurs municipaux, avait été maire; son fils Michel, qui avait pris le nom de la terre noble de Montaigne en Périgord, laquelle avait été achetée au siècle précédent par les Eyquem, avait reçu une éducation merveilleusement appropriée à son tempérament. L'esprit orné mais non bridé; l'àme « libre et toute sidkine » ; naturellement, invinciblement éloigné de la bassesse et du mensonge, mais prêt à toutes les fortes passions, il rappelait à ses amis la jeunesse d'Alcibiade. Conseiller au Parlement, il s'abandonnait à la fois à l'amour et l'ambition. Dans les graves débats qu'agitait cette fin de siècle, il avait pris fermement son parti. Sa mère

penchait au protestanlisme, il avait une sœur et un frère protestants; il resta attaché à l'ancienne religion et à l'ancien ordre, sans passion » en toute liberté d'esprit» mais avec sincérité; il n'hésitera qu'un jour : le jour où il verra le parti réformé abattu et près de sa ruine; c'était, je suppose, au lendemain do la Saint-Barthélémy (1). Il était l'ami de Henri de Navarre, du chancelier Olivier, du chancelier de l'Hdpital, de la Boëtie, d'Amyot, du grand duc do Guise, de Marguerite, reine de Navarre, peut-être de Catherine de Médicis; il était goûté de toutes parts pour sa

, franchise, sa vivacité d'esprit, son jugement sûr et courageux. Il était un fort grand personnage.

^ C'est lui qui donnera la première image d'un

stoïcisme francisé, humanisé, vivant et aimable.

Oubliez le portrait légendaire du grand liumo-

(1) Sur ratUtada religiouso do Montaigne, Je ne peux pas redire ce que J'ai dit dans llntroducUon de Saint Franfoit de Sala, Montaigne ra 4 la meue, parce que Gicéron le lui présent dans son Traité dei loi$ ; |ce n'est pas accuser Montaigne dlnsineèrité. Mais quant au ientiment religieux de Montaigne, ( ce n'est certainement pas le sfiiliiiMiil chrétien, tel que Je l'ai défini ci-dessus. Sur sa « particulière différence », voyez, dans Manêaignê, le chapitre que J'ai consacré au scepUcisme. Voyez aussi, dans les DébaU (numéro du 5 novembre 1906), Alsaut, le Vrai MmUaigoê.

Dès Tannée 1570, Montaigne, ayant perdu son père qu'il aimait très tendrement, ayant renoncé à une carrière politique qui exigeait de sa conscience ou de sa volonté de trop lourds sacrifices, ayant vendu sa charge do conseiller au parlement de Bordeaux, se retira, à la campagne, dans son ^ château. Son ambition déçue, son amour de la

(t)Of cftU édition de 1680, MM. Deieimtis «t Barkliaoïen oot donné une réimpression qui est un modèle d*exacUtude et de goût. S TOI. in-««. Bordeaux, Féret. iS7S-7S.

(S) Sur les éditions des Eaaii, Toir YiniroiuHiùn de Tédition munleipsle des B$$ai$, Boideaux» 1906.

PASCAL ET SON TEMPS Si <

riste; oubliez ces confessions sans pudeur, ces [

réflexions narquoises, cette perpétuelle contradiction, ce désordre et ce pédantisme, et ce fatras I d'histoires saugrenues où se perd à chaque pas le | lecteur des Essais, des Essais tels qu'après la | mort de leur auteur les publia, en 1595, Mlle de { Goumay. Prenez le livre que Montaigne a publié i/tti-mém«, de son trivanU on 1580, à quarante-huit ans; qu'il a repubUé en 1582 et 1587 (1). C'est là • qu'apparut aux contemporains de Montaigne le vrai portrait de Montaigne (S).

Que sont ces Essaisi . '\

I sagesse, son goût pour les belles-lettres» le souci

^ . d'administrer sa fortune entrèrent à parts égales

I dans sa résolution (1).

Il avait publié quelques-unes des œuvres de la

Boëtie et il y avait joint des préfaces; il avait I donné aussi sa très élégante traduction de la

3^ Théologie naturelle de Raymond de Sebondo. I Dans sa bibliothèque aux murs et aux solives

! ennoblis do citations grecques et latines, il se

; pîait à méditer et à écrire; ^ "^^ditpr <^* ^ ^«îriw

I surj g^ seul su jeL^q u'il connaisse bieiujim^lui-

I môme^^

j U y a certainement dans son dessein un peu

de complaisance pour soi, et un désir de survie I et d'immortalité; il Tavoue fort gentiment : « Je

I ne dresse pas ici une statue à planter au carre-

I four d'une ville ou dans une église ou place

I publique. C'est pour la cacher en un coin d'une

I librairie, et pour en amuser quelqu'un qui ait

I particulier intérêt à ma connaissance; un voisin,

un parent, un ami, qui prendra plaisir à me ' racointer et repratiquer en cette image. » Mais il

(I) Cf. Bommroir» Monlaignê «I m omù. t roi. Paris»

[ne se peint pas — le sot projet qu'il aurait eut — uniquement pour le plaisir de se peindre; il ne se regarde pas sans cesse dans un miroir pour crier : c Voilà comme je suis i » Il raconte une expérience, il en montre les circonstances et les résultats. Ses Essaii, ce sont les notes du psy<chologue, j'allais dire du physicien, qui amène une &me à un certain état; qui enaye cette àme, pour en constater les progrès, sur les objets les plus [

divers. '^ j

X Montaigne n'essaye pas tant les idées que luimême. Il s'essaye au hasard de ce que lui sug* | gèrent ses lectures, ses conversations, ses ren* ; contres, les mille choses prévues ou imprévues j de la vie quotidienne. Quelquefois le sujet est stérile, l'essai est prompt : le chapitre sera court. Quelquefois le sujet est riche, l'essai se prolonge : t r le chapitre a des pages et des pages. Quand cela | i

dépasse des limites moyennes, l'esprit de Mon* taigne ne domine plus très bien et ordonne un peu confusément sa matière. Mais, pour l'ordi* naire, Montaigne gouverne merveilleusement sa plume et sa pensée : il compose avec une netteté classique. Quand ï Essai est achevé et le chapitre

écrit, Montaigne met de cdté les feuillets couverts de son écriture fine et soignée. Après huit

I ans, Montaigne s'arrête; il est parvenu au but où il courait. Sa vie, qu'il croit courte désormais, va changer. Il donne à Timprimeur son manuscrit : c'est l'édition des Essais de 1580. C'est son histoire; mais entendez bien, ce n'est pas une histoire banale et contmue : chaque chapitre des Essais nous montre comme un point d'affleuré-

^ ment de la vie morale et intellectuelle de Montaigne (1). Encore môme n'avons-nous pas une description de ce qu'elle est à ce moment donné. Nous la voyons en action; nous voyons un geste, quelquefois l'ombre d'un geste, quelquefois l'ombre d'un tressaillement. Suivons celte histoire.

