CHAPITRE VII
LES PMOVINCULES CONSIDÉRÉIS COMME OBUVRE d'art
I. Les mérites de style des Protineialii. — II. La rhétorique de Pascal. — III. La rhétorique de Méré. — lY. Montaigne. *^ y. Epictète. — YI. Le sérieux des Provincialesn
Si les Prùvineiates sont en un sens inachevées et si Teffort de Pascal vers la conquête d'une théorie vraiment satisfaisante pour une intelligence philosophique n'a pas eu un entier succès, par une juste revanche, et à d'autres points de vue, les Provinciaks sont l'œuvre la plus achevée de la littérature française. Et l'artiste qu'est Pascal est arrivé à cette perfection définitive vainement cherchée parle savant qu'est Pascal.
Pascal est un prodigieux écrivain; et la première valeur de son style, le premier fonds
de beauté et de force, Pascal le doit à son éducation de géomètre, à son esprit de physicien. Rien, chez lui, d'incertain, d'enveloppé et de symbolique. Pascal, avant de parler, pense; et quand il a pensé, il ne suggère pas, il ne laisse pas au lecteur le soin de débrouiller ; la parole chez lui est une définition : la définition d'une idée claire, dont il s'est rendu compte, dont il voit la source, le sens, le bout. Dans les jeux de sa comédie agréable et finement observée, dans les invectives d'une éloquence passionnée, Pascal est toujours prêt, aussi bien que dans les raisonnements géométriques, à substituer une idée claire, précise, exactement délimitée, à chacun des mots qu'il emploie. Telle est la qualité la plus universelle de son style. C'est un géomètre.
Mais ce géomètre écrit pour des gens du monde (1).
Par-dessus, en effet, jetez le ton cavalier, et le
(1) Une preuve que Pascal écrivait uniquement pour les ' gens du monde, c'est le sang-froid avec lequel il résume, copie, plagie Arnauld. Tout ce qu'il dit, ou à peu près tout, ' les théologiens l'avaient lu chez Arnauld. Je comprends qu'on ait appelé Pascal : leteerétaire de Port-Royal. De trente volumes lourds et savants, il fait un article de revue. Mais voilà : les trente volumes étaient d'Arnauld, les trente pages sont de Pascal, et cela fait une singulière différence !
tour aisé. Une intelligence aussi précise et rigoureuse, vous vous imaginez, sans doute, qu'elle construira ses phrases avec régularité, que tous les moments de Fidée seront traduits par la période, bref que le style sera l'esclave de l'idée. Quelle erreur! Le style sera l'esclave de vous, lecteur, lecteur égayé, lecteur bienheureux d'un style vivant. Louis de Montalte devine ce que vous savez et n'essaiera pas de vous rapprendre, il devine ce qui vous intéresse, il y court, il vous y devance ; tout devient clair, tout devient facile. Un écrivain méthodique — méthodique à la manière de l'analyse logique — vous mène pas à pas, vous fatigue, vous rebute. Louis de Montalte vous évite cette fatigue et ce rebut; d'un saut il vous fait franchir trois marches, c'est une détente, c'est de l'allégresse, c^est la liberté et c'est la vie.
Et puis voici la comédie : sans rien perdre de sa précision et de sa force significative, sans s'alourdir ni s'éteindre, le style de Pascal se tonifie, et son art se transforme : le jésuite parait; voilà le bon père qui va, qui vient, qui lit, qui serre le bout du doigt, qui sourit, qui morigène, qui sort, appelé par la marquise de *** et la duchesse de *** : i merveilleux! bonhomme, > d'un naturel si parfait, 1
d'un comique ressemblant, d'une vérité si quotî-. dienne I Rien de moins caricature que le jésuite de Pascal. Molière, plus fort, paraît un peu gros de génie, à côté, et le comique de Racine est un peu aigre, un peu forcé; à peine trouverai-je dans les meilleures comédies de Corneille, celles d'avant le Cidy des traits aussi peu chargés, et il me faut demander à la femme la plus aimablement spiri* tuelle du dix-neuvième siècle, à Mme de Girardin, quelque page qui rappelle cette bonne grâce et cette légèreté de main dans le réalisme.
