‹ Pascal et son temps: 3 parties: 1-2: (8. éd.). 3: (6. éd.)Chapitre 8 sur 13 · I : Rivaudeau, J. Lipse appelle les Pères de l'Eglise · texte numérisé non relu

I : Rivaudeau, J. Lipse appelle les Pères de l'Eglise

PASCAL £T SOI! T£AfP8 M

au secours cto Zénoa de .déanlho, ^e Musonius

et d'Épictète. U conûrme leurs paroles par cellef

de saint Jér^Ame, de saiot Clément d'Alexandrie,

de saint Ambroise» de saint Augustin, et de saint

.Clément, velut pararium 0$ imciliatin'em utriusque

phihsophiœ; il r<Lcopjte qiue saint Charles Borromée «

pratiquai^ f^miliènemei^t Êpictète (I); enfin, il

écrit contre le suicide quelques pages véhémeniey

fiffqt ff^}jfrétc§f.-4' floHs^Mtu s>s^ sojuvenu. Son \

f»»yyp P9P Aonç 49 grande valeur; elle eut une •

grande influence. i

Elle a cette forc^ d'abord d'être écrite dans la langue universelle de l'Europe : en latin. Puis^ comme l'humanisme est encore le mattre de l'opinion et que Juste Lipse est le roi de l'humanisme, c'est une haute recommandation. En même temps, ce stoïcisme, si fidèlement restitué que porfl^onne i^'oserait le taxer d'invention ou de fantaisie, est subtilement adapté a l'heure \ pi jfux j^çns. gç/îpr^ yne f pis, yfpiiyfp m4fi9P^ \ \

^) « jj^odio naagDQm iUuio parolum Sorromqsiiin,. »tirp^ . \

jfffiffvjif /poturo ^t mçoilum ad epotefnpturu rforyij^ humant niiD, âmortoi dîvinanun VesUM. • (Mamiétuttht I» 4Ùa, xm.

de Ji^sle Lipse est grande. Il restait cependant quelque cliose à faire : Juste Lipse est un pro- : « fesseur ; le stoïcisme a besoin d avoir pour patron

I un k)inme d'Ëtal. La Manuductio éveille les

l défiais de TÉglise. Il faut des livres que Ton

:j ne redoute pas de voir à l'Index. Enfin, Juste

i Lipse est un Flamand; il nous faut un pur Fran*

î tais.

^ Ce Français» ce sera Du Vair, contemporain de ^1 Juste Lipse, tantôt son imitateur, et tantôt son

i prédécesseur.

A ses débuts dans les lettres, Guillaume Du Vair (1) n'était pas un très grand personnage, et Montaigne administrait Bordeaux que Du Vair

• I (i) Sur Dtt Vair, outre le livre do Sapey et le livre meilleur

.i ^ Coîgny, voir les lUcUrehei hibUograpkiquti iur Guaiaume

i Du Vair êi «a Cùntêponda^ee, par René Radouânt. (Re9U4

éTHUMn imérairt de la France, janvier et avril 1899.) £llee i aoot capitalee. M. CUrand vient de les compléter. (Rivu$ d'HUt.

|î liil. juillet IMS.) '^ ^

PASCAL ET SON TEMPS 7i

était un simple mattre des requêtes attaché au duc d'Alençon. Mais il devait se rattraper par la suite.

Fils d'un ancien avocat général à la Cour des aides (« le fei) roi (Charles IX) avait ruiné mon père pour prix de vingt-cinq ans de services, » écrit-il)^ Du Vair avait fait naturellement de fortes études, avait beaucoup voyagé, était devenu mattre des requêtes du duc d'Anjou, et, dans cette situation ob il était en quelque sorte l'homme d'affaires de l'héritier du royaume, il regardait l'avenir avec conGance. Son ambition s'excitait, lorsque son mattre mourut. Comme consolation, à vingtrquatre ans, en 1584, il est nommé con« seiller au Parlement de Paris; il passait des fonc* tiens actives à une vie plus contemplative :

c'était ce qu'il appelle « prendre l'ancre où le veut l'a laissé >. — « J'ai trouvai, écrit-il, plus de loisirs que je n'en avais accoutumé. » Et cet ambitieux qui estimait t qu'une âme bien généreuse ne veillit au palais qu'avec ennui », trompe son ennui, ainsi que Montaigne l'avait fait douze ans auparavant, par les lettres et la philosophie. .

r n PASCAL ET SON TEMPS

) Il publia d'abord des Miditationi sur les Psaumes

j ;: de la PinxUncs; ce sont des traductions para-

phrasées : œuvre de pure rhétorique qui n'a aucun

rapport aveo la méditation enseignée par un Loyola et un saint François de Sales. Voyez comment Du Yair méiits le premier verset du psauqie G^lAhJhmne, exaudtçratiçnm ffteam :« Seigneifr, ' - Thomme se lasse enQn de toute? choses ; la course

continue le met hors d'haleine, le SQ^ /ScJat^At ;/ lui étourdit les oreilles (Ou Yair se 90uyient de

Hontoîgue) ; mais, plus ma voix crie yejni vous, plus elle «e renforce, plus le .courage me ciroft et plus n^ou oraison ngi'est ^réable; p'e^ pourquoi je pouimeuce jl^us )es jours ^ }n'é.crier : Seigueuf py^jB ut.a p4^re. . • » On juge du l^on.

;] .M 9UC^f i^ef ifiédUatiom çpnduifiit Pu Yair à

'j /9 ^fUf PhilfSQghiê (IpSji). « Yoyant que ce pre-

I ^er ^ssai n'oyait pçint ^egoûté ceux qui eu

i ityajient jugé^ ^ 9^}FNi? ^'^^^ f^^^ 4^ hS?9^^^

p/Apore c^-cy. » Irgbje t .de Du Vgy^ est i,c^ d'unir 1^ U^^orale ^ anciens à î'ens^gnei^^ ^ fikréû»n9. 9 Gomuie j'ai vu ftRomç Jes r^x^hes /^sQples^fiis par leji païens à rhpnneur d^ ^euf^ démons, avoir été saintement appliqués Kl $fif^

vice de notre Dieu, ainsi» en ce petit recueil» j[ai |

4>ris la peine de transporter à l'usage et instmc* j

Uon de notre religion les plus beaux traits des ^

philosophes païens» que j'ai pensé s'y pouvoir [

commodément rapporter! » j

Ne croyez pas qu'il s'agisse simplement» comme le .dit Du Yair &voc modestie, de f transporter ^ l'usage et instruction de notre religioi^ f queiq.ues « traits » des philosophes. C'est toute une jcopstruction systématique que Du Yair Msaye» ^jt la Sainte Ph iloiophie pourrait s'appelerun^ 9yiithèse : elle ne manque pas d'ampleur; œ jquj ])4 fait défaut» c'est la vie. Le préambiide» q.uj9 voici» montre lesqualités et le caractère .4,^ livre. "PnYw découvre en l'homme un prijicip^ .do ^f^fefitwu fit un désir de beauté q^i engendr.e un )J}ouve- \

ment inépuisable. L'homme aime la beauté maté- > f

jrleUe; ,« n^ais notre jLi^e» qvi él^co ^eç fef !

désirs et ses souhaits plus haut que les sens» n'a |

garde de s'arrêter là. » €ar» « plus magni%ue ^

4ae tout .celçi» die pp^Jur^^^e Ip.ciel et l|t ^p^ ^

^entQure le monde» perce le profond des abtmes» ].

connaît toutes choses» se meut et se manie soi- I

même» et est si belle que» si nous la eouff^fiùù^

j ' 74 PASCAL ET SON TEMPS

I en sa naturelle beauté, toutes les autres clioses de

j j ce bas*monde nous paraîtraient, au prix, et laids

et difformes. » Go second ordre de beauté ne ^satisfait pas encore Tàme : « Après qu'elle s'est ^^ contemplée soi-même, et qu'elle s'est exercée en la recbercbe des causes et des sciences, ne trouvant rien en tout cola, non pas même en elle, qui la contente, elle est contrainte de se lever et par* dessus le monde et par-dessus soi-même. »

L'homme, alors, « ouvre et dessille les yeux » aGn de « pénétrer jusqu'au profond de la vérité J\ >wétemelle (1) ».