Montaigne est chez lui, dans son château, avec sa fille, sa femme, sa vieille mère. Que veut-il? Ce que veut tout honune : il veut être heureux. Mais si jadis il a aspiré à ce bonheur positif que

(i) Voir rarUcle de M. BaunitiAki dam le numéro de la Bêvuê deê DiU9 Monda du 1« septembre ItNM : PublkaH&m

donnent les amours violentes et les grandes ambitions, il a maintenant réduit ses prétentions. Il veut passer « en repos et à part » ce it peu qui lui reste de vie ». Tâche difficile I

La guerre civile n'est nulle part plus vive que dans le Périgord où réside Montaigne. De temps en temps le beffroi résonne. C'est une bande qui passe; les soldats sont des brigands et des bourreaux : ils volent, ils tuent, ils torturent : c Je vis en une saison, écrit Montaigne, en laquelle nous foisonnons en exemples incroyables de ce vice (la cruauté) pour la licence de nos guerres, civiles, et ne voit-on rien, aux histoires anciennes, plus .extrême que ce que nous en essayons tous les «jours. » Plus de lois, plus d'autorité; chacun vit comme en pays sauvage, entouré de lions et d'ours, ne comptant pour se défendre que sur sa bonne étoile et sur sa vigueur.

Le château de Montaigne excitait la convoitise : « Je me suis mille fois couché chez moi, imaginant qu'on me trahirait et assonunerait cette \ nuit-là. » Il ne fortifie pourtant pas sa maison : « Elle n'est .close, écrit-il, à personne qui y -heurte. :I1 .n'y . a pour toute provision; qu'un ;por-

tier d'ancien usage et cérémonie, qui ne sert pas tant à défendre ma porte qu*à Toffrir plus décemment et gracieusement. Je n'ai garde ni sentinelle que celle que les astres font pour moi. » Ce n'est donc pas sa demeure, c'est son cœur que ^ Montaigne enveloppe du triple airain. « Il me souvient, raconte-t-iU d'avoir lu autrefois cette histoire de quelque Romain, personnage de dignité, lequel, fuyant la tyrannie du triumvirat de Rome, avait échappé mille fois des mains de ceux qui le poursuivaient, par la subtilité de ses inventions. Il advint un jour qu'une troupe de gens de cheval, qui avaient charge de le prendre, passa tout joignant un hallier où il s'était tapi, et faillit le découvrir. Mais lui, sur ce point-là^ considérant la peine et les difficultés auxquelles il avait déjà si |i longtemps duré pour se sauver des curieuses et

continuelles recherches qu'on faisait de lui par tout le monde, le peu de plaisir qu'il pouvait espérer d'une telle vie, et combien il lui valait ;' jl mieux de passer une fois le pas, que de demeurer

!' toujours en cette transe, lui-même les rappela et

il leur trahit sa cachette, s'abandonnant volontai-

rement à leur cruauté pour dter eux et lui d'une

plus longue peine. D'appeler les mains ennemies, c'est un conseil un peu gaillard et hardi. Si crois-je qu'encore vaudraitril mieux le prendre, que de demeurer en la fièvre continuelle d'un accident qui n'a point de remède : et, puisque les provisions qu'on y peut apporter sont pleines d'inquié* tudes et de tourments, il vau^ mieux^ d'une belle assurance, se préparer à tout ce qui en pourra advenir, et tirer quelque consulation de ce qu'on n'est pas assuré qu'il advienne. »

Montaigne n'a pas pris le parti c gaillard et hardi », ou plutdt désespéré, de tendre la gorge aux prescripteurs; mais il tr availle à conquérir cette «belle assurance » qui fait que les malheurs ne nous touchent point. C'est c son métier et son ^ ouvrage ». C'est aussU!ouvrage et le métier d'un Sénèque et d'un Épictète.

Comment Montaigne conquiert^il cette stoïçienne tranquillité de l'àme? Certes, il nous dit en plus d'un endroit que sa sagesse lui vient de son tempérament et de sa pesanteur naturelle; et que c'est indifférence qu'il faudrait appeler sa vertu. U est vrai : il ne se collette pas chaque jour avec lui-même, mais son effort n'est pas

Si PASCAL ET SON TEMPS

moins réeL II commence par créer autour de son Ame un horizon de grandeur : il vit dans une atmosphère stoïcienne. Il lit « par secousses et à venues réitérées »» comme il dit mille auteurs

«4 différents; mais il revient sans cesse à Sénèque > et à Plutarque; il s'en nourrit, il en nourrit son

— livre. Sénèque» il le traduit en le citant; Plutarque, il loftite dans la traduction d'Amyot (1). C'est la substance mémo de sa pensée. Sénèque est stoTcien, et si Plutarque n'est pas' stoïcien de doctrine, s'il s'en défend même, il l'est du moins d'inspiration et d'imagination, comme l'a montré ^ le plus récent historien de la morale stoïcienne (2). Montaigne ne se contente pas des livres; il évoque les figures légendaires des sages de la Grèce et de Rome : Thaïes, Selon, Socrate, Êpaminondas, ou Aristide, ou Caton d'Utique. Il a continuel commerce avec les humeurs anciennes et les riches Ames du temps passé. « La faiblesse que je sens en moi, écrit-il, n'altère aucunement les opinions que je dois avoir de la vertu et valeur

(ly voir J. M ZAK0ftO3iii, Moniaignê, À'mffùi ^ MiaL (Pirit, ebampion. IMS.) (Q Tkuiiuf, to CatuiêtipLê iMcUnnê.

de ceux qui le méritent; rampant au limon de la terre, je ne laisse pas de remarquer jusques dans les nues la hauteur d'aucunes âmes héroïques. » C'est le conseil, qu'il donne :{k Jusqu'à ce que vous ayez honte et respect de vous-mémOi présentez «vous toujours en l'imagination Gaton, Phocion, Aristide, en la présence desquels les fols mémos cacheraient leurs fautes» etétablissez« . lescontreroUeurs de toutes vos intentions. » )

Ainsi, Montaigne joue le drame de sa vie intérieure devant un parterre de sages.