' Après la comédie, Téloquence. Le passage d^ l'une àl'autre n'est pas immédiat; ou plutôt, avant d'arriver à la forme caractéristique de son éloquence, Pascal, pendant deux Provinciales, parle du ton véhément, mais régulier et méthodique des bons écrivains de son temps. La dignité des questions qu'il traite fait alors la dignité de son style. Sa phrase y est longue, solidement construite avec de vigoureuses attaches : c'est Tap-» pareil même de la pensée, la spontanéité a disparu, et avec elle s'en est allée la vie. Mais patience. Louis de Montalte est attaqué directement et calomnié par les jésuites ; Louis de Montalte entre en scène, et la scène devient une tribune aux harangues. Et ce qui fait le mouvement
de cette éloquence, ce qui fait cette éloquence même, ce n'est plus l'idée, ni la démonstration de ridée, c'est la colère, l'indignation, la fièvre de la bataille, et la joie du triomphe. De tels sentiments ne se déduisent pas dans uc ordre logique et systématique, ils jaillissent, ils ont un cours imprévu, ils prennent les formes les plus diverses : c'est Démosthène et c'est Pascal.
Le c moi est haïssable »^ dit Pascal; l'on prétend même que nous devons aux gens de Port- Royal cette manière de parler qui substitue le c on B au «je ». Louis de Montalte ne redoute pas le a je ». Il y a la Société de Jésus, puissante, acharnée sans scrupule, et lui, lui seul, avec la visière baissée. La mise en scène a je ne sais quoi de romanesque et de romantique.
Écoutez Louis de Montalte : « Par où m'attaquez-vous, puisque ni mes discours ni mes écrits ne donnent aucun prétexte à vos accusations d'hérésie, et que je trouve ma sûreté contre vos menaces, dans l'obscurité qui me couvre?
Vous vous sentez frappés par une main invisible qui rend vos égarements visibles à toute la terre; et vous essayez en vain de m'attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne. vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre,
n'étant attaché ni à quelque communauté ni à quelque particulier que ce soit. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien, je n'en veux rien : je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien ni de Fautorité de personne. Ainsi, mon Père, j'échappe à toutes vos prises. Vous ne pouvez me saisir, de quelque côté que vous le tentiez. Vous pouvez bien toucher le Port- Royal, mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Sorbonne, mais cela ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez bien préparer des violences contre des prêtres et des docteurs, mais non pas contre moi, qui n'ai point ces qualités. Et ainsi peut-être n'eûtes-vous jamais affaire à une personne qui fût si hors de vos atteintes, et si propre à combattre vos erreurs, étant libre, sans engagement, sans attachement, sans liaison^ sans relation, sans affaire ; assez instruit de vos maxinies, et bien résolu à les pousser autant que je croirai que Dieu m'y engagera, sans qu'aucune considération humaine puisse arrêter, ni ralentir mes poursuites. - A quoi vous sert-il donc, mes Pères, lorsque vous ne pouvez rien contre moi, de publier tant de calomnies contre des personnes qui ne sont point dans nos différends? — Je vous dis que
PASCAL ET SON TEMPS i75
VOUS anéantissez la morale chrétienne, en la séparant de l'amour de Dieu, dont vous dispensez les hommes, et vous me parlez de la mort du P. Mtster^ que je n'ai vu de ma vie. Je vous dis que vos auteurs permettent de tuer pour une pomme, quand il est honteux de la laisser perdre, et vous me dites « qu'on a ouvert un tronc à Saint-Merri. » Que voulez-vous dire de même de me prendre tous les jours à partie sur le livre De la sainte Virginité^ fait par un Père de l'Oratoire que je ne vis jamais, non plus que son livre. Je vous admire^ mon Père, de considérer ainsi tous ceux qui vous sont contraires, comme une seule personne. Votre haine les embrasse tous et en fait comme un corps de réprouvés, dont vous voulez que chacun réponde pour tous les autres. Il y a bien de la dif« férence entre les jésuites et ceux qui les combat* tent. Vous composez véritablement un corps uni dans un seul chef. C'est donc avec raison qu'on vous reproche les égarements de vos confrères. .. Mais, quant à moi, mon Père, il faut en juger autrement. Je n'ai pas souscrit le livre de la Sainte Virginité. On ouvrirait tous les troncs de Paris sans que je fusse moins catholique. Et enfin, je vous déclare hautement et nettement, que personne ne répond de mes lettres que ^moi, et que
je ne réponds de rien que de mes lettres. » Voilà le ton, et voilà l'éloquence. Est-ce que Don Sanche d'Aragon^ de Corneille, n'est pas contemporain des Provinciales?
Il faut expliquer cette perfection. Â la vérité, on l'explique par le génie de Pascal : mais suf fitil de dire : « Pascal avait du génie » pour rendre compte du prodigieux changement qui fait du grand « géomètre » un grand écrivain? Et puis ce ton, cet air, cette allure, cet art si conscient, si voulu, c'est du génie sans doute, mais du génie instruit et formé. Instruit par quoi ? et par qui formé?