' I / En face de cette image de l'homme se déve-*

1 ' '! / loppant par le progrès de son principe essentiel,

voici maintenant le portrait des hommes, tels-

(i) « [L*ftmo] cherche doac [le souverain bieo] ailleurs [que \ \ dans le monde], et connaissant par une lumière toute pure

quil n*est point dans les choses qui sont en elle» ni hors d'elle, ni devant elle (rien donc en elle ni 4 ses côtés), elle commeoce |; \ 4 le chercher au-deuus d'elle. Cette élévation est si éminente

tt si transcendante, qu'elle ne s'arrête pas au ciel, il n*a pas de quoi la satisfaire; ni au-dessus du ciel, ni aux aogos, ni nuk êtres les plus parCaits. Elle traverse toutes les créatures •i ne peut arrêter son cœur qu'elle ne se soit rendue jusqu'au i trône de Dieu» dans lequel elle commence 4 trouver son repos ;

< / et ce hien qui est tel qu'il n'y a rien de plus aimable, et qui ne

•/ peut loi être 6té que par son propre consentement. » (Pascal,

^no' te twM9n%Q% du fkktikf. CEwm umpUtu, éd. Lahure»

rj. t.U.p,S7.)

qu'ils sont : « Nous ne sommes pas quasi hors du berceau, que les perverses affections, comme vents violents, nous surprennent, et, emplissant de mille délicieuses bouffées les voiles de nos désirs, nous égarent loin de notre propre nature, et essorent do la droite raison. » D'où vient cette cruelle disproportion entre notre être et notre manière d'être î Du péché originel. Avant^.^-^'^^'^ le péché» l'homme avait « la vérité pour guide et la vertu pour aide » . Par le péché, il est devenu t la proie de l'erreur et du mensonge »• Il est devenu l'esclave de la concupiscence .Jloureusemen^ que ^ Dieu est intervenu : « le venin de la mort a été dissous au sang divin. » Nous voilà donc rentrés en grâce auprès de Dieu.

Seulement cette réconciliation, pour être com* . plète, exige un effort : nous apprendre^^taite^cet effort, c'est ce que Du Vair se propose. C'est le sujet de la Sainte Philosophie.

IHautdonç • nettoyer et éclaircir nos âmes », et cela par trois moyens. Premier moyen» la j>éni« tence. c'est-à-dire la t connaissance » et la « détestation » ; le jugement de l'homme s'est perverti et corrompu, « il s'est déplu à soi-même

1$ PA8GAJL £T SPN TEMPS

l et amaiidit 9f ne jcpmmewi gQ.v^9 4e imsèr»; ; »

j il ftiétéarQué àlemortpar ToMl^lide 8^ paturç. Que

ViSM donc sç c retourne pn soi-qiôme ^, qu'elle

9 jépluche gr^ à gr^in les j^tcbes » qi4 la sali^Mnt»

I qu^ellg s'attaque sifrtQv.t à la présompUon qui

. ] f «rrèto po/i <lésir9 en pous-mèmes » et qui

: [ |t noiet le piège devant }es pie,d8 dfis ^ppupes ».

^ [^ ^lOMtoi^s c la TOixcoo^mufiede toi^s les homipes s

jqw f est une pjiainjto pqntipueUe de leur inisèro

fit infortune », .et la propre yopc de notre cQ.ns^

jciei^ce qui f nous ^représente» ^nalgré <q^9 fiQUS

fif^ AyPWf le registre de nos fa^teji ». pu^g qu'il

TficpuTft /k la ififisés de la moft tempp^el^e. pfîj^»

éternelle, t mort horrible puisque ce^ux qu'eUç iu^poigne meurjant éternelleytnenJt^ et ne q^eu- ^nt toutofoû quQ pour la béatitijK^jç doi^t ils sçni j^jjUf^^B privé)i»yiyentéterai^Uej^ji^t et fïp yiy.çnt toutefois que pour les .dp.i^e^rs et les toiffmesfXs

\ I /lu p,éc^é fififffxe^f (pff^ esf une ^p^ç.n ^éïifime.

'\ . wvfl^W5f>P9^»%^*»P«49»«:kwJWP¥^

connaissance et à la haine de nos fautes; M conclusion de ce premier taouvementserachrétiènniè : là pénitence, là pensée de la mort temporelle, la pensée de la mort spiritueUe engetidrent lé repentir chrétien, et Facte auquel ce sentiment aboutit est là confession sacraihèntelle.

Nous voilà donc t nettoyés » et ir puriflés s, introduits à la porte même de la Vertu. La seconde partiejle la Sainte PhiloiophiênoxïB enseigne c Tao quisitiqn et la pratique des Vertus ». Saldons-en « les espèces principales comme en passaht », ainsi que dit Dû Yair : la tempérance^ la fôrcêi lA prur denee et la justice. EsUil nécessaire de citer encore notre auteur à qui la verve pittoresque fait trop souvent, fait toujours défaut? Sachons seulement qu'il parle en stoVcien; qu'il se souvient de Montaigne, et qu'il emprunte bien des thoses à Ëpic- I tète, et à Lactance aussi qui paraît avoir été l'intermédiaire entre Cicéron et nos stoïciens. Ces descriptions dès vertus et des défauts qui leur i^ont contraires sont restées célèbres pourtant : les contemporains ont trouvé que Du Yair y excellait, et Pierre Charron les a copiées respectueusement.

Cet apprentissage des quatre verlus est accompli. Voilà un second arrêt dans l'ascension de Time. Et cette fois encore la religion apparaît. Elle vient reprendre à son compte tout cet effort laïque» et elle.le consacre. Notre âme est « droite, paisible, susceptible de la volonté divine et comme attachée à Tamour de la béatitude étemelle ». Il nous faut maintenant nous avancer dans cette région supérieure, et nous mouvoir dans le divin, à ces hauteurs où le vertige nous prendrait, si « nous n'avions notre lumière, notre guide, notre Il ( appui, c'est-à-dire la révélation que Dieu nous a

4^ donnée de sa volonté, et la connaissance qu'il nous

a donnée de sa grâce ».

V Vivre en Dieu? Gomment? Du Vair ne songe pas au Médiateur; s'il y a dans son traité des } allusions à Notre-Seigneur, le nom de Jésus-

I I Christ ne s'y trouve, je crois bien, pas une fois.

îi

Il songe encore moins aux pieux adjuvants qui excitent l'imagination; pas un mot de l'invocation des saints, pas un mot des sacrements. Rien de V Imitation ou de ce Combat ijrirituelt que saint François de Sales aimait tant : Épictète les rem- ^^place tous.

Qu'estrce on effet que vivre en Dieu? C'est d'abord agir et vivre enreconnaissantypar le fait, I Tordre dans le monde et la volonté de Dieu dans Tordre du. monde. Du Vair le dit dans une forte page : « Dieu nous ayant fait naître pour être de ce bas monde, toutes les parties duquel, observant Toffice et le mouvement qu'il leur a donné, servent à sa gloire et au témoignage de sa puis* sance, il faut que, tant que nous y sommes, nous

V tenions notre partie; et qu e nous nous gardions, en discordant en notre particulierj di^ corrompre le concert et^riiarmonio universelle, par laquelle subsiste la beauté de son ouvrage. » Vivre en Dieu, c^est ensuitejniéditcr Dieu. Hais comment méditer Dieu? e n a dmirant ses couvres. Les

«1 œuvres de Dieu, dit-il, se souvenant de la Théih logie naturelle de R. Sébonde, « ce sont certainement des échelles qu'il nous a dressées de tout cdté pour monter à lui» » Etlà-dessus Du Vair, an*

< nonçant Fénelon, Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre, nous fait admirer la t variété des herbes, des fruits, des fleurs, des arbres, des animaux » ; les € courtines du ciel tendues sur le front de la terre; la splendeur du soleil, la clarté de la lune » ,

la PASCAL ET SON TEMPS

et le cours si réglé des étoiles; mais ce qui Témerveille surtout, c'est la structure du corps humain. Vivre en Dieu, enfin»^c'est «.faire oraison-avec Dieu ». Soutenus et soulevés par cette vie conforme avec YQrdn universel et par cette méditation de la nature, nous nous trouvons portés |i presque face à face avec Dieu : il nous parle et nous lui parlons. C'est Toraison c qui, conçue en rintérieur de notre pensée, s'éclot en nos lèvres » .

Du Yair termine son œuvre par une élévation, dont quelques expressions et images ont eu rhonneur de se fixer dans la mémoire de Montaigne et de saint François de Sales et de revenir sous leur plume, c délices immortelles 1 qui séparera mon âme de vous?... Vjyez^ dQnc,>.roa /chère Aine, vivez et vous fondez et refondez au milieu de ces plaisirs divins.* . Vivez cette bienheureuse vie qui est le chemin de Timmortalité, qui nous mène doucement et plaisamment jusques à Feutrée des cieux, suivant pas à pas notre Dieu, et le tenant par la robe. . • »

Telle est la SainU Philosophie.

Dans ce livre oii Du Yair débutait comme interprète et patron de la philosophie stoïcienne^

PASCAL ET SON TEMPS Si

la religion et la philosopliie sont étroitement mêlées Tune à l'autre. Le stoïcisme n'élève donc pas église contre église : c'est une petite chapelle ] adossée à la cathédrale. La croix du clocher le protège et le signale.

t la 5amtoPAt7o<o;9Af> n'est pas encore tout à fait ' stoïcienne ; le Traité de ta eonstanee^ qui la suit, l'est beaucoup plus nettement. Les sentiments de Du Vair y sont mieux définis. Les événements politiques et les malheurs de la France s'étaient chargés d'instruire Du Vair, comme ils avaient instruit Montaigne.