Derrière eux, il agrandit le décor jusqu'à l'infini, i Nous sommes tous contraints et amoncelés en nous-mêmes, et avons la vue raccourcie à la longueur de notre nez. Quand les vignes gèlent en son village, mon prêtre en argumente l'ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pépie en tient déjà les cannibales. » Lui, il voudrait avoir comme Socrate c l'imagination assez pleine et assez étendue pour embrasser l'univers comme sa ville ». — * t Qui se présente comme en un tableau cette grande image de notre mère nature, en son entière majesté; qui lit en son visage, une si générale et constante variété; qui se remarque

là-dedanSt et non soi, mais tout un royaume, comme un trait d'une pointe très délicate : celui* là seul estime les choses selon leur juste gran« deur. »

( Ainsi Montaigne commence la « culture de son àme » en ennoblissant son imagination par les tableaux et selon les conseils du plus pur stoïcisme. Il va la continuer en enrichissant son esprit par les principes de ce même stoTcisme. )

n n'exerce pas métier d'historien ou d'érudit;

il lit les Éptires de Sénèque plus souvent que les

Quêstiani naturelles; il n'a rien à faire avec la

%, logique ou la métaphysique des stoïciens : il ne

veut que leur for ce d'âme . Or, cette force d'âme

mm II "Il ■■">■ I ■ ■ i^

n'exige après tout que deux principes : le pro- ^i mier, qu' il fau t^mettre notre contentement en nouS'mémes et dan s les choses qui dépendent de ?\ nous; le second, que le^goût des biens et des maux^dépend de l'opinion que nous en avons.

Eh bien, ces deux principes sont ceux que Montaigne s'est incorporés. Il a été accusé d'égoïsme; on prétend qu'il n'a aimé que son père et son ami La BoStie; il aurait été indiffé-

rent à sa fomme, indifférent à ses enfants qu'il aurait vus noourir sans regret. Autour de lui, ces reproches couraient; il les a lui-même notés : « Les plaintes qui me cornent aux oreilles sont comme cela : oisif, froid aux offices de parenté et d'amitié, et aux offices publiques; trop particulier. » La postérité a recueilli ces propos et les a amplifiés. Mais est-ce bien vrai? Il faut l'écouter lui-même : c Stilpon étant échappé de l'embrasement de sa ville, où il avait perdu femme, enfants et chevance, Demetrius Poliorcetes, le voyant en une si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, lui demanda s'il n'avait pas eu de dommage; il répondit que non et qu'il n'y avait. Dieu merci, rien perdu du sien. Certes, l'homme d'entendement n'a rien perdu, s'il a soi-mesme. Quand la ville de Noie fut ruinée par les barbares, Paulinus, qui en était évéque, y ayant tout perdu, et leur prisonnier, priait ainsi Dieu : t Seigneur, garde-moi de sentir ç cette perte; car tu sais qu'ils n'ont encore rien « touché de ce qui est à moi. » Les richesses qui le faisaient riche, et les biens qui le faisaient bon, étaient encore en leur entier... U faut avoir

; :^' 4t PASCAL ET SON TEMPS

femmes, enfants, biens, et, surtout, la santé qui

1 peut; mais non pas s'y attacher en manière que

i notre bonheur en dépende. Il se faut réserver

i une arrière*boutique toute nôtre, toute franche,

. i en laquelle nous établissons notre vraie liberté,

et principale retraite et solitude. En cete-ci,

faut-il prendre notre ordinaire entretien de nous

: ! à nous-mêmes, discourir et y rire sans femme,

4 ( sans enfants et sans bien, sans train et sans

valets; afin que, quand Toccasion adviendra de

leur perte, il ne soit pas nouveau de nous en

0^ / passer. » Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas

%/\ « aimer ceci ou cela » ; cela veut dire c qu'il ne

faut épouser rien que soi >. Cela ne veut pas

dire qu'il faut voir mourir ses enfants « sans

: I regrets >, à Dieu ne plaise; cela veut dire qu'il

) faut les voir mourir c sans fâcherie (1) ». Cela

veut dire en somme qu'il faut « se contenter de

soi-même, n'emprunter rien que de soi, arrêter

et fermer son âme en certaines et limitées cogi*

tations où elle se puisse plaire, et, ayant entendu

I i (ri-Cê moi à& fàelmiê, taot reproché à Ifontalgao, a un sons

strict dans la kagoo do co nèo-slolcUmo. Du VtU lUt do la Akft#H« uao dos psMiOBS do ràiBO.

lès vraîs bien s, desquels on jouit à mesure qu'on les entend, s'en contenter sans désir de prolongement de vie ni de nom >. Gela se résume enfin dans cet impératif : « Faisons gué notre conten* temeiU dépende do^ppjas. > C'est do rÊpiclète.

Suivons, comme dit Montaigne. Nous avons beau nous c déprendre > de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui, la fortune a encore de quoi nous toucher. La douleur, mal presque inévitable; la mort, mal inéquitable, nous atteindront bien dans t rarrièro-bou tique > pourtant i toute notre », c toute franche » où Montaigne aime à se réfugier. Quel remède?-

Reconnaître jjue la douleur jet la morLne.sont point des maux.