Pascal voit beaucoup les salons, celui de Mme de Sablé, celui de Mme de Longueville, celui de Mme de La Fayette : il y va au moins autant depuis sa conversion, que pendant la période mondaine de sa vie. On y avait du goût et du style : les Maximes de La Rochefoucauld sortirent de là. Là était le bon jugement sur les ouvrages de l'esprit. Nous avons entendu
Arnauld dire à Mme de Sablé : a Ce ne sont que les personnes comme vous que nous voulons avoir pour juges. » Ces personnes ont une communauté de goût, des principes, presque une théorie de Tart de bien écrire : elles ont « une montre ». « Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle, écrit Pascal, sont à Tégard des autres comme ceux qui ont une -montre à Tégard des autres. L'un dit : « Il y a deux heures »; l'autre dit : « Il n'y a que trois quarts d'heure » . Je regarde ma montre, et je dis à l'un : « Vous vous « ennuyez »; et à l'autre : « Le temps ne vous « dure guère » ; car il y a une heure et demie ; et je me moque de ceux qui disent... que j'en juge par fantaisie : ils ne savent pas que je juge par ma montre (i) ». Pascal a noté quelquesunes des lois de ce code par lequel on jugeait sûrement, à savoir le naturel et le vrai : « Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend (2) ». Ou encore : « Il faut de l'agréable et du réel, mais il faut que cet agréable soit luimême pris du vrai » (3). Ailleurs : « L'éloquence
(1) Pascal, Pensées, édïU Brunschvicg, n« 5.
(2) Ibid., n» 14.
(3) Ihid., n» 25.
est une peinture de la pensée (i) » . L'affectation, il la regarde comme une faute de goût et de ton : la poésie qui parle a siècle d'or^ merveille de nos jours, fatal. . . (2) », est « une reine de village » (3) . Il a pour le choix des mots et des figures, des réflexions piquantes et profondes ; en ces matières où « il n'y a pas de règle générale », il possède un tact merveilleux : sur les répétitions, sur l'emploi des périphrases, sur les cas où il « faut appeler Paris Paris », et sur ceux où « il la faut appeler capitale du royaume » (4); sur les fausses symétries^ sur les expressions forcées, ses observations sont célèbres, courent maintenant les rues comme des proverbes. Mais il insiste en deux points : d'abord, tout le secret d'un auteur selon lui consiste à a agréer », et en second lieu, on ne peut « agréer » qu'en se montrant « honnête homme ». a II faut qu'on n'en puisse dire ni : a II est mathématicien », ni a prédicateur », ni « éloquent », mais a honnête homme. » « Cette qualité universelle me plaît seule (5). » Â ces dernieris traits on ne peut se tromper, Pascal est
(1) Pensêet, n» 26.
(2) Ibid., no 33.
(3) Ibid., n» 16.
(4) Ibid,, n» 49.
(5) Ibid., no 35.
le disciple du maître dans « Tart d'agréer » du plus « honnête homme » qui connût alors le monde, de son ami le chevalier Méré. La doctrine littéraire, dont quelques traits épars se retrouvent ainsi dans les notes brèves de Pascal, dont Tautorité se fait constamment sentir dans les Provinciales^ nous la tenons tout entière : le chevalier Méré va nous la donner (i).
Le lecteur se rappelle la définition de V o honnête homme », que nous ont fournie les œuvres du chevalier. Pour ce parfait mondain la vie mondaine était la perfection de la vie humaine; elle déterminait l'idéal moral; elle était toute la morale de l'homme; M. de Camors, le héros d'Octave Feuillet, n'a de croyance d'aucune sorte; il ne veut être lié que parla loi de Thonneur, Méré, qui n'a pas plus de croyances que M. de Camors, ne veut être tenu que par la loi du monde. Seule-
(1) Voir au tome précédent, chap. vu.
ment M. de Gamors, qui a l'esprit fruste et le cœur brutal, entend mal la loi de Thonneur, ne peut même pas s'y conformer et en meurt; Méré, qui a l'esprit ample et orné, et qui n'a point de passions, enricliit merveilleusement l'idée de « l'honnêteté », et il en vit heureux jusqu'à une extrême vieillesse.