Du Vair a raconté lui-même cette partie de sa vie. Elle commence au fort de la Ligue, à la

\ Journée des barricadée : « J'étais pduvrc; j'étais recherché, » écrit-il. La Ligue lui offre le poste \

(le procureur général; plus tard celui d'ambassa- [

dcur à Rome. Mayenne enfin tâche de se Talta- ]

cher. Que faire? Ce n'est pas la lutte entre Tambi- V

tion et le devoir; c'est un vrai et douloureux cas de conscience qui se pose. Voyez en effet. Le roi, catholique, est destiné à mourir sans enfants :

I son héritier I éloigné au vingt*deuxième degrés est

8t PASCAL ET SON TEMPS

le roi dé Navarre, protestant; mais son héritier ipeut aussi légitimement être le duc de Guise, ou du moins la famille des Guise, catholique. Les influences étrangères se cachent derrière chacun des partis : ici l'Espagne, et l'Angleterre là. Enfln, d'un côté, c'est la théorie de la légitimité

H et de la succession au trône de mâle en mâle; de l'autre côté, c'est la théorie de la démocratie et

w de l'élection populaire. Du Vair a donc à résoudre un problème religieux, national et politique, et cela au moment où la flèvre populaire l'entoure, le submerge, ou du moins l'étourdit. Les événements se précipitent, le duc de Guise est égorgé par ordre du roi : est-ce crime? justice sommaire? légitime défense? Le roi est assassiné par Jacques

' Clément. La Ligue est^elle responsable? Puis, quand la succession de Henri III est ouverte, à chaque instant la position des partis change (la Ligue est tantôt raisonnable et tantôt fanatique, tantôt française et tantôt espagnole, tantôt aux mains de Mayenne et tantôt aux mains des Seize); que décider? que faire?

.Du Vair se résout à un parti moyen, le plus lexposé, celui des PoMqm; il resté à PariSi avec

cette portion du Parlemeat qui» en refusant de quitter la capitale de la Ligue, semble acquiescer à la Ligue. Mais il y défend des idées raison*» nables» il s'oppose aux folies et il applique» sinon \

les remèdes souverains, — et il n'en connaît pas, I — du moins les remèdes « lénitifs et palliatifs ». Il persévéra dans son attitude, au péril de sa vie : péril imminent s'il en fut. Enfin, aux États de la Ligue, alors que les esprits violents, c'est-à-dire la majorité, proposaient de donner la couronne \

do France à une fille de Philippe d'Espagne, il osa le premier prendre la défense de la loi salique, et il l'emporta. Mais c'était trop tard, semblait-il, ' ^

la situation de la France paraissait désespérée. Du Yair crut alors voir mourir sa patrie. Cette crise fit de lui un stoTcien accompli.

lo

Le Traité de la constance et consolation is calor mités publiques^ dans lequel nous assistons à cette crise, me semble avoir pour préface FExhortOr tion à la vie civile, adressée à uii M. de Loménie, dont le père avait été étranglé en prison par ordre de la reine Catherine; ne sachant où était son devoir» persuadé seulement que tout était vain et

que la France était perdue, de Loménie songeait à se retirer en quelque monastère. Du Vair lui

fdéclare au con traire que le deyoirJnéluctable est de rester dans la v ie active. Le cloître est un repos : laissons pour d'autres moments la satisfaction des besoins mystiques de TAme. Ainsi, Du Vair montre bien que la religion a son domaine, mais

ique, pour les conjonctures présentes, il faut recourir à une autre sagesse.

Les trois dialogues de la Constance et consolor < tionf sincères, vivants, émouvants, sont un des m premiers chefs-d'œuvre de la prose française régulière. Les grands traités do Balzac n'ont ni ce souffle, ni ce mouvement, ni même cette variété ^ de style. J*irai hardiment jusqu'aux Provinciales

— en mettant à part les Essais et les œuvres de saint François de Saies qui sont d'un autre ordre,

— pour leur trouver un pendant.

La scène est à Paris, au plus fort du siège. Du Vair se promène en son jardin, « pleurant du cœur et des yeux la fortune de la France. » Un de BM meilleurs amis. Musée, « personnage fort consommé es bonnes lettres et même es sciences

mathématiques, mais plus recoiimiandable beaucoup pour sa singulière probité et fidélité, » — c'était effectivement Henri de Monaiitheuil, docteur régent et doyen de la Faculté de médecine, puis lecteur au collège royal es mathématiques (1), — arrive et le surprend dans ses larmes, tt Qu'avez-vous fait de votre philosophie? s s'écrie-t-il. Et Du Yair de répondre ; « Notre philosophie n'est qu'une bravache I Elle triomphe à l'ombre d'une salle, les brettes à la main. Mais quand il faut sortir dehors, qu'il lui faut combattre à l'épée blanche, elle est bientôt enfoncée... Ou les larmes no sont point ciioses naturelles ou marque d'une juste douleur, ou nous les devons rendre au mal, auquel la nature est plus offensée, qui est en la ruine et subversion de notre pays. • Et il continue : « Non, non, je suis Français, je suis natif de la ville que je vois périr ; croyez que pour avoir à cette iieure les yeux secs, il faudrait avoir un cœur de pierre, s Musée sourit à demi : € J'ai tenu toute ma vie pour la nature contre la philosoptiie, dit-il, et vous, vous surnommiez la

(1) Cf. Radooant, Iq€. cU^

I •• PASCAL ET soif TEMPS

I philosophie reine de la vie, maîtresse de nos af-

fections» tutrice de notre félicité. Maintenant, vous la voulez tenir pour une petite plaisante qui ne serve qu'à faire passer le temps. Pour moi, je ne lui veux pas attribuer celte puissance d'dter au corps ni à l'esprit le sentiment du mal, mais je maintiens qu'elle peut contenir et resserrer la

^ douleur et la passion dans leurs bornes, empêcher

qu'elles n'occupent plus de lieu et d'autorité en notre Ame qu'elles ne doivent^ et les amollir et adoucir, voire même, avec le temps, du tout étouffer et amortir. »

L'entretien s'était ainsi engagé, lorsque surviennent deux « personnages signalés », deux € perles de notre siècle », l'un grand voyageur, l'autre fort pieux et fort prudent : Linus et Orphée. On s'assied et Linus rapporte la « piteuse histoire d'une pauvrefemmequij n'ayant pu trouver de pain pour donner à ses enfants, s'était pendue à son plancher ». — « Et moi, dit Orphée, je viens de voir, tout à cette heure, une pauvre fille qui est tombée roide-morte de maie faim; et à trois pas de là j'ai trouvé de pauvres gens, qui mangeaient un chien tout sanglant^

qu'ils avaient un peu grillé avec de vieille paille. Et comme j'ai eu passé le plus vite que j'ai pu ce triste spectacle, j'ai rencontré des femmes qui criaient et disaient que les lansquenets avaient mangé des enfants auprès du temple, ce que je ne puis croire. » j

Voilà des faits réels ; dans un tel cadre, la rhétorique habituelle de Du Yair n'y paraîtra ni exa« | gérée, ni artificielle.

Maintenant, Musée défend la philosophie : il en montre le rôle, grand et utile en ces circons- [

tances. Du Yair met dans la bouche de Musée !

une analyse du beau chapitre quatorzième du '\ ;

I premier livre des EêêaU de Montaigne. Il déve- ] \

loppe les arguments de Montaigne; seulement, au rebours de son modèle, il néglige les exemples, \

il amplifie les seules idées. Comme Montaigne, il pose en principe que le goût des biens et des maux dépend de l'opinion que nous en avonsj|il j

n^ontre que nousjne connaissons les choses que ; ]

par l'opinion, et que cette opinion, variant d'un \ .

I homme à l'autre, dépend de nous et non des ;

choses; il examine successivement les maux que nous avons à redouter^ et il les dépouille de leur

aspect redoutable. II n'y ajoute qu'un mal dont Montaigne ne parlait point expressément» Texil; mais il en parle dans l'esprit du stoïcisme, et dans l'esprit mâme de Montaigne. « C'est faire tort à l'homme qui est né pour tout voir et tout connaître de rattacher à un endroit de la terre. » La terre n'eut « qu'un petit point au prix de l'Univers ». Voudrions-nous « attacher les affections de l'homme à un si vil objet qu'est un coin de la terre?*.. Toute terre est pays à celui qui est sage... »•

Mais enfin, tout cela, ce sont des souffrances pour ainsi dire ordinaires et déjà vues. Le maL extraordinaire et inouï» et que les conjonctures présentent cependant à Du Yair, c'est de voir ') mourir sa patrie. Que peut la philosophie, là-* contre"^ Elle peut beaucoup.