C'est là le grand effort de Montaigne. 11 avait une terrible appréhension de la douleur; son corps était « mol et tendre > ; il se figurait qu'il sentait plus vivement qu'un autre les « pointures de la souffrance » ; en outre, la pensée de la mort l'obsédait. H se raisonne donc :

« Les ho mmes, dit une sentence grecque ancienne, sont tourmentés par les opinions qu'ils

j ont des choses, non par les choses mêmes. Il y

j aurait un grand point gagné pour le soulage-

I ment de notre misérable condition humaine, qui

pourrait établir cette proposition vraie tout par j tout. Car, si ce que nous appelons mal et tour-

ment n'est ni mal ni tourment de soi, ains seulement que notre fantaisie lui donne cette qualité, nous sommes étrangement fous. . . de donner : aux maladies, à Tindigence et au mépris un aigre

et mauvais goût, si nous le leur pouvons donner ! bon. Or, que ce que nous appelons mal, ne le soit

I pas de soi, ou au moins soit tel qu'il dépende de

nous de lui donner autre saveur et autre visage,

I voyons s'il se peut maintenir. » Là-dessus, pen-

dant des pages, Montaigne examine, il discute

f les raisons, il entasse les exemples : non! la

douleur et la mort ne sont pas des maux. Et il conclut : c Les choses ne sont ni douloureuses ni difficiles d'elles-mêmes, mais notre faiblesse et lâcheté les fait telles. Il n'importe pas 1 seulement qu'on voye les choses, mais com* ment on les voit. > C'est le second principe du stoïcisme; c'est tout l'essentiel de la morale stoïcienne. .

Ce n'est pas la pure ataraxie, Tindifférence morne, le découragement. Ce contentement de Tàme, cette vertu a un son belliqueux : elle s'ap* pelle « vaillance,». -^ « Il faut être vaillant pour soi-même, et pour l'avantage que c'est d'avoir son courage logé en une assiette ferme et assurée contre les assauts de la fortune. Ce n'est pas pour la montre que notre àme doit jouer son rôle : c'est chez nous, au-dedans ou nuls yeux ne donnent que les nôtres. Là elle nous couvre de la crainte de la mort> des douleurs, et de la honte même. Elle nous assure là de la perte de nos enfants, de nos amis et de nos fortunes; et, quand l'opportunité s'y présente, elle nous con* duit aussi aux hasards de la guerre. »

Ainsi parle ce c mol et lâche » Montaigne, comme le qualifie Pascal. Et ce ne sont pas de vaines paroles. Elles lui c partent du cœur ». Il s'exerce, dans la réalité de chaque jour, à son métier de sage. Au broncher d'un cheval, à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle, il « remâche soudain > : c Eh bien, quand ce serait la mort mêmel » Il veut que la mort le trouve c plantant ses choux, mais nonchalant d'elle, et

encore plus de son jardin imparfait >• Un jour, un accident de cheval Tenvoie « rouler à dix pas» mort, étendu à la renverse, le visage tout meurtri et écorché, n'ayant ni mouvement ni vie non plus qu'une souche >. Il reste évanoui deux heures; enfin, peu à peu, il reprend ses sens. Autour de lui, on se lamente; et lui, il s'observe mourir : « U me semblait que ma vie ne me tenait plus qu'au bout des lèvres. Je fermais les yeux pour aider à la pousser hors, et prenais plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. • Les détails précis s'accumulent, et il continue : c Je crois que c'est ce même état où se trouvent ceux qu'on voit défaillants de faiblesse en l'agonie de la mort. Ce conte d'un événement si léger est assez vain, n'était l'instruction que j*en ai tirée pour moi; car, à la vérité, pou r s'apprivo iseiL,à Ja^mort^ je trouve qu'il n'y a.qu'à s^en avpisiner. » Montaigne a fait une répétition de sa mort; il a éprouvé que la mort n'est pas un mal réel.

Quant à la douleur, bientôt elle a son tour. La maladie qui l'épouvantait le plus, celle qu'il -jugeait « la pire de toutes, la plus soudaine, la plus douloureuse» la plus mortelle et la plus

irrémédiable », c'est celle-là justement qui TaU teint, et, ajoute Montaigne, c elle fait en moi ses commencements beaucoup plus âpres et diffi* ciles qu'elle n'a accoutumé. » Eh bien, elle lui arrache des cris, mais elle ne troublera pas la paix de son âme. Bien plus, il y trouvera ce profit de ne plus craindre « du tout » la mort. Ce ' n'est plus la mort maintenant qu'il craint : il redouterait plutôt d'en venir un jour à aimer trop la mort, « autre extrémité non moins vicieuse », appréhension justifiée d'ailleurs par cette admi« ration qu'il exprime si souvent pour le suicide stoïcien, le suicide de Caton» le suicide qui libire une âme forte. ^

La sagesse de Montaigne, c'est donc bien le sloïcismATet Thistoire que nous racontent les Essais de 1580, c'est l'histoire d'un Français du seizième siècle qui relève le Portique, à sa manière, non pas pour l'ornement, mais pour l'usage.

Montaigne était d'esprit très libre; et ses c discours propres », entendez ses réflexions, se « dé- J>andaient souvent de la route commune » : il avait penchant au paradoxe. Il avait en outre un

4é PASCAL ET SON TEMPS

■ sentime nt singulièrement vif de la diversité des choses et de leur individualité. Son premier essai

Y concluait à ceci : « Certes, c'est un sujet merveil* leusement vain, divers et ondoyant, que l'homme. j II est malaisé d'y fonder et établir nul jugement

constant et uniforme. » Et le dernier mot de son

dernier essai, le voici : « C'est la plus générale

t| forme que nature ait suivi que la variété. A

j I l'aventure, il ne fut jamais au monde deux opi*

nions entièrement et exactement pareilles, non plus que deux visages. Leur propre qualité, c'est la diversité et discordance. » Il a aussi, à la suite, le sentiment non moins vif de la fluidité, de la ^1 . volubilité des choses humaines. Tout lui paratt

p se mouvoir et changer sans cesse, d'un branle et

Il d'ua mouvement continu. Lui*méme n'est pas

1; ) immobile au bord des flots : U suit l a^orpétu olle

^ et universelle vicissitude. Avec cette mentalité,

Montaigne n'était pas encore un sceptique; seu- «f lement, il se défiait des formules générales, et il ' détestait le dogmatisme rationalisme. Mais, un jour, il se laissa emporter bien au delà.