Or la qualité essentielle de l'honnête homme était l'agrément : entendez que l'honnête homme devait savoir agréer aux gens pareils à lui, au milieu de qui il avait à vivre. Agréer! chose difficile et délicate : car il ne s'agit pas d'agréer par de faux semblants; il faut avoir l'esprit juste, le cœur droit et sincère, et de la bonté, et de la simplicité, et le sens de ce qui sied et le sens de ce qui est bien ; par-dessus tout ce « sens intérieur», ce « discernement subtil », « qui pénètre en tout et qui comprend de quelle nature sont les choses qui se présentent », « qui découvre ce qui se passe dans le cœur et Pesprit des personnes qu'on entretient, qui permet de ne dire et de ne faire que ce qui correspond aux pensées et aux sentiments de ces personnes. »
Le chevalier Méré a appliqué lui-même aux ouvrages de l'esprit ses principes. Il était un humaniste de tout premier ordre; il avait connu
et fréquenté Balzac (i). Dans une société qui aimait les vers spirituels et la prose délicate, où les lettres prolongeaient la conversation, ce n'était pas faire le professeur de rhétorique, ou le pédant, que de donner un art de bien écrire.
La première qualité et la plus malaisée de ^écrivain c'est de rester « honnête homme » . « Pour revenir à la manière d'écrire, dit-il, ce qui m'en semble le plus rare et le plus malaisé, c'est de s'en acquitter en honnête homme ». Qu'on prenne garde de ne point parler en auteur : a Je disais à quelqu'un fort savant, qu'il parlait en auteur. Et quoij me répondit cet homme, ne le suis-je pas? Vous ne l'êtes que trop, repris-je en riant. » )
Mais comment donc parler en honnête homme? »
C'est parler avec les sentiments de l'honnête ,
homme : rien de bas, de méchant, d'affecté ou de vaniteux ne doit paraître dans les paroles : rien %
de faux non plus : et « bien penser » est la source }
du bien dire : « Jamais une raison fausse n^a pro- J
(1) Voici le début d'une lettre de Méré à Balzac : « Vous i
voulez, monsieur, que nos lettres soient aussi libres qae nos .
entretiens, et qu'en nous écrivant nous pensions être encore 5!
à discourir de tout ce qui nous venait dans l'esprit, au bord ^
de votre belle Charente, où, nous roulant sur l'herbe et sur les fleurs, vous étiez d'avis que nous fissions impunément des solécismes. » Balzac l'estimait beaucoup comme humaniste : « Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers. »
duit une beauté véritable ». En tout aussi rien d'emprunté, ni d'artificiel : « Le bon ]art se montre sous une apparence naturelle, il n'aime que la bonté simple et naïve, et quoiqu'il travaille pour mettre ses agréments dans leur jour, il songe principalement à se cacher. » Ainsi l'art n'est pas exclu : Méré le couvre mais ne Fôte pas. L'art consiste dans l'ordre : « tous les esprits bien faits aiment l'ordre » . Mais il y a un bon et un mauvais ordre. « On pratique une certaine méthode bien désagréable encore qu'elle ait, disait-on, je ne sais quoi de l'ordre qui plaît toujours. Elle consiste en cela principalement que ceux qui s'en servent aiment beaucoup à diviser tout ce qui se présente, et même des choses qui ne se voudraient point quitter». C'est le mauvais ordre. « Manier le cœur et l'esprit comme la nature qui se conduit insensiblement et par des degrés imperceptibles », c'est le bon ordre. Le bon ordre « paraît aussi à se conduire selon la différence des choses ». « Dans les sujets les plus sérieux et les plus relovés où le discours ne s'adresse qu'à l'intelligence, on peut bien mêler quelque gaieté pour délasser l'esprit; mais il s'en faut bien garder dans les choses qui vont au cœur et qui l'ont touché de pitié. »
L'art consiste encore dans l'expression. Le chevalier a des règles pour la pureté du langage, il en a pour le choix des mots : règles soumises elles aussi à la loi de la sincérité et à l'idéal de l'honnêteté. La délicatesse du sentiment fait celle du langage, ou encore : « l'excellent choix des mots et Tadresse de s'expliquer de bonne grâce viennent du sentiment de ce qui sied le mieux en chaque matière ». De là le mépris de l'obscurité : « lorsqu'on parle on ne saurait être trop intelligible »; de là le mépris des « fausses parures »; et le mépris plus grand des « équivoques » , des « proverbes employés curieusement » ; des formules bizarres dues à la mode : non pas au reste que sous prétexte de dire des choses simples, on puisse dire des choses communes, celles-ci par exemple a que tout le monde sait par cœur : la part que je prends à votre déplaisir. J'ai yvl parier en ouvrant une lettre de consolation que cela s'y trouverait, et une dame fort triste qui l'avait reçue ne put s'empêcher d'en rire ».