« La première voix que prononce la nature, c'est que toutes choses qui sont sous le ciel et la lune sont périssables. Vous en voulez, comme par privilège, exempter votre ville et la rendre immortelle?... Ne devons-nous pas estimer que, quand nous entrons au monde, nous contractons avec la nature, et nous obligeons de garder les

lois qu'elle a données et publiées depuis tant de siècles aux villes» aux républiques» aux royaumes ?... Nous avons vu en nos jours notre pays si comblé de biens, de richesses, de gloires, do délices, qu'il ne se pouvait dire plus. Nous i

sommes mainlcuant sur le retour. Notre bonne !

fortune est sortie de chez nous, comme d'une maison crevassée de tous côtés; nous sommes demeurés, attendant la chute : les uns crient, les !

autres regardent, les autres s'enfuient; qu'y a-tril tant à s'étonner? Un vieil homme meurt, \

une vieille maison tombe : que faut-il tant crier? Qu'y a-t-il en cela que vous ne voyez tous les jours et partout? Les fruits fleurissent, se nouent, f f

se nourrissent, se mûrissent, se pourrissent; les arbres croissent^ s'entretiennent, se sèchent; les j ,

animaux naissent, vivent, meurent; le temps môme, qui enveloppe tout le monde, est enveloppé par sa ruine, et se perd en se coulant : il j , roule doucement les saisons les unes sur les [,' autres, et toutes celles qui se passent, se perdent. ) De toutes ces choses muaUes, que vouler-vous

faire de constante De toutes ces choses mortelles^

que voiUez'VousJiwdjijini^ »

I G*e8t la meilleure page de Du Yair.

Musée coDfîrme ces hautes considérations par une brève revue de l'état de la France.

Partout le déclin : déclin de la noblesse, déclin du clergé, déclin de la justice. Cependant, malgré tout. Musée conserve encore un espoir, presque inavoué. Un prince s'élève, digne par sa vertu du trdne auquel la loi fondamentale du royaume l'appelle. € Dieu lui a donné un ccsur plein de vaillance, » il a « une bonté et clémence naturelle », mais il est huguenot et chef de parti. Si seulement il se rangeait « à la créance de rÉglise catholique et des rois ses prédécesseurs • ! Et Du Yair laisse échapper sinon un espoir, du moins un vœu : • Dieu lient le cœur des rois entre ses mains, i

Le lendemain, les quatre amis se retrouvent au corps de garde; il s'était donné une alarme à la ville; et ils se lamentent entre eux. L'alarme se dissipe. Du Yair amène ses amis dans son jardin. C'est au tour d'Orphée à parler.

La consolation qu'ils ont recueillie la veille^ a pour .fondement solide que tout est « ordonné par

PASCAL ET SON TBM PS 9i J .

cette puissance éternelle, distribué par cette ' Sagesse infinie qu^ gouverne le monde ». Cette | l

Sagesse, peu de gens la nient, mais plusieurs lui

I attribuent la création du monde, et lui en dtent

le gouvernement. Us mettent à sa place « un

> I ordre qu'ils appellent nature, une nécessité

fatale » ; Du Yair entrevoit très bien le penchant [

I dangereux de la philosophie stoïcienne, qui est j j

vers le fatalisme et le panthéisme.

Orphée se charge donc de défendre la Providence; il examine les arguments qu'on soulève | ; contre elle : liberté de l'homme, injuste réparti- ] ^ i tion des biens et des maux, iniquité de la loi | } qui fait retomber sur les enfants les fautes dos ! | i parents. Les réponses quil en donne sontbellesj édaircies d'exemples historiques et tout actuels, particulièrement pour les dernières difficultés. € En naissant en ce monde, en nous habituant aux villes et aux pays, nous contractons une taisible société, et nous obligeons envers Dieu les |^ | uns envers les autres. Il nous baille la terre à jouir en tous en commun, à la charge d'être gens de bien; pourquoi ne serions-nous pas solidaire* i ; ment responss^lçs des conditions auxquelles il

nous a donne tant de bieua? » Du Vair n'a pas I seulement Tidée de la solidaritét il a le mot même.

D'ailleurs, continue Orphée, — et c'est ici presque un vers de Corneille, comme plus haut presque un vers de Racine, — « si Dieu nous mène aux coups, il nous mène à la gloire. » Orphée termine par un beau symbole : « Culiimaque, en la bataille de Marathon, tout transpercé de flèches, demeura droit, soutenu par les traits mêmes qui Favaient tué; et donna, tout mort qu'il était, l'épouvante aux barbares qui l'estimaient immortel, de ce que tant de coups ne le pouvaient faire I tomber. » Tel doit être le sage, devant l'adversité qui le tue.

I Dans le troisième dialogue, imité de Phédon, Torateur est Linus; il rapporte le dernier discours du président Christophe de Thou, mourant. C'est une démonstration de l'immortalité de Tàme. Un lieu commun, pensera-t-on? par la forme et le fond^ oui; mais les circonstances rendaient ce lieu commun extrêmement actuel et opportun. Si le stoïcisme, en effet» expose à nier

PASCAL ET SON TBMP8 fS

la Providence, fl conduit à nier I*iminortalil^ personnelle des Ames et la vie future. Il était donc urgent d'écarter cette pierre d'achoppement. Et / c'est ce que fait très habilement et très noblement ' Du Vair.

En même temps, dans un curieux hors-d'œuvre, il donne une apologie de sa propre conduite.

Comment lui, ennemi de la Ligue» a-t*il pris place dans la Ligue? Il s'explique avec beaucoup de sagesse, et — chose rare ches lui — avec esprit, n conte l'histoire d'un singe, « que l'on nourris» sait en une honnête maison par plaisir. » Ce singe s'avise un jour de prendre un petit enfant au berceau, et de le porter sur le faite d'un toit. Le père et la mère arrivent, c transis et pleurant, • ne sachant que faire : « Car de vouloir courir après le singe, il eût laissé tomber l'enfant qui se fût cent fois rompu le col. » — c Ils regardaient donc piteusement et tremblant de frayeur. » Il arriva, c par la grâce de Dieu, » que le singe \

redescendit tout doucement, et reporta l'enfant où il l'avait pris. « Nous avons eu et avons les mêmes sueurs, et avons vu et voyons encore notre religion et notre pauvre état entre les mains

94 PASCAL fiT SON TEMPS

d'étranges gens, et merveilleusement étourdis» qui s'en jouent et les tiennent pendus en Tair du bo*it des doigts, et prêts à les précipiter au moindre étonnement. Certainement je pense que les honnêtes gens sont fort excusables, si, voyant de si chers gages entre leurs mains, le précipice où ils les avait portés, et leur naturelle imprudence, ils les ont regardés pour un temps sans mot dire. •

* P!u yair, au total, vient de faire faire au stoïcisme un immense progrès ; il lui joint deux bons compagnons, devant lesquels toutes les portes g s*ouvrent : la doctrine de la Providence^ et celle de rimmortalité de Tàme.

j Désormais le stoïcisme peut s'avancer sous

son propre nom enseignes déployées. Mais quoi I ' c la pacification » quelasagesse de Henri lY établit

I en France» ne va-fr^Ue pas le rendre maintenant

j inutile? Il était un remède contre la mort violente,

' raoarchie, la mort de la patrie. Ces maux sont

écartés* Et lui, alors, trouvera-t-il un rôle nou- I ^eau? Ici DuVair aidera à cette transformation.

« Voyez» je vous prie, dit Êpictète, dans les SntreUenêf traduits par Dom Jean de Saint-Fran* çois, la grande paix qu'il semble que César nous donne, d'autant qu'il n'y a plus de guerres, ni de batailles, ni de grands brigandages, ni de cor^ saires sur mer; mais fl est loisible de se mettre sur les champs à toute heure, et de naviguer du Levant au Ponent. » Henri IV a donné, comme César, la grande paix. Le stoïcisme serait-il devenu inutile? Écoutez encore Êpictète : c Mais peut-il faire que nous ayons paix avec la fièvre, et peut-il nous sauver du naufrage ou du feu, ou du tremblement de terre» ou de la foudreT Peut-il aussi nous mettre en paix avec nos passions? I \

nous garantir de l'amour, de la tristesse,: de l'ennuiT II ne peut nous délivrer de rien de tout cela, mais la doctrine des philosophes promet de nous mettre en paix avec toutes ces choses-là. Et que dit-elle? hommes! si vous voulez obéirV à mes enseignements, quelque part où vous soyez, quoi que vous fassiez, jamais vous n'aurez de douleur ni de tristesse; vous ne vous mettrez, point en colère, vous ne serez jamais contraints ni empêchés, et vous vivrez francs et libres de.

te PASCAL ET SON TEMPS

v^toutes passions. Si quelqu'un a celle paix non

s. publiée par César (car qui lui en aurait donné la

puissanceT), mais de Dieu même, ne doitril pas

se contenter? venant à penser et considérer

quand il est tout seul : nul mal ne peut m'arriver,

il n'y a point de voleufTni de brigands pour moi,

. . tout est plein -de repos et de paix; les chemins,

les villes, les campagnes sont pleines de sûreté

et de tranquillité; mon voisin, mon compagnon

; ne me font point de tort. L'un me donne à vivre,

} l'autre des habits, l'autre m'a donné les senti-

ments, l'autre les notions : quand il ne me four-

r nira plus ce qui m'est nécessaire, je penserai qu'il

i sonne la retraite, et qu'il a ouvert la porte et me -

dit : Viens çà. — Où? — En rien qui soit fâcheux,

mais d'oik tu es venu ; tu retourneras en des élé-

I ments qui te sont amis et alliés. •

\ Le stoïcis me n'est donc pas superflu; s'il ne

sert plus à fortifier Montaigne, Juste Lipse et

Du Yair contre les maux affreux d'une anarchie

sanglante, il sert à fortifier l'âme contre les pas-

I sions et à ennoblir.la vie; il quitte la maison de

Gaton d'Utique, pour entrer dans le palais de

Haro-Aurèle.