Sa traduction de la ThiologU naturelle de R. Sebonde qu'il aimait fort, et avec juste raison, était

Pascal et son temps 4V

très discutée; les protestants et les libertins s*en' moquaient, disant que les arguments de Sébonde avaient le « goût fade ». Montaigne, qui a pris Sebond à son compte, écrit donc V Apologie de A. de Sebonde.

Ce n'est qu'un essai, mais ample comme un livre; c'est prodigieux. Cornélius Agrippa avait écrit, quelque cinquante ans auparavant, un livre sur la vanité des sciences et la faiblesse de l'esprit humain. Qu'estrce que ce gros ouvrage à côté de YEssai de Montaigne? Une déclamation sans portée. VApologie, au total, se divise en trois principales parties.' Mo ntaigne c ommenc e par remettre l'homme à sa vraie place dans « l'ample sein de la nature «sjpour lui montrer jju'il n'est pas • la créature ^matlreiie et emperière du^ monde 1 1 II fait une comparaison de l'homme avec les animaux, qui ne tourne pas à l'avantage de la raison humaine. C'est le premier pas, universelle* ment connu et célèbre, de sa dialectique. L'objet propre en est de nous guérir de notre présomption » de nous apprendre qi;ie « la simplicité et l'igno*! rance » rendent la vie « plus plaisante, plus inno^\ cente et meilleure »» que ne font « les sciences j

I t^ PASCAL ET 80N TEMPS

; et les arts • : simple préparation au scepticisme.

Maintenant» il faut entrer dans le vif du sujet. « Voyons donc s'il est en la puissance de Thomme de trouver ce qu'il cherche, et si cette quête qu'il a employée depuis tant de siècles, Ta enrichi de quelque nouvelle force et de quelque vérité solide. » La revue méthodique des opinions des philosophes donnera à Montaigne sa réponse :

sur tous les sujets, ils n'ont que des opinions ; con tradictoires. Passe encore s'ils erraient on dos^

, 1 sujets étrangers à eux. Mais ils ne se connaissent

pas eux-mêmes. « Ces gens ici qui trouvent les . * raisons de Sébonde trop faibles, qui n'ignorent

» rien, qui gouvernent le monde, qui savent tout,

n'ont-ils pas quelquefois sondé, parmi leurs ; li\Tes, les difficultés qui se présentent à connaître

leur être propre? • — « En voilà assez pour vérifier que l'homme n'est non plus instruit de la connaissance de soi en la partie corporelle qu'en . 1 la spirituelle. Nous l'avons proposé, lui-même, à

soi, et sa raison à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en dirait. H me semble assez avoir montré : ! combien peu elle s'entend elle-même. » Ainsi

i ' conclut la seconde partie.

La troisième partie, c'est le dernier « tour d'es* crime », le « coup désespéré : Montaigne laisse à part maintenant « Tinfinic confusion d'opinions qui se voit entre les philosophes mêmes •; il expose quels obstacles chaque homme porte en lui, qui Tempéchent d'atteindre à la vérité. Il examine les causes qui troublent notre jugement : maladies, passions, sentiments, et tous lios sens. <^ VA de proche en proche nous atteignons la conclusion : « Il n'y a nulle constante existence, ni de notre être, ni de celui des objets; et nous, et ^;^notre jugement, et toutes choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse. Ainsi il ne se peut

établir rien de certain de l'un à l'autre, et le jugeant et le jugé étant en continuelle mutation et branle. Si do fortune vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce ne sera ne plus ne moins que qui voudrait empoigner de l'eau. Ainsi étant toutes choses sujettes h passer d'un changement en un autre, la raison y cherchant une réelle subsistance se trouve déçue, ne pouvant rien appréhender de subsistant et de permanent. » Le scept icis me peut-il aller beaucoup plus loin que \ Apologie de R. de Sébonde? Je ne le crois

&S PASCAL £T SON TËltPS

pas. Montaigne a véritablement « secoué les limites et dernières clôtures des sciences »• r Encore n'ai-je indiqué ni Tétonnante variété des

arguments» ni l'abondance des faits, ni l'impétueux mouvement du style.

Or, ce pyrrhonisjïxcLJradical ne mettait pas en danger les croyances religieuses de Montaigne;

I ipais il pouvait compromettre sa stoïcienne

sagesse, et notre ph Josophe s'en est bien aperçu lui-même; presque vingt ans après, il ajoutait à

^ V Apologie ; « l a vile cho s e e t abjecte que

l'homme s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité. ..

f C'est à notre foi chrétienne, non à sa vertu «to(-

î ciennet de prétendre à cette divine et miraculeuse

métamorphose. » Pourtant le stoïcisme ou du I moins X habitué stoïcien de Montaigne n'en est

pas altéré ou entamé.

Le stoïcisme antique reposait certes sur une

physique, sur une logique, sur une théodicée : et

^ le scepticisme réduit tout cela à l'état de pous-

I sière ou de sable mouvant. Et sur quoi donc va

se tenir le stoïcisme? « En cette incertitude et , perplexité que nous apporte l'impuissance de

1 voir et de choisir ce qui est le plus commode»

écrit Montaigne, le plus sûr, quand autre considération ne nous y conduirait, est, à mon avis, de se rejeter au parti où il y a le plus d'honnêteté et de justice, jî^ Dans le doute, sembïe dire Montaigne, fais-toi stoïcien. C'est que la sagesse lui est devenue « consubstantielle »; elle était entrée dans son tempérament et dans sa complexion morale. Le scepticisme ébranle toutes les idées. Mais le stoïcisme n'était déjà plus une idée habitant dans rintelligence de Montaigne; C'était Montaigne môme. Montaigne ne bâtit pà» sa maison sur le sable. Il la bâtit sur lui-même.

Seulement, il faut l'avouer, ce stoïcisme est | tout individuel : sorle d'empirisme morale (fài I ne pourrait pas s'enseigner à la manière d'une science. « Ce n'est pas ici ma doctrine, écrit Mon^ taigne, c'est mon étude; ce n'est pas la leçon | d'autrui, c'est la mienne. » Est-ce une faiblesse? En d'autres circonstances, oui 1 Ici, c'est une force au contraire. Ce stoïcisme qui ne peut s'ensei-" gner aura, parce qu'il ne peut s'enseigner, une extraordinaire influence.