Il y a des cas où l'on peut à demi sortir de la simplicité : c'est quand on use du langage figuré : « Le langage figuré, écrit le chevalier, n'est pas si naturel que le propre, et je serais d'avis qu'on usât toujours du propre, à moins que de juger ou
de sentir le figuré plus commode ou plus agréable. Quelques personnes s'imaginent que le figuré n'est bon que pour réparer les défauts d'une langue; et cependant cela n'est point vrai : car, outre que le figuré, quand on le prend d'un objet noble et connu, exprime; souvent mieux ce qu'on veut dire que le propre, il donne encore quelque vue, et je ne sais quoi qui plaît, qu'on ne trouve pas dans le propre. Il est vrai que la plupart du monde en abuse. Ce langage est une espèce de parure, et nous souffrons un habit simple sans y prendre garde, au lieu que nous rebutons les faux ornements. » Ajoutons enfin ce conseil : a II faut que le sens s'étende plus loin que les paroles; les excellents peintres ne peignent pas tout, ils donnent de l'exercice à l'imagination et en laissent plus à penser qu'ils n'en découvrent ».
Qui objserve ces préceptes, est capable de toutes les sortes de l'éloquence, même de la plus haute, car « la haute éloquence », qui n'exclut ni le naturel, ni le simple, ni le familier, » n'a pas une autre source qu'un discernement juste et subtil, mais si haut et de si grande étendue qu'on ne trouve rien au-dessus, ni au delà » .
Pour rendre un homme capable de cet art si parfait, trois choses sont nécessaires : les règles
d'abord, celles qu'enseignent les maîtres du métier, les critiques et les grammairiens; mais elles ne sont presque rien : ensuite l'éducation du cœur et de l'esprit qui se fait par les conversations, la fréquentation des « honnêtes gens », et qui exige certaines dispositions naturelles; enfin la lecture et l'admiration des grands modèles :
Homère en poésie, en prose Platon; puis Démosthène au-dessous de Platon, puis César peutêtre. Notre chevalier n'aime point et ne conseille pas ce que les pédants admiraient, il n'a pour Cicéron que des critiques et des railleries, et il n'éprouve nulle sympathie pour Virgile qui montre trop son art.
Telle est la leçon de Méré, infiniment éloignée de celle que donnaient les précieux, et de celles que donnaient les géomètres. Un précieux parle pour qu'on l'admire, emploie des tours recherchés, qui le distinguent du commun, et que seul son cercle peut comprendre; un précieux exprime ses sentiments de hauteur, son indépendance, sa domination, à l'égard du reste des humains : un précieux a les yeux fermés sur les autres, il ne regarde que lui-même. Un géomètre raisonne par principe, l'idée suit l'idée, d'une nécessité infaillible ; il ne regarde ni les autres ni lui-même ;
il pourrait parler comme Bourdaloue^ les yeux clos. Méré aura sans cesse les yeux» ses yeux si fins et si pétillants, fixés sur ses auditeurs, et ce qu'il appelle l'agrément, ce que Fénelon appellera l'insinuation, c'est une domination insensible et délicate qu'il exerce en se soumettant à autrui.
Pascal, selon sa coutume, a admirablement dégagé le principe de cette rhétorique. « L'éloquence, dit-ilj consiste dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle, d'un côté, et de l'autre, les pensées et les expressions dont on se sert; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de l'homme, pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu'on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu^on donne h son discours, pour voir si l'un est fait pour l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur soit comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer le plus qu'il est possible dans le simple naturel; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle, il faut qu'elle soit propre au
^ujet, qu'il n'y ait rien de ti^op ni rien de manque. »
La discipline du chevalier Méré a guéri le style de Pascal du méthodisme géométrique; l'aisance, Tagrénient, la mondanité des Provinciales^ — qualités qui se révèlent aussi bien dans la dialectique et le choix des idées que dans la phrase même et le choix des tours» viennent des fines observations de Méré.
Les œuvres du <îhevalier Méré sont cependant très loin de ressembler aux Provinciales.
La plupart, c'est vrai, sont des œuvres de vieillesse; Méré habite alors à la campagne, loin de la cour, et sa verve est tarie. Mais nimporte; de ses œuvres les plus jeunes et les meilleures aux Provinciales^ il y a plus que la distance du talent u génie. Méré est trop scrupuleusement enfermé lans son atticisme mondain : il fuit avec une «dresse persistante ce que les autres recherchent,
ia pointe, le trait, le mot vif, l'expression pittoresque; il avance avec d'insensibles nuances, je veux en citer un curieux exemple.