A co stoïcisme Douveao, Du Vair consacre la

traduction du Manuel d'Épictète» une traduction

1 du Dialogue apocryphe d'Épictète avec Tempereur

Adrien, et surtout un Traité de la philoeophie mo-

raie. des itofquee,

La traduction du Manuel a de Timportance . Elle est fidèle. Caaaubon loue Du Vair d'avoir, en plus d*un passage difficile, eu le flair de dénicher le vrai sens : sensum eubodoratus est. Elle se lit sans peine. Et, recommandée par le grand nom de Du Vair, elle est restée longtemps populaire.

Mais le Manuel est succinct, oraculaire et impérieux : il n'est rien à côté des Entrettem conservés par Arrien. Or, c'est la Philosophie morale des stolques qui nous donne toute la substance de ces entretiens. : '

Le livre de Du Vair ne conserve pas la forme (1) vivante et décousue des Entretiens^ vraies leçons ' ;

faites au hasard des circonstances et suggérées *

par les besoins de l'élève ou de l'auditeur. Du > :

Vair inet de l'ordre et il systématise : c'est une | '

doctrine impersonnelle et sans pittoresque qui \ *

(1) Cf. GoLAftDBAO, Étuiê sur ÉpUUU. i toL io-t*. Parit» Pootomolng. i90S. Pa^M SU ^ luirAntes.

ta PASCAL ET SON TEMPS

86 déroule dans la Philosophie Morale; mais c*est une doctrine; et c*est celle d'Épictète.

Après avoir dit brièvement la fin de l'homme, les conditions nécessaires pour atteindre cette fin» la définition des biens et des maux, Du Vair pose ainsi son sujet : « Puisque l'heur de Thomme dépend de son bien, que son bien est de vivre selon la nature, que vivre selon la nature c'est n*ètre point troublé de passions, et se comporter envers toutes choses qui se présentent selon la droite raison : il nous faut pour être heureux purger notre esprit des passions, et apprendre comme nous nous devons aitoctionner à ce qui se présente. » Apprenons donc! Et d*abord nous devons acquérir la prudence^ vertu par laquelle nous aurons « Tesprit droit et la volonté réglée par la raison ». Nous verrons ensuite à nous ^érir de ^ l'ambition, c gouffre qui n'a ni fond ni rive; » de la colère, de la sensualité et de toutes les autres passions. Et Du Vair peint ces l passions avec mille traits qui sont pris à Épictète, mille expressions qui sont prises à Montaigne. C'est la troisième partie. Il nous faut maintenant nous instruire de la manière dont nous devons

nous « affectionner » aux choses. Du Yair traite j

à ce propos de ce qu'il appelle les « Passions ii

doubles » : Tespoir» le désespoir, la peur et le ^f

courroux. L'ouvrage se termine par un De officiù; : |

il s'agit dès officei^ c comme qui dirait le devoir et

la façon dont l'homme se doit comporter. » Du H

Yair parle du culte envers Dieu, de la société U

humaine, du patriotisme, de la société conjugale,' . |

des amitiés, des soins du corps, etc. En réalité, une \ ]

seule idée circule dans tout le livre et la voici : [}

« Quand il se présentera à nous quelque objet,

regardons, écrit Du Yair, si c'est chose qui soit

en notre puissance ou non. S'il est en notre

puissance, il nous peut être bien ou mal, mais en ^

ce cas nous le rendons bien et le conservons tel. ^ : '

S'il est hors de notre puissance, il ne peut être

ni bien ni mal. Nous avons en notre puissance ï\ ':

l'approuver, l'entreprendre, le désirer, et le fuir, M !

et en un mot toutes nos actions; car notre I -e 1

volonté a la force et l'autorité de les régler et \ [ [

conduire par la raison, comme de disposer telle- [• [ j

ment notre opinion, qu'elle adhère aux chosea l i |

évidemment vraies, qu'elle se retienne et sus« ( I t

pende aux douteuses, qu'elle rejette les fausses» [ '

tX

Hon^CMiotre puissance sont : notre corps» nos richesses, la réputation, et, en un mot, tout ce qui ne dépend point de notre volonté... nous n'en devons rien ni désirer ni fuir. » Le premier précepte de la morale stoTcienno est donc, à chaque . chose qui se présente à nous, d'examiner si elle r est en notre puissance ou non : le premier acte ' nioraIestjiiLacle.de. Tespi^ Mais

ce jugement est inutile, si nous ne sommes à l'avance persuadés que l'approuver, l'entre* prendre, le désirer, le fuir, dépendent de nous, I et, au lotals qu e nous sommes maftreQLdQjai)us. Sn'homme porte en luije nejais quelles forces instinctives et obscures, que signifierait cette distinction de ce qui est en notre puissance ou non? Aussi le stoïcisme ne croit pas à ce que Jansénius appelle la délectation et Bossuet la concupisu cence; la bonne volonté n'est jamais inefficace, le vouloir jamais paralysé : l'homme a la force tf toujours présente d'aller à ce qu'il voit vrai, à ce qu'il sait bon. S'il court au mensonge, c'est qu'il le croit vérité; au mal, c'est qu'il le croit bien. Le fripon est un homme qui se trompe sur le jugement du bien et du mal. Nos sentimentSi nos pas-

PASCAL ET SON TEMPS iOi :j

sions mêmes sont des jugements . Nos fautes sont des jugements faux, nos vices sont la permanence ; |

d*uue erreur. Sans méconnaître la part de Torga- r

nisme dans les actes passionnés, la psychologie }

"< du néo-stoïcisme, déifiant la raison, lui met entre ■ :

les mains la barre du gouvernail, et, par surcrott, ; |

lui soumet les vents et les courants, \ \

Ce pas est, je crois, le dernier pas qui restât ' |

à faire au stoïcisme. On ne s'étonnera donc point, r ^

quand paratlrala traduction des Entretieni d'Êpictète par Dom Jean Saint-François, d'y trouver ces

i^ idées dont l'orgueil froissait Pascal; que c l'es* prit ne peut être forcé de croire ce qu'il sait être

'^ faux, ni la volonté d'aimer ce qu'elle sait qui la rend malheureuse ».

Du Vair avait un dernier service à rendre au [j '

stoïcisme, sinon par sa plume, du moins parla il

dignité de sa vie. Henri lY, après son triomphe,

n'avait pas oublié Du Vair; il lui ouvrit l'entrée

de son conseil, il l'adjoignit en 1596 à l'ambas- ;

sade qu'il envoyait en Angleterre. Du Vair se

plaignit un peu, se croyant insuffisamment récdm- | \

peasé. À son retour» il fut ohargé d'une mission *

lOS PASCAL ET SON TEMPS

difficile. Marseille, qui s'était érigée en république quasi indépendante, avec Louis d'Aix et Cazaux, et qui était convoitée par le duc de Florence, par le duc de Savoie, par le roi d'Espagne, venait d'être rendue à Henri IV. Henri IV y envoie « son serviteur confident » Du Vair avec le titre d' « intondant général de la justice » ; puis, . en 1598, avec celui de premier président du parlement de Provence, siégeant à Aix. C'étaient de très hautes fonctions, d'autant que le Parlement d' Aix était en réalité moins occupé à rendre la justice qu'à administrer la Provence.