Imaginez en effet qu'il se fût présenté comme

un système. Malgré toule son opportunité, il eût effrayé le maître de la doctrine et de la morale : rÉglise. D'autant que dans ces conditions il n'aurait pas apparu aux yeux de la religion comme un simple rival : c'eût été le complice de Tennemi mortel. Que reproche la Congrégation de rindex aux Es$ai$ de Montaigne» à ceux de 1680? Ce qu'elle reproche aux ouvrages de Juste Lipse sur le stoVcisme et ce qu'elle reproche aussi à Macliiavel : l'abus du mot de for^ tune. Les dangereux incrédules^ dont le Père Lessius» trente ans plus tard» fera le décompte» nient la Providence» professent & la suite de Machiavel et de Jordano Bruno que le monde est gouverné par la force aveugle du destin ou par les conjonctions des astres/ et abusent eux aussi ^ du mot de fortune. Mais le stoïcisme de Montaigne n'enseigne rien de ces impiétés : il n'enseigne rien du tout; il est la tranquillité de l'Ame^ Aussi le c maître du sacré palais »» à Rome» ren* dant les Essais à leur auteur» ne maintient pas sa censure. Il s'en remet pour les corriger « à la franchise et conscience » de celui qui les a faits (1). (i) DéionDilt» beaucoup d*apologlitoi du atholicUiDe erol*

Les Essai$ et Montaigne sont donc admis en libre pratique. Mais» si cette morale de Mon* taigne a perdu la force convaincante des conseils appuyés sur des idées et des principes, elle a cette force d'expansion des choses vivantes qui plongent par mille racines dans la vie. — Voyez : Montaigne met dans ses E$$ai$ toute l'histoire contemporaine. Il multiplie les allusions aux guerres dltalie, aux découvertes géographiques, aux discussions religieuses, aux événements politiques des deux derniers règnes, aux personnages et aux choses du jour. Montaigne possédait un « papier journal », où son père, qui avait été longtemps en Italie et qui s^était mêlé à la politique générale, avait noté les choses intéressantes. Lui-môme a ses souvenirs et ses impressions; il les verse dans son livre. De fait, il y a chez lui mille choses qu'on ne trouve point dans les liistoriens et que les mémoires eux-mêmes

ront bien de commencer leurs ouvragée par une « cure » de scepUdeme. Florimond de Rœmond n'y manque Jamait • Preaque au commencement de VAnti-Chritl (^ S de la <• 4di* Uon * i vol. in4«, Parie, TAngelier 1599), U donne la leçon de scepticisme, et il termine ainsi : « Mais laissons ee discours» qu'on voit de tous points accompli dans cette belle Apologio de Raimond Scbon, l'un des Enaii de notre Montaigne. >

M PÀ8GÀL ET SON TEMPS

ne disent pas toujours. C'est une mine pour Thistoiro que le livre des E$sai$ (l). Comment se conduisait le connétable de Montmorency au si6ge de Pavie et à la prise de Villane? Vous le verrez à Fessai quinzième du livre I". Comment François I*' s'y prit-il pour c mettre au rouet » Francisque Tavema, ambassadeur de François Sforce, duc de Milan, et fleffé menteur? C'est une scène de comédie dont vous avez le spectacle à l'essai neuvième du livre I". Il écrit quelquefois : c J'ai lu, • mais il ne met pas moins souvent : c J'ai ouï dire h mon père. » Pour donner plus de piquant à ses anecdotes, il ne désigne pas toujours les noms et les lieux; il les laisse à deviner comme s'il s'agissait d'une indiscrétion; et cela devait aviver la curiosité. « Un prince et très grand capitaine, » et ailleurs : « Un prince des nôtres, et nôtre il était à très bonnes enseignes encore que son origine fût étrangère, • ces indi* cations lui suffisent, il n'en dit pas plus; d'ailleurs, il en dit assez. Et ce sont des anecdoctes caractéristiques qui peignent souvent un

(I) Voyei le parti <itt*«n a tM If . Ulanne daiu la balle biographie de BraolAme.

caractère et quelquefois toute une époque.

Eh bien! c'est à propos de tous ces faits que Montaigne» avec une adresse et une variété inconcevablest introduit sa leçon à lui. Vous croyiez que le stoïcisme a mille cinq cents ans et plus, et qu*Épictète est mort depuis treize siècles?! Illusion 1 Le stoïcisme, il est enseigné parles évé-\ ncments d'hier et par ceux d'aujourd'hui; il est \ la conclusion naturelle de tout ce qui vient d'ar^ ) river. Montaigne a créé la modernité du stoï« cisme.

Disons qu'il a rendu le stoïcisme vivant. Il ne Ta pas marié seulement aux événements, il Ta marié à lui*méme : il en a fait sa forme et sa physionomie. Qui le voit passer, voit passer la sagesse.

Il promènera donc à travers le monde, lors de SCS voyages, l'image séduisante de la sagesse noù« velle. L'autorité dont il jouit, lui, le riche homme, le maire de la grande ville, le chevalier des ordres du roi, l'ami et le confident de Henri IV, eh bien, le stoïcisme, accommodé à la bordelaise, en jouira. La sympathie qu'inspire le plus aimable, le plus fin, le plus tolérant, le plus sûr

des hommes» ira au stoïcisme encore; et c'est le stoïcisme toujours qui paraîtra vivaat, quand on admirera la verdeur, la vivacité, la spontanéité de Michel de Montaigne. Les doctrines du passé, ressusdtées un jour, ont je ne sais quoi de raidi; elles sont statue. Le néo*stoïcisme est chair et sang.

Parmi les grands centres universitaires de l'Europe, Fun des premiers était Louvain. On y comptait plus de six mille étudiants. L'Université n'était pas seule à avoir des cours; il s'en faisait dans les séminaires et dans les collèges, ces der^ niers dirigés presque tous par les jésuites. Mais les professeurs de TUniversité étaient, eux, indif* féremment des laïques ou des clercs. Les élèves arrivaient de toutes les parties de l'Europe : Français comme ce jeune Basque si aimable, si

brillanti Jean Duvergier de Hauranûè; ou Flamands, comme ce laborieux el austère Cornélius Jansénius.