Le modèle de Méré, c'était un Huguenot, M. de Saint-Surin. « Saint-Surin, écrit Méré, était fort honnête homme, et tout le monde recherchait son amitié; il était propre jusqu'à l'excès et néanmoins tout ce qui sentait le faste le choquait. Cependant il n'avait d'ordinaire que du linge uni, et des habits d'une étoffe de si peu d'éclat et de valeur, que la plupart n'en voudraient pas porter à la campagne. Mais il était si curieux de tout ce qui ne paraissait point, qu'on jugeait bien par là qu'il ne craignait pas la dépense. Un de ses amis le trouva dans le Palais, comme il achetait je ne sais quoi, et quand ce qu'il avait pris fut plié^ celui qui l'accompagnait lui voulut donner un laquais parce qu'il était seul. « J'aurais honte, dit-il, de porter cela si c'était un larcin; mais je l'ai paye, et, je pense, .plus chèrement qu'il ne fallait. » Gomme l'anecdote est amenée de loin I Comme le mouvement est bien ménagé I Et à la fin, au lieu d'un trait aigu et spirituel qui n'aurait senti ni le naturel, ni l'agréable conversation, remarquez que le mouvement se prolonge : « et, je pense, plus chèrement qu'il ne fallait » , dans une réflexion
apparemment superflue. Au « qu'il mourût » il ajoute le recours naturel du vieil Horace vers le « beau désespoir ».
Pascal, lui, n'a pas de ces scrupules, ou plutôt il a des scrupules tout différents : il coupe ses phrases, il épargne les transitions; il ne craint pas les heurts, il aime les formules vigoureuses ou pittoresques qui se gravent dans la mémoire : il écrit avec décision.
C'est que, outre les leçons deMéré,ilen a reçu d'autres. Il compare dans un fragment le style de Montaigne et d'Épictète qu^il admire, avec celui de Salomon de Tultie. Salomon de Tultie? qui est-ce donc? l'anagramme est transparent. Salomon de Tultie ou Louis de Montalte — ou Pascal —sont une même personne. Pascal a teçu laleçon de Montaigne et d'Épictète.
Aujourd'hui Montaigne est surtout admiré par la richesse et la multiplicité, la spontanéité de ses images. Peut-être au temps de Pascal admiraiton sa merveilleuse habileté d'écrivain. Les Essais sont un répertoire inépuisable, sont une perpétuelle leçon de style ; d'autres ont mieux su que Montaigne lier des idées, nul n'a mieux connu que lui l'art d'associer les mots; d'ailleurs il y met un soin invraisemblable, et ses ratures, même
sur une mise au net, sont infinies (i). Voulez-vous des exemples de cet art? Un des essais que Pascal cite le plus souvent dans ses Pensées , c'est V Art de conférer 9 huitième chapitre du livre III; ne nous arrêtons pas aux qualités d'imagination ; admirons seulement les figures de grammaire : ici l'alUtération ; les syllabes s'opposent aux syllabes : « Ce que les honnêtes hommes profitent au public à se faire imiter^ je le profiterais davantage à me faire éviter,,. Je m'instruis mieux par contrariété que par exemple, et par fuite que par suite ». Ailleurs, l'antithèse : « Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons des griffes ». Et que de formules serrées, que de sentences! « Que les mots aillent où va la pensée » . a (La science) en quelques mains c'est un sceptre, en quelques autres c'est une marotte ». Voulez-vous des interrogations; elles fourmillent. Des exclamations ne sont pas rares. Telle phrase est inachevée, volontairement; telle autre se prolonge, telle autre se coupe brusquement. Le plus grand souci de Montaigne, ce serale moindre souci du chevalier Méré, c'était celui de la variété, de la vie et de l'imprévu. Ahl certes, Montaigne « varie ses discours », comme dit Boileau.
(1) Voir l'édition municipale des Ettait que la ville de Bordeaux nous a chargé d'établir.
Voilà en quoi la fréquentation de Montaigne était utile après une rhétorique faite chez le chevalier Méré; la délicatesse monotone et terne du maître en Tart d'agréer avait besoin d'être complétée et corrigée par la vivacité pittoresque et nerveuse du maître en l'art d' « essayer ».
Les qualités de style qui sont passées de Montaigne à Épictète, je ne jurerais pas qu'elles appartiennent à Épictète lui-même; elles appartiennent peut-être tout simplement à Dom Goulu, qui a translaté du grec en français les Propos et le Manuel (1).