Du Vair vivait à Aix, entouré de l'universelle considération; il s'occupait de littérature, de sciences naturelles, de philosophie; il prononçait de beaux arrêts et de beaux discours. Dans sa maison de campagne de la Floride, il recevait Malherbe, Peiresc, l'helléniste Flayosc. « Moi, qui suis relégué hors de l'horizon des lettres, n'ai-je pas droit de vous interpeller de secourir par votre admirable érudition notre solitude affligée et vexée par la barbarie? » écrivaitril à son ami, r c illustrissime » cardinal du Perron ; mais c'était pure coquetterie, que cette plainte peu sincère.

un

U Les années passent. Du Yair n'est plus Tambi- ^ j

tieux un peu inquiet, un peu quérimonieux des ; j

débuts : il mûrit dans sa dignité; c'est un sage. [

Mais on ne l'oublie pas à Paris. A la disgrâce du -|

chancelier- de Sillery, il est nommé garde des sceaux. S'il fut un puissant politique, nous l'ignorons, et Richelieu affirme tout le contraire; mais nul n'a nié l'élévation de sa conscience et là pureté de ses sentiments. Sa probité inflexible amena sa disgrâce et sa disgrâce le grandit. !:^

C'est une belle introduction à mettre en tète de il

ses œuvres morales que l'histoire de sa retraite; on y verrait Du Yair disant au roi : « Je rapporte ' ]

les sceaux à Votre Majesté, et c'est bien plus volontiers que je n'étais venu les recevoir. » Quelques mois après, il est rappelé, il reprend «':

les sceaux. Il les garde jusqu'à sa mort (3 août :f

1621). En 1618, il avait remplacé la robe rouge A

I du premier président par la soutane violette do [a

l'évéque : il avait été nommé évéque de Lisieux. j i

Ainsi Du Yair est, par sa fonction et sa dignité, ' !

un des tout premiers personnages du royaume. ! t

Il l'est aussi par sa réputation d'écrivain; il j,^

appartient à cette noble école d'auteurs graves

lif el respectés : Du Perron, Coeffeloau, Amyot. c II ne faut pas être sans mérite» écrit Méré, si Ton veut faire estimer les louanges qu'on donne. » Plus encore que Juste Lipse»le garde des sceaux Du Vair avait de quoi faire estimer les louanges qu'il donnait au stoïcisme. .

Balzac écrit dans ses Dis$ertation$ chrétiennes et moraUê : c Depuis la mort de Juste Lipse et de M. le garde des sceaux Du Vair, il nous est permis de parler librement de Zenon et de Chry* sippe (1). •

Sans doute! On ose en plaisanter, et Balzac

tout le premier railla c cette secte inhumaine qui

nous voulait dter une moitié de nous-mêmes, en

^ nous ôtant nos passions et nos sentiments ». Il

)[l) Lu €Eu9n$ de wkùmUuriêBûisûe diriséw en deux tomet. • to4«; 1 1. p. 117. Paris, BiUaia^ IMS.

PASCAL ET SON TEMP8 iOt

lui reprochait, c au lieu de faire un sage, de n'en faire que la statue. » — « Vous verrez dans ma seconde apologie, écrivaitrii à Chapelain, comme j'ai quitté le froc, comme si je l'avais pris, et de quelle sorte je me suis brouillé avec les anciens pères stoïques. • • Je suis d'une secte plus humaine» ou, pour mieux dire» d'aucune secte (1). »

Balzac visait au modernisme. U redoutait

d'avoir Fair archaïque et Tair pédant s'il ne rom-

I pait avec les stoïciens du jour. Et, en effet, ils ont

Tair archaïque et pédant. Ce sont leurs livres

qu'Amolphe recommande à Agnès ;

Les quairaÎDs de Pibrae et les doctes tablettes Du conseiller Mathieu, ouvrage de valeur, Tout plein de beaux dictons à réciter par cœur.

et la Doctrine des mœure, tirée de la Philoêophie

des itoïquee^ représentée en cent tableaux^ par Marin

le Roy, sieur de Gombërville et du Paro-aux-

Chevauxl Le sieur de Gombervillcp Fauteur de !

Polexandre et de la Jeune Alcidianet Tennemi \

du Car^ avait composé cent cinq quatrains pour

autant de planches gravées par Daret ; quatrains et

(!) Baliac» (Mw9t9$tomfUlÊS^ I. I, p. SI.

^ planches forment la Doctrine des nuBun. Le style

de Gomberville, sa personne, son esprit, étaient

de Tancienne cour, et les jeunes gens s'en mo-

g quaient. Un autre stoïcien avoué, c'est Chapelain.

Sarrazin se met en scène dans un dialogue, avec

^ Trilport, Ménage et Chapelain. Sarrazin n'est pas

un stoïcien, lui; ses amis trouvent sur sa table

) Lucrèce, Salluste et le roman de Perceforest;

U mais il taquine l'austère vertu de Chapelain qui

test « réglée sur celle des stoïciens ». Chapelain

après Gombervillel II faut l'avouer, le stoïcisme

sent son vieux temps.

^ L'œuvre de Du Vair, de Juste Lipse et de

Montaigne serait-elle morte?

i Qu'on ne s'y trompe pas. L'auteur laïque le ]

plus souvent réédité dans la première moitié du / É I dix-septième siècle, c'est peut-être Du Vair. Jus--^ ' qu'en 1641, un bibliographe a compté quinze édi-

' tions de ses œuvres complètes; et le chiffre est

i loin d'être exact. Et ce gros livre n'avait pas des

ï lecteurs insigniCanls; on trouve chez Corneille, ' ^ chez Racine et même chez la Fontaine, des rémi- ' niscences de Du Vair. On en trouve chez Mon-

taigne, chez saint François de Sales et chez

j Bossuel. Chez le seul Pascal on n'en trouve pas.

Juste Lipse était moins lu; mais son prestige était resté grand. Uii jour, un président en la Cour des aides va voir son fils» pensionnaire au collège de Boncourt. L'enfant avait entre ses mains un volume de Gicéron, doré sur tranches et relié en maroquin du Levant. Ce luxe de reliure parut au président avoir été bien mal employé. « Il fut fâché que Cicéron fût si bien vêtu et dit qu'il était dommage que ce ne fût Juste Lipse. » C'est que des gens comme Lipse, s'ils n'excitaient plus le délire enthousiaste qu'avaient soulevé les premiers humanistes, avaient en revanche une influence beaucoup plus étendue et beaucoup plus solide. Us gouvernaient, ils gou- ' verneront longtemps la république des Lettres.

La diffusion du stoïcisme se poursuit donc.

Mais, en s'étendant, son action fut sourde, presque anonyme et d'autant plus efficace. Et nous allons en donner quelques exemples, en regardant chacun des différents courants d'influence du stoïcisme.

Le .stoïcisme d'abord a mêlé avec la religion

lOS PA8CAL ET SON TEMPS

certaines conceplions philosophiques; les chrétiens sloTcions ont pris l'habitude de confondre les

I pensées d'Épictëte sur Dieu, avec les sentiments de Philothie sur Jésus-Christ, et cela au moment suprême de la vie, à Theure môme de la mort.

i Un tel mélange n'existait guère avant le triomphe du néo-stoïcisme : les non-croyants mouraient en philosophes, les chrétiens en chrétiens; il n'existera pas après. Quand Port-Royal aura imposé sa sévère discipline, le sang du Christ, la

H parole du Clirist rempliront seuls le cœur de Tagonisant. Hais, tant que l'influence de ce grand mouvement stoïcien se fait encore sentir, la sagesse antique s'assied avec la pitié chrétienne au chevet du mourant, ce mourant fûtril Balzac.

Balzac a été toute sa vie beaucoup plus stoïcien qu'A ne voudrait l'avouer.

H avait l'humeur mélancolique! « Depuis que je suis au monde, écrit-il, je me suis perpétuellement ennuyé; j'ai trouvé toutes les heures de ma vie longues.» (Â M. deLestang, i** novembre 1625.) En i62i, il perd un frère qu'il aime tendrement; entendez sa plainte : « La mort de mon pauvre frère, que j'ai perpétuellement devant les

yeux, m'dte le goût de toutes les bonnes choses. » (Au cardinal de La Valette, 29 décembre 1621.) Enfin il est malade; il s'exclame : « Que c'est un grand mal que cette vie, et qu'il y a de peine à soutenir un corps si ruineux que le mien I ■ (A Chapelain, 12 juin 1638.) II aurait pu distraire et animer sa vie : tout jeune, il avait voyagé; il était allé en Hollande; plus tard, le cardinal de La Valette l'avait envoyé à Rome; il avait été amoureux; un instant il s'était mêlé de politique. ; Pourquoi ne rôverait-il pas le sort d'un Du Vair ou d'un cardinal d'Ossat? Et même, si la politique |

l'effraye un peu, il se rattraperait facilement avec ' '

la gloire littéraire : qu'il aille seulement à Paris, qu'il soigne un peu sa fortune et sa renommée. Causeur charmant, sa personne soutiendra le succès de ses lettres et de ses livres. Toutes ces perspectives ne le tentent point. Il se retire chez |

lui, dans la solitude, sur les bords de la Cha* \

rente; U aime la « compagnie de ses arbres, la |

fraîcheur de l'eau courante, les cygnes qui |<

couvrent la rivière, la verdure qui repose ses !

yeux».