Dans les collèges et dansTUniversité, on enseignait d'une manière générale la philosophie péripatéticienne et scolastique. La Faculté des arts, qui possédait seize professeurs de philosophie spéculative contre un de philosophie morale, et la Faculté de théologie, étaient nsservies à Aristote et à saint Thomas. Seules, la Faculté de médecine et les humanités de la Faculté des arts avaient d'autres préférences. Par exemple, Erycius Putcanus (Henri Vande Putte)de Venloo (1574-1646) s'avérait partisan de la philosophie épiciu^ienne; il a été en correspondance avec Gassendi, en lutte avec Jansénius, en amitié avec Froimont (1).

Mais rhomme qui représentait le mieux ces tendances un peu hostiles à la philosophie tradi« tionnelle, ce, goût de doctrines moins rebattues et moins épuisées, c'était le premier professeur de Louvain, Juste Lipso.

(i) Froimont, rédiUur de rÀu§mtinui.

Juste Lipse était alors Thommo le plus célèbre

du pays soit pour les lettres, soit pour la vertu,

f Sa réputation était extraordinaire par toute la

y Flandre et toute l'Europe. Il avait été versatile;

} l'histoire de ses opinions politiques et de ses

croyances est aussi pleine d'imprévu que l'his-

\ : toire de sa carrière de professeur. Mais toutes les

I variations de ce singulier et puissant esprit sem«

; ' blent cesser à Louvain.

. ' C'est un très savant homme; son érudition est

? prodigieuse, et il en porte le poids avec aisance.

\^ Ses livres ne sont pas des amas de faits ou de

^ j eitations ; il sait si bien dominer un sujet qu'il ne

I ' s'abandonne jamais à la paresse de l'érudition

\ ^ pour l'érudition : il a du mouvement^ de la dia-

[ ' lectique, de l'éloquence et de l'esprit. Son latin

j est ingénieux, animé et brillant. Sa parole de-

; 1 vait avoir la vivacité de sa plume. Dans la Repu-'

\ Uique des lettres^ il était un imperator; il fascinait

: ' les étudiants.

Juste Lipse donc, sans être d'ailleurs l'ennemi de la scolastique et d'Aristote, aurait voulu voir régner dans les écoles, conjointement avec la philosophie péripatéticienne^ d'autres doctrines,

'Vrf#*

, surtout en morale. « Les péripatéticiens» écrit-il, régnent seuls dans les écoles I Les chasser? je ne le voudrais pas; je ne le dois pas d'ailleurs. Mais partager ce royaume, et donner des collègues à la doctrine d'Aristole, c'est peut-être le vœu de la sagesse, comme c'est le mien. La dialectique et la physique d'Aristote sont solides et bien liées; il y a donc utilité, je Tavoue, à les recevoir dans les écoles Tune etTautre. Mais en théologicf en éthique, en physique même, combien de belles choses et de choses rares ont dites les pythagoriciens, ou les stoïciens 1 » Il répugne à Tobéissance servile. « Je veux, dit-il, juger comme on juge au Sénat, sans me borner à entendre, mais après examen. Suivre toujours Tavis d'un autre n'est pas le fait d'un législateur, mais de l'homme d'un parti. Je vénère les découvertes et ceux qui les fonti mais comme on doit vénérer des guides qui sont nos semblables et non nos rois. » Et ailleurs encore : « Par tout ce qui pré* cède, j'ai voulu prouver qu'on ne doit s'attacher servilement ni à un homme ni à un parti. Quel esclavage serait-ce là? Qu'un autre subisse le joug. Dites avec moi et avec Sénèque : non mê

cuiquam maneipavU nulliuê namen fero. S'il faut être d'une école, il n'y en a qu'une où je veuille entrer : c'est l'école éclectique. »

Cette indépendance n'empêche pas que Juste l4|pse ait ses préférences. Elles vont au stoïcisme.

Juste Lipso ne s'est établi définitivement à Louvain qu'en 1592. Le 12 septembre, il avait été nommé professeur d'histoire, et le 24 novem- \ bre professeur de latin au collège des trois lau"

guês. C'est à Louvain qu'il professe ouvertement I le stoïcisme, c'est de là que son enseignement et

r .ses ouvrages propagèrent le stoïcisme. Mais il

[ n'avait pas attendu d'y être pour tendre les mains

I vers le Portique.

9 En 1684, en effet, il publiait un livre destiné à

I un long succès, puisqu'il a eu en dix ans dix-

I huit éditions et plus de quatre-vingts jusqu'à nos

jours. Ce sont les dialogues de la Constance : De ti canstantia libri duo. Qui alloquiumprœcipue continent ir inyublicis maliê. ln-4* de 161 pages, 1584.

1 L'entretien est censé tenu à Liège en juin 1571 ;

2 alors que Lipse, fuyant les malheurs de son pays, était en route pour Vienne. U s'était arrêté chez

Langius — c'était rhumanîste Charles Lange; — et celui-ci> dans la cour de sa maison, Texhorte et le réconforte. Lange déclare que la fuite et le séjour à l'étranger n'allègent pas les souffrances morales. Le seul remède contre ces maux se trouve dans la Constance, GUe de la Raison. C'est une fermeté d'âme que rien ne peut ébranler, c'est la tranquillité du stoïcien. En l'espèce, certaines considérations nous y conduiront infailliblement. Que sont ces calamités qui désolent et affolent Juste Lipse? Des volontés de Dieu. Un destin souverain conduit les événements, ce qui doit arriver, arrive inéluctablement. Résignonsnous. Mais résignation n'est pas synonyme de paresse ou d'abdication. U nous faut coUaborer à l'œuvre du destin. Pensons que Dieu veut sauver notre patrie, affermir la justice, assurer notre bonheur; convainquons-nous qu'il veut se servir de nous à cet effet. Et travaillons.

La nuit tombant a interrompu l'entretien; çn va souper chez Torrentius. Le lendemain, on se réunit de nouveau dans les jardins de Langius. Charles Lange fut un des premiers en Europe à s'occuper de la culture des fleurs exotiques et

des plantes nouvellement apportées des Indes (1). Aussi la conversation s'ouvre par un long discours sur les jardins, leur culture, leur usage et les plaisirs qu'on y trouve. Suit un véritable traité, De pdhw bonorum et malorunit mais selon les principes de Zenon et de Chrysippe.