Dom Goulu a dédié à la reine Marguerite sa traduction. Dans cette dédicace il apprécie ainsi le style de son modèle : « Il a fait plus de profession de bien faire que de bien dire, ayant autant chéri l'un que méprisé l'autre : il ne sait que c^est que d'éloquence, de farder un langage, de choisir
(1) Voir le tome précédent,
de beaux mots, d'agencer artificieusement des paroles» de bien filer un discours et tirer de belles périodes, et les faire tomber en cadence. Si est-il pourtant vif, concis, acre et mordant; il touche et pique, et pénètre jusqu'au fond des plus profondes consciences. »
Dom Goulu veut que sa traduction ait les mêmes qualités. Du Perron traduisant Cicéron, Malherbe traduisant Tite-Live et Sénèque, seront préoccupés de bien filer un discours, de tirer de belles périodes, de les faire tomber en cadence. Us veulent enrichir la langue, et donner à l'éloquence française des modèles de ce style noble, ample et périodique où Balzac sera inimitable. Dom Goulu, lui, se moque des périodes... Sa phrase est courte, inachevée parfois, toujours concise. C'est un dialogue dense et prompt, direct et acéré. Et les mots? Voilà un auteur qui ne craint pas les expressions pittoresques, les termes d'argot, les vocables grossiers. Les choses les plus basses il les appelle par leur nom; il va jusqu'aux plus sales. Tel entretien sur la propreté nous mène, dans le français de Dom Goulu»
jusqu'au dégoût. Mais l'ensemble y gagne d'être haut en couleur, familier et inoubliable.
Prenons un exemple bref. Ne comparons pas
Dom Goulu avec G. Boileau qui traduisit le Manuel en 165S, et le délaya, mais avec le meilleur des traducteurs modernes» Courdaveaux. Mettons4es aux prises sur un même passage. Courdaveaux, très exact, écrit : ,
« Pourquoi nous emporter contre la plupart d'entre eux?
— Ce sont des filous et des voleurs 1 dis-tu.
— Qu'est-ce donc que les filous et les voleurs? —Des gens qui se trompent sur ce qui est bon
et ce qui est mauvais ».
Voici maintenant le vieux traducteur :
« Et cependant nous nous fâchons à (contre)
plusieurs. Sont, dit-il, des larrons, des tire-laine
et des frippe-manteaux.
— Qu'est-ce que vous appelez larron et tirelaine?
— Non? ce sont des gens qui s'abusent du jugement qu'ils font du bien et du mal. »
Citons encore un passage du chapitre vu du livre IV, qui a fait sur Pascal une profonde impression. Il s'agit de l'effroi que le prince nous inspire avec « ses gardes, ses archers, ses hallebardiers » . Épictète veut nous guérir de cet effroi :
— « Montrez-moi un peu les épées de ces coupe-jarrets.
— Voyez qu'elles sont longues et pointues.
— Et que font ces épées longues et pointues?
— Elles tuent.
— Et que fait la fièvre?
— Rien autre chose.
— Et une tuile?
— Rien davantage.
a (Puisqu'il faut mourir) ne m'importe nullement si la fièvre fait cela, ou une tuile ou un soudard. Que s'il en faut faire la comparaison, je sais qu'un soudard le fera plus dispotement et avec moins de peine et de douleur. Quand donc je ne craindrai rien de tout ce que le tyran peut me faire, et que je ne désirerai rien de tout ce qu'il me saurait donner, quelle occasion ai-je de faire grand cas de lui, de jouer àl'esbahi? »
Dans des passages plus vifs (et plus probants) Épictète s'adresse à a un qui fut autrefois surpris en adultère ».
— a Que voulez-vous que nous fassions de vous? Il n'y a point de lieu pour vous placer 1
— « Quoi? les femmes ne sont-elles pas communes dénature?
— « Et moi je vous dis que le petit cochon de lait est commun à tous ceux qui sont à table. Mais, quand chacun a pris son morceau, allez
friper, si bon vous semble, la part de celui qui est assis auprès de vous, ou bien lui prenez en cachette, et mettant la main sur son assiette, avalez-la, ou, si vous ne pouvez gripper la chair, engraissez vos doigts et les lichez I l'honnête homme, à table, et digne de manger en la compagnie de Socrate t »
Un dernier exemple, pour terminer, plus noble celui-là. C'est un cynique qui parle : « Comment se fait-il que celui qui n'a rien, qui est tout fin nu, qui n'a ni maison ni buron, qui est ord, sale et crasseux, esclave, ou banni de son pays, fût heureux et content? Voilà que Dieu m'a envoyé vers vous pour vous montrer par effet que cela peut être. Regardez-moi, que je suis sans feu, sans lieu, sans richesses, sans profession, sans valets, que je couche par terre, sans femme, sans enfants, sans plaid et sans procès, n'ayant rien que la terre et le ciel et un méchant manteau rapetacé. Et cependant que me défautil? Ne suis-je pas exempt de douleur et de tristesse, sans crainte et sans peur, franc et libre ?. . . Quand jamais ai-je accusé ni Dieu ni homme, ni blâmé personne?... Tout est plein d'amis, premièrement de Dieu, et puis des hommes... Il n'y a point d'hommes orphelins, mais il y a un Père de tous.