Il n'a point de passion; il n'a ni jalousie ni

lia PASCAL ET SON TEMPS

envie; il est incapable d'une méchanceté ou d'un mensonge. Â peine a-t-il, sous les coups de la satire; un accès de colère; il est blessé, il se défend avec vivacité. On a beau être détaché de bien des chbses, on ne peut de sang-froid s'en-

j tendre appeler pédant, plagiaire et mauvais écri- : vain. Hais, la bataille finie, il ne garda point rancune à ses ennemis. Dans cette solitude, on lui écrit de tous cdtés, U est accablé d'un nombre infini de correspondants; mais il conserve quelques vrais amis : le protestant Gonrart, le stoïcien Chapelain, Saint-Gyran et Descartes. Descartes écrivait de lui : « La postérité, voyaifit en lui des mœurs toutes conformes à celles des , grands hommes de Tantiquité, admirera la can-

1 deur et l'ingénuité de cet esprit élevé au-dessus du commun... »

L'homme qui méritait cet éloge n'a pas laissé échapper de sa plume une parole décourageante ou basse. Dans ses LeUra, dans ses DissertatianSf dans ses Entreiims^ dans ses Traités^ son élo- . quence ou son enjouement sont toujours « à la

I suito de la Vertu et de la Raison ». S'il s'est parfois trop complu « en un jeu de syllabes et de

mots, ea je ne sais quels sods agréables qui plaisent et chatouillent du premier coup, pour dégoûter et lasser la seconde fois », il a, beaucoup plus souvent, donné par sa personne et par ses ^ écrits ridée juste d*un « Socrate chrétien » : Socrate, le modèle et Tancétre symbolique de la ; sagesse stoïcienne t

Balzac mourut comme il avait vécu, en Socrate chrétien.

Il s'était fait bâtir chex les Capucins d'Angoulômo deux chambres, dans une situation parfaitement belle d'où on dominait toute la campagne. Il vivait avec les religieux; mais ses Muses devenues chrétiennes ne l'avaient pas abandonné, et, quand ses amis le venaient voir, il les recevait magnifiquement et il leur lisait ses Entretiens. Cependant, ses derniers jours approchaient. Une fluxion mortelle lui tomba sur la poitrine. Il appela donc ses parents et ses amis; il leur dit qu'il fallait se séparer et que sa dernière heure était venue; qu'il était près d'obéir aux ordres de Dieu sans aucune appréhension de la mort. Son esprit avait conservé sa vigueur et son âme toute sa fermeté. Le jour devant celui de sa mort» il

PASCAL ET SON TEMPS lit {

répondit à une harangue latine qui lui fut faite par un professeur de philosophie. Il s'entretenait, avec ceux qui Tentouraient, du mépris de la mort et de la certitude de l'autre vie; des avantages de la vertu et de la fragilité des choses humaines. L'enflure gagnait tout son corps. Il demanda l'extréme-onction et il désira avoir un crucifix sur son lit. Sa poitrine s'embarrassait; il se fit mettre sur son séant. Il embrassa ses proches et ses amis, les conjurant de vénérer les décrets du ciel» et d'arrêter leurs gémissements et leurs plaintes. Le père Simon, jésuite, son confesseur, lui donna de nouveau l'absolution ; il pria monsieur le théologal son frère, qui était au chevet de son lit, de lui parler de Dieu. Puis, sentant qu'il ne tenait plus à la vie que par un petit filet, il dit : « Mes amis, je me meurs; je ne suis plus capable de raisonnement. Priez Dieu pour moi. » Il écouta les prières avec les transports d'une ardente piété. Il demanda encore quand viendrait cette heure favorable, et dit qu'il ne savait en quel lieu il allait; mais qu'il espérait y trouver miséricorde. Au môme temps, ayant été remarqué par quelqu'un qu'il défaillait, il dit

PASCAL ET SON TEMPS Ul

« qu4I n'était plus (1) ». Ce furent ses dernières paroles.

Fait-elle mauvaise figure, dans la chambre oix Balzac meurt, un crucifix sur son lit, cette sagesse humaine et philosophique, cette sagesse ressuscitée par Montaigne, Du Yair et Juste Lipse, et jll que les gens de Port-Royal chasseront si ignominieusement de la vie et de la mort des chrétiens?

Tel est le premier courant d'action du stoïcisme

Le second courant, c'est sa morale même, c'est

cet enseignement : qu'il nous faut prendre notre )

„ contentement en nous-mêmes, et dans les chosies D j

qui dépendent de nous. Cet enseignement se ré- (

pand partout; il monte jusqu'aux sommets, jusqu'à Descartes.

Balzac n'était qu'un humaniste. Descartes est un philosophe. Il croyait avoir trouvé les principes et la méthode de la science universelle; il ne doutait pas de découvrir les lois des choses. Fart de prolonger la vie humaine, et les règles

(C) BAtiAc. oji. €ii,, i. nr. p. 5M.

sûres pour la conduite des hommes. Il faisait table rase du passé, il oubliait tout; et pourtant, dans cette universelle destruction» il conservait ff une chose : la morale stoïcienne.

Certes» sa. morale, « la plus haute et Ta plus parfaite, » s'il l'avait élaborée, aurait été déduite d'une connaissance parfaitement scientifique de rhomme et du monde; mais « elle ne pouvait 80 constituer qu'après toutes les autres sciences ■« En attendant, comme Ton ne peut pas suspendre sa vie et demeurer « irrésolu en ses actions ■, il fallait à Descartes une morale provisoire.

Cette morale provisoire, il la constitua suivant " la méthode même de Montaigne, c'estrà-dire par une sorte d'empirisme individuel. Il la déduisit de ses besoins. Étant donné un philosophe voué à la recherche de la vérité, et uniquement à cette recherche, quelle discipline conviendra le mieux à ses occupations et à sa nature? A cette question, il répond exactement comme Montaigne. Il établit ces trois règles^ stoïciennes au fond :

tf « La première était d'obéir aux lois et coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être

PASCAL ET son TEMPS il5

ioBtruit dès mon enfance et me gouvernant en toutes choses suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de Texcès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre.

« Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, . et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées.

« Ma troisième maxime était de tâcher plutôt à me vaincre, que la fortune, et à changer mes désirs que Tordre du monde. »

Ces règles sont bien extérieures et purement utililaires, si j'ose dire. Ne peut-on pas se de- ■^' / \

mander si, derrière elles, il n'y avait pas une " |

inspiration morale plus profonde et plus intime? j

On n'en doutera pas en feuilletant la correspon- 1

dance de Descartes dans la belle édition de f

MM. Adam et Tannery, et particulièrement les lettres à la princesse Elisabeth.

Descartes y laisse échapper quelques confi-

lU PASCAL ET SON T£MPS

, dences sur lui-méine. Un jour, eo mai pu juin 1645, il parlo de sa santé à la princesse Elisabeth ; il raconte que sa mère, peu de temps après sa naissance, est morte « d*un mal de poumons, causé, ditril, par quelque déplaisir », et il ajoute ceci :

« J'avais hérité d'elle une toux sèche, et une couleur pâle, que j'ai gardée jusques à Tàge de plus de vingt ans et qui faisait que tous les médecins qui m'ont vu, avant ce temps-là, me condamnaient à mourir jeune. Mais je crois que l'inclination que j'ai toujours eue à regarder les choses qui se présentaient du biais qui me les pouvait rendre le plus agréable, et à faire que mon principal contentement ne dépendit que de moi seul, est cause que cette indisposition, qui m'était comme naturelle, s'est peu à peu entièrement passée (i). »

Voilà le fait : Descartes a eu toute sa vie une I « inclination à faire que son principal contentement ne dépendu que de lui seul » ; c'était déjà itf pour Montaigne et Du Vair toute la sagesse. Et le moyen que prenait Montaigne et Du Vair, c'est

(1) DstCASTia^ Cêmtpênâtmeê^ U IV, p. SSi.

encore celui que prend Descartes, qui « considère » les choses par le « biais ■ (Du Vair dirait : il les « appréhende » par « Tanse ») qui les lui pouvait rendre le plus agréables.

Descartes donne donc cet exemple & la princesse Elisabeth. Hais ceUe-ci était exigeante; il fallait, avec elle, raisonner et aller au fond des choses. Descartes est contraint de philosopher pour lui enseigner « à acquérir cette souveraine félicité que les Ames vulgaires attendent en vain de la fortune, et que nous ne saurions avoir que do nous-méme ». Seulement, comme il ne veut pas parler sans cesse de lui, il offre à la princesse de lui commenter quelques livres anciens sur ce sujet. Et savez-vous & quelle source il va chercher sa sagesse? A celle où Montaigne a tant puisé, à >i Sénèque et au Devita beata.

La princesse accepte. Descartes commence; mais il s'aperçoit que la façon dont Sénèque traite son sujet n'est pas assez exacte pour mériter d'être suivie. Et, alors, il recompose le Ik vita beata, comme eût dû récrire « un philosophe tel que lui, qui, n'étant point éclairé de la foi, n'avait que la 1 raison naturelle .pour guide » .

Ht PASCAL ET SON TEMPS

n commence par définir le Vivere beate^ qui n'est autre chose t qu'avoir l'esprit parfaitement content et satisfait ». Mais « qu'estrce que c'est quod beatam vitam efpciat, c'estrà-dire, queUes sont les choses .qui nous peuvent donner ce souverain contentement? » « Il y en a deux sortes, à savoir de celles qui dépendent de nous» comme la vertu et la sagesse, et de celles qui n'en dépendent point, comme les honneurs, la richesse et la santé; » donc, si l'on fait consister son contentement dans

Qces choses qui dépendent de nous, « un chacun peut se rendre content de soi-même et sans rien attendre d'ailleurs. » Seulement, il faut observer en même temps « les trois règles morales, qui sont prescrites dans le Discours de la mithodv (1) ».