/ Ce livre n'est qu'un début dans le stoïcisme; c'est une tentative pour utiliser le stoïcisme. Mais c'est déjà autre chose que du Montaigne : c'est un progrès sur Montaigne. Pour la première fois, le stoïcisme est appliqué nommément, et directement rapporté, en tant que système, aux malheurs du temps. Il prend un caractère d'ur-gence qu'il n'avait pas chez Montaigne. Il semblait être, chez le philosophe bordelais» le fruit naturel de la vie; l'enseignement de Juste Lipse est beaucoup plus didactique, impérieux et formel. L'empirisme moral y devient bel et>bien une doctrine qui se professe et qui s'enseigne. Justp Lipse déclare très haut qu'il a surtout des vues pratiques; qu'il ne conçoit qu'une philosophie entièrement applicable à la conduite de la vie»

• / (i) tawTi, Jhi rmv, p. m.

ne suivant pas la violence de ceux qui philoso^ phent ordinairement. Il se moque de ceux-là; et» comme Monti^igne, il chasse tous les captieux débats dans lesquels on veut enfermer la philosophie. La philosophie, ce n'est pas le subtil filet où Ton prend son contradicteur; ce n'est pas un jeu, un exercice, une vanité : c^estFart de modérer ses passions; c'est Tart de vivre et de mourir. Elle deviendrait donc une sorte de direction ou de médication morale; et, sans doute, c'est bien ainsi que l'entendait Montaigne. Mais cette fois un professeur l'expose, ex cathedra^ la rattache à une métaphysique et la fait, d'inspiration qu'elle était, science véritable. Juste Lipse appelle Montaigne : le Thalii françaie; Montaigne aurait pu, retournant l'éloge, appeler Lipse, VÉfictite Min.

Juste Lipse continue son œuvre. De plus en plus le stoïcisme l'attache, et il songe à établir en son honneur toute une encyclopédie. Il avait publié Tacite; et son édition, qui est excellente et qui rend aujourd'hui encore de réek services, avait.ou un grand succès. Tacite, c'est l'historien stoïcien. Après en avoir fini avec l'historien,

•ê PA8CAL ET SON TEMPS

l Juste Lipse songeait au philosophe, à Sënèque.

K L'édition qu'il préparait, il ne put l'achever; la

mort Tarrèta quand il arrivait aux Questions

Naturelles. Son commentaire et son édition

i furent achevés par Froimont; mais outre ce

p Sénèque, ainsi éclairci et expliqué. Juste Lipse

i voulait donner un certain nombre de traités où

'i' il exposerait point par point tout rcnsomblo de la

philosophie stoïcienne. Il n'en a écrit que deux :

1* Manuductio ad philosophiam stoîcam; 2* Physiih

> logia itoïcortitn (1). Ce sont des dialogues entre

Juste Lipso et son élève. Les deux ouvrages

p furent publiés ensemble en 1604. Dans le

deuxième. Juste Lipse traite particulièrement de

la physique stoîcienne„^des théories du Portique

1} sur Dieu, sur l'âme du monde, sur la Providence,

sur le Destin, sur l'origine du mal, sur les génies

' bons ou mauvais : traité purement technique

j auquel la foule dos lettrés ne s'intéressa point.

î Le premier eut au contraire une large diffusion :

^7 ' la Manuductio 9 véritable introduction à la VU

itQteieimêp fut la source intarissable où Ton puisa«

(1) U troisième «èi M ElhU^rum liM.

On est fort injuste pour la ManuducHo. En vérité, la Manuductio est un beau livre.

L'érudition de Juste Lipse y est colossale. II\a réuni à peu près tous les témoignages qui nous restent de la philosopliie stoïcienne, sans aucune affectation d'ailleurs à produire des textes rares, subtils ou nouveaux, sans trompe-Fceil ni poudre aux yeux. Les textes et les documents ne sont pas seulement ordonnés et classés, ils entrent dans un développement suivi; ils sont les chat* nons d'une dialectique serrée — serrée et pour* tant vivante. D'une page, d'une ligne à l'autre, il y a marche en avant. S'agit-il de déGnir la philosophie stoïcienne. Juste Lipse donne la formule simple, banale et universellement acceptée. Puis, peu à peu, en l'analysant et en l'enrichissant de témoignages anciens, il la complète, la complique, et nous avons une seconde définition. Celle-là, à son tour, il la traite comme la précédente. Et ainsi de suite, par quatre fois, jusqu'à ce que, bon gré mal gré, nous soyons arrivés à l'idée personnelle et haute qu'il a de celte doctrine et qu'il veut que nous en ayons. C'est sa méthode constante.

fi PÂSCitL £T SON TEMPS

Ce qu'on pourrait appeler la dialectique cordiale suit la dialectique intellectuelle. A mesuré que rimage delà sagesse stoïcienne dessinée par Juste Lipsë devient plus exacte et plus ressemblante, elle devient aussi plus vivante et plus belle. Le style de Juste Lipse s'anime, s'échauffe, prend dil nerf, se hausse à TéloqUènce.

Là MànuâuetiOt d'ailleurs, n'est pas un simple

exposé de la philosophie stbTcienne. C'en est

une adaptation et une apologie. Tout ce qui est

V inhumain et paradoxal dans le stoïcisme. Juste

Lipse le rend, par son interprétation, hufùain et

sensé : à l'orgUbil stbïcien, il substitue la bonté;

V ' à la logique stoïcienne, il substitue l'expérience.

; Cela est visible surtout dans le commentaire

«^ . ^ qu'il fait des paradoxes. Il à écrit avant M. Tha-

• min, et presque avec autant de charme, un Traité

de la casuistique stoïcienne.

En plus, et comme tous ses prédécesseurs,

( ( 1 Juste Lipse christianise le stoïcisme. Le titre de

] ; la troisième dissertation du livre premier est le

i 1 suivant : PkilM>phiam non damnarineealienam, imo

'I { . utiUm $M ekriitianii. Comme Coras et comme

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