qui a soin de chacun, toujours et continuellement. »
Eh bien, Pascal, le savant, « Tami de Méré, rhonnéte homme », a réagi, est devenu le disciple, l'imitateur, l'inspiré de cet Épictète. Il est devenu l'écrivain de son temps le plus riche en expressions familières et brutales, en images brèves, fortes, inoubliables. Enfin qui sait si le dialogue des Provinciales n'a pas été suggéré à Pascal par la forme même des entretiens d'Épictète?
D'ailleurs il n'était peut-être besoin ni de Montaigne ni d'Épictète pour donner du nerf aux Provinciales, Bon pour un homme du monde, ce soin des nuances; bon pour un salon el pour un auditoire délicat d'accepter ces lointains détours et ces progrès insensibles. Mais quand l'ennemi est aux portes du sanctuaire, il faut frapper aussi fort qu'on le peut. Et quand on al'àme agitée des plus nobles et des plus violentes colères, quand on
est forcé de se cacher, et qu'on risque la Bastille, on dit adieu aux excès de l'atticisme.
Dès la première Provinciale, Tauteur, le mystérieux et glorieux auteur dut se cacher. 11 se cachait pour qu'on ignorât d'où partaient les flèches acérées, pour que l'ennemi ne pût se mettre à couvert, pour que lui-même demeurât à couvert. La police cherchait, tantôt amusée, tantôt irritée, amusée par tant d'esprit, irritée par tant de mystère.
Ce rôle, non certes de gibier fuyant les chasseurs et trompant les chiens, mais de chevalier masqué, de champion invisible, de Lohengrin, ou de Lagardère, Pascal le tint avec joie, et s'en égayait. Sa troisième lettre est signée : « Votre très humble et très obéissant serviteur E. A. A. B. P. A. F. D. E. P. ». Cherchez, messieurs les Thomistes, et messieurs les Molinistes; cherchez, messieurs les docteurs de Sorbonne ! Votre adversaire a signé son nom et s'est moqué de vous, et ses majuscules voulaient dire : Votre très humble, très obéissant serviteur Et Ancien Ami Biaise Pascal Auvergnat, fils d'Etienne Pascal. » Le chevalier Méré n'aurait pas osé s'aventurer dans de tels jeux 1 Et puis la colère est venue, et l'inquiétude. La
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Bastille pour lui, ou la nécessité de s'exiler en province, voilà ce que risquait Pascal» et il n'en était peut-être pas trop en peine. Mais il tremblait pour ses amis de Port-Royal. Ce n'était pas l'atteindre que de disperser les solitaires et les religieuses, et de fermer les petites écoles, mais c'était atteindre son cœur. Ce n'était pas lui qui serait chassé, qui serait ruiné, qui serait exilé : mais c'est tous ceux auxquels il tient. Or en mars 1656 tous ces malheurs, après avoir longtemps menacé Port-Royal, semblèrent près de se réaliser, commencèrent à se réaliser; le miracle seul de la Sainte-Êpine en arrêta l'effet complet, mais sans arrêter les transes. Les mêmes ennemis qui avaient rayé du corps des docteurs de Sorbonne Arnauldet ses partisans déclarés, ne désarmèrent jamais contre le centre de l'action janséniste et le sanctuaire de la grâce efficace.
Voilà les inquiétudes que dissimule le jeu brillant des Provinciales, voilà le sérieux qui empêche ce jeu d'être trop brillant. Quand on refait jusqu'à treize fois le même morceau, ne risquet-on pas de tomber dans le purisme, d'énerver la franche vigueur du style? Non, si l'intérêt qu'on défend est assez grand pour qu'à la treizième reprise du manuscrit on soit toujours plus
préoccupé de cet intérêt que des corrections à faire et de la perfection à atteindre.
Cet intérêt majeur, cet intérêt de vie et de mort, Pascal Tenvisageait sans cesse; c'est ce qui le met au-dessus d'un Balzac ou d'un Méré, infini* ment au-dessus. Montaigne, Ëpictète y sont pour quelque chose : la cause et l'auteur y sont pour beaucoup plus, y sont quasi pour tout.