.. Voilà, traits pour traits, la sagesse de Montaigne, de Du Vair et de Juste Lipse.

Dira-tron que Descartes, peut-être, n'expose pas ses propres idées? qu'il a refait le De vita beata — comme certains critiques dramatiques remettent sur pied les pièces mal faites qu'ils analysent— sans le donner pour sien?

(I) Carrup^imuê, t IV» p. MS et S99.

Eh bien, la princesse Ëlisabetli s'étonne de certaines assertions de Descartes, notamment que le contentement est indépendant de la santé. Descartes va-l-il répondre : « Ce n'est pas. mon affaire, c'est celle de Sénèque? » Écoutez-le : « On peut dire généralement qu'il n'y a aucune chose qui nous puisse entièrement dter les moyens de nous rendre heureux, pourvu qu'elle ne trouble

^ point notre raison. » Il apporte en même temps un exemple topique, le sien. « Je puis dire que mes songes ne me représentent rien de ficheux, et sans doute qu'on a grand avantage de s'être dès longtemps accoutumé à n'avoir point de tristes pensées. » Optimisme magnifique I

Ajoutez que, comme les néo-stoïciens, Descartes invoque d'abord la considération de la

I grandeur de l'univers (c'est toute la dernière partie du livre premier du Traité de la comtance et connotation de Du Vair) ; ensuite, la reconnaissance de la bonté de Dieu, c'est-à-dire l'existence d'un Dieu personnel et d'une Providence (et c'est le livre deuxième du Traité de la constance); enfin, la croyance^ l'immortalité de Tàme, et c'est le troisième Uvre du même Traité. Descartes insiste éga-

iSO PASCAL ET SON TEMPS

lement sur l'idée de la solidarité universelle, si chère à Montaigne et à Du Vair* « On doit penser qu'on ne saurait subsister seul, écrit Descartes, et qu'on est en effet Tune des parties de Tunivers, et plus particulièrement encore Tune des parties de cet état, de cette société, de cette famille à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Et il faut toujours pré- I férer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier (1). ■

Après tout cela, ne peut-on pas dire que la morale de Descartes, non pas sa morale provisoire seulement, mais sa morale personnelle, celle dont il usait et qui était conforme au fond de son cœur, était imprégnée de stoïcisme?

Enfin, il y a un troisième aspect, un troisième

courant du stoïcisme : c'est sa psychologie. Les

psychologues du dix-septième siècle étant des

" écrivains dramatiques, cherchons si au théâtre ce

courant de psychologie stoïcienne se retrouve.

Le théâtre nous présente alors de singuliers

1 ;! (I) CMTM/Milaiw»» t. IV» p. tSI*

PASCAL ET SON TEMPS ISl

tableaux. Je ne parle p^ de la complication des intrigues et de Tabus du bel esprit. Mais regardez ces jeunes gens et ces jeunes filles : ils sont amoureux; c'est, naturellement, leur occupation et leur charme* Vonl-ils se le dire? Vonl-ils se laisser aller à la tendresse toute neuve de leurs cœurs? Non; ils discutent et ils raisonnent. Ce sont dos précieux? Pas du tout, ce sont des stoïciens.

Le stoïcien sait que toutes nos passions

H viennent de nos jugements : Mélite aime Tircis, c'est que Mélite a jugé Tircis nécessaire à son bonheur; si Mélite en juge autrement, adieu, Tircis : on ne t'aime plus. Le stoïcien sait do même que nos maux viennent de nos jugements et que nos fautes n'ont pas une autre origine. Tout en nous a sa source dans l'intelli-

Vgence; la volonté ne peut pas croire ce qu'elle voit faux, ni s'attacher à ce qu'elle voit pire. ', Video meliora proboquef détériora sequor est uue sotte invention de poète au gré des stoïciens. Tout donci vertu, bonheur, sagesse dépend en nous de la liberté et de la justesse de notre jugement. Il n'est ni amour ni douleur qui tienne

devant une opinion juste. Dès lors, vous com-' prenez pourquoi jeunes gens et jeunes CUes raisonnent et discutent. Vous les verrez, ces magistrats d'eux-mômest décréter leurs sentiments et décider leur sort; et le plus étonnant, c'est qu'en effet le sentiment suit le jugement. On aime celui-ci, ou celle-ci; on cesse d'aimer^ on aime ailleurs, on s'éloigne, on revient, on se sépare de nouveau, et sans peine pour ainsi dire.

Et, quand j'aime, je yeux 4 v Que de ma Tolonté dépendent tous mes feux,

dit un de ces amoureux. On les a appelés des maniaques de la volonté pure : ce sont des maniaques de Tesprit pur. Us ne se décident pas pour rien; il leur faut des raisons définies et déduites. Mais, quand ils ont vu clairement, la décision suit. Avant de combattre contre le comte, Rodrigue pèse le pour et le contre; il balance tant que les deux partis ont des motifs égaux; il conclut quand il reconnaît qu'après tout et dans tous les cas t il faut perdre Chimène ». Encore Rodrigue est-ii le moins stoïcien de ces stoïciens^

PASCAL ET son TEMPS itl

Le peintre de ces fortes âmes, on l'a reconnu, ' c'est Corneille, et Corneille y était tout préparé,

^puisque Rouen était un centre de stoïcisme.

C'est de Rouen, en effet, que partaient la plupart des éditions complètes de Du Vair. Les personnages de Corneille sont stoïciens, moins par la haute idée qu'ils se font du devoir que par l'importance qu'ils donnent au jugement et à l'opinion, moins par l'imagination que par Tesprit. Ils sont stoïciens parce qu'ils raisonnent, dis-

s cutent, décident, sont maîtres d'eux, et ne sont asservis qu'à la vérité. Et le jour où au théâtre paraissent des personnages passionnés, dou-

lUoureux, sans énergie, sans réflexion, sans décision, c'est que le néo-stoïdsme aura fini de vivre.

Ainsi, vers l'année 1640, en France, le plus grand écrivain en prose, Balzac, le plus grand (P philosophe, Descartes, le plus grand poète. Corneille sont tout remplis de l'esprit stoïcien. L'esprit stoïcien s'est universellement insinué.

Ce faisant, il n'a pas nui, du moins en apparence, au catholicisme. Il semble, au contraire.

qu'il ait apporte à la religion régnante Tappui do

sa force morale et l'appoint de sa piété.

Mais qui ne voit que le sentiment moral stoï-

^ cien chassera le sentiment religieux chrétien?

i Entre Tun et l'autre, il y a contradiction absolue;

.1 il faudra choisir. Et déjà les catholiques stoicisis

I commencent à perdre non le culte de Dieu, non la

ôroyance à la véracité deTÊglise» non Tamour du

w Christ, mais le sentiment de leur misère et de

l|| leur impuissance, mais le besoin de la grâce,

,1 . mais l'attente désespérée de la rénovation inté-

• rieure(l).

Que va donc faire la religion catholique? Sa

' . (I) J'insUte : daot Saint François de Sales, j'ai indiqué qu*au

t teiiième tiède, le stolciime est une morale laïque; j'ai cité

pour exemple Montaigne. Montaigne le déclare lui-même : « Je ' diicours d'une façon laïque. » -- « Lui qui a tant abusé des

ciUtiont, dit M. Albalatf/o«. ctl.;,il ne cito jamais un Père de i rÉglise. » Par une erreur que j'aurais dû éviter^ j'ai écrit

.' quelque part que Montaigne avait copié tout on chapitre de

Cornélius Agrippa; tout est de trop : il a omis toutes les cita*

lUons des Pères de l'Église et des philosophes scolastiques qui

} étaient eontenues dans ce diapitre. Il n'en garde que la partie

antique, païenne, et, en un mot, laïque. Or, cette attitude du j stolâsme s'accommoda quelque temps à la pratique et aux ensei«

s gnemcnts du eaUioUdsme, comme Du Vair vient de nous le

I prouver. Mais, après son enUer développement, le stoïcisme se

I tt révèle, dans son lond, le eontraire du christianisme. Jansenius

i I ne s'est pas trompé, qui, dans VAuguHinuM, semble viser direc*

tement, et dénonoa nommément l'orgndl siold0a<

base réelle, sa raison d'être depuis soixante ans, c'est justement ce qui s'en va, c'est le s entimeïU |^^|^ îj^ religieux chrétien. Les maîtres de la pensée catholique vont-ils réagir contre le péril, et combattre à mort l'inspiration orgueilleuse du stoïcisme? Vont-ils, au contraire, accepter ce qui est,

. profiter de tout ce que contient de bon l'esprit nouveau, et élargir les bases du catholidsme?

Et voilà qu'au moment où ce problème se pose, un péril nouveau surgit : c'est la diffusion de

(rincréduUté.

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