LES DERNIÈRES PROVINCIALES
I. La « théorie » janséniste. -* II. Le fait et le droit, premier couple de vérités contraires. — III. La grâce et la liberté, second couple. — lY. La suite de la « théorie ».
Nous pouvons maintenanl définir la portée des deux dernières Provinciales (i). Et nous devons les rattacher aux quatre premières.
(1) Ces ProvinciaUi doivent beaucoup aux Diiquisition$ de Paul iRBNéE, parues un peu auparavant. D'ailleurs, dans sa traduction latine des Provinciales, Nicole les donne en Appendice. (LuDovici MoNTALTi lAtteroe Provincialet de morali et poH- Ucœ jetuiiarum dUeiplina a Willblmo Wsndrockio salisburgenti theologoegallicoin latinamHnguamtrantlatœ, etc. Coloniae apitd Nicolaum Sehouten 1658 — VAdmonilio ad lectorem est ainsi datée par erreur : /// Nonat Maii An, 1657; il faut lire 1658.) La dix- septième Provinciale cependant doit beaucoup plus à un écrit alors inédit d'Arnauld et composé vers 1654 ou 1656, « Mémoire sur l'Infaillibilité du pape et des conciles dans les faits non révélés ». (Arnaud, CEuvret complètes, t. X.) C'est là que Pascal a pris la ciiAtion de Bellarmin et l'histoire du décret du pape Honorius.
Toutes les illogicités, toutes les variations de Port-Royal sur la doctrine, ouï, elles s'y trouvent; et le premier objet de Pascal c'est de les mettre en pleine lumière avec leurs oppositions; mais elles prennent un sens profond. Les premiers théologiens jansénistes s'étaient lancés les yeux fermés et à corps perdu, dans la doctrine trop simplifiée de la grâce efficace. A mesure qu'on leur faisait voir les vérités qu'ils oubliaient et celles qu'ils niaient, ils retouchaient leur doctrine; ils la compliquaient ou ils l'atténuaient; ils y ajoutaient de subtiles réserves; au besoin même ils y impliquaient des contradictions formelles. Tout ce travail, Pascal veut bien l'accepter tel quel; ce chaos, il l'inscrit à son compte : mais il y met de l'ordre, et il le résout en une double série parallèle de vérités provisoirement contraires. Cette double série de vérités, ce ne sont plus des concessions qu'il fait à ses adversaires (1). Il obéit simplement aux habitudes et aux méthodes de l'esprit scientifique. Bon pour un théologien scolastique, de déduire les vérités les
(1) On a beaucoup reproché à Pascal ces soi-disant coocessions. Le regretté M. Couture, dans le Bulletin de Littérature eeclésiaslique(asmée 1901)» a, le premier, rattaché ces variations à rhistoire intérieure de Port-Royal, mais il n'y voit qu'une manœuvre.
PASCAL ET SON TEMPS iS5
unes des autres en une série unilinéaire ! Mais un physicien géomètre sait et proclame que les vérités toujours apparaissent dispersées» sans lien entre elles ; et que c'est déjà un grand mérite de les maintenir toutes et de les classer. Les Jésuites crient que les jansénistes, professant sur toutes les problèmes de la grâce certaines solutions, ne pouvaient en admettre certaines autres qui sont contraires et que l'orthodoxie impose. Pascal, avec l'autorité de son génie, répond qu'il tient ferme les uns et les autres. Cela fait, Pascal n'a rempli que la moitié de sa tâche de savant : il faut encore trouver les principes supérieurs qui résolvent les discordances, et qui « accordent solidement toutes les propositions contradictoires en apparence, mais en effet liées ensemble par un enchaînement admirable; » la théorie est à créer; Pascal la crée et l'expose.
Et voilà tout l'objet de la dix-septième, de la dix-huitième, et s'il avait pu y en avoir d'autres, des autres Provinciales.
La première des dualités à concilier, la plus pressante, c'est ceUe même qui arrachait à Pascal dans sa correspondance avec Mlle de Roannez le cri : « Je ne me séparerai jamais. » Une vérité, c'est qu^ilfaut obéir aux constitutions du pape, et une autre vérité, c'est qu'il ne faut pas accepter la condamnation prononcée par le pape contre les cinq propositions. Le principe conciliateur, Pascal le prend à Arnauld, c'est la distinction du droit et du fait. Déjà cette distinction se trouve dans lapremière Provinciale, mais trop brièvement indiquée et vite confondue avec une autre dis* linction du droit et du fait à laquelle on ramenait les erreurs d' Arnauld. A cette époque elle n'avait aucune importance pour l'esprit de Pascal; ici elle est développée avec ampleur : n'est-ce pas en effet toute la question de l'Unité qui se pose, car si Pascal rompt le lien avec le pape, en quoi donc le jansénisme différera-t-il d'un calvinisme atténué? Aussi accumule-t-il les exemples, citant
les précédents, et par miUe précautions s'efforçant d'empêcher que le refus d'accepter les cinq propositions se tourne en rupture. Ne croyons pas qu'il agisse ainsi pour éviter une condamnation, pour gagner des amis, pour démonter les batteries du P. Annat : il veut satisfaire et luimême et son esprit et sa conscience Le principe solide qu'il établit va bien au delà de la difficulté présente, puisqu'il s'applique à tous les cas analogues (1). Il faut, dit Pascal aux jésuites, pour conclure la dix-septième Provinciale, il faut « qu'on sache que ceux qui refuseraient de signer ce que vous voudriez qu'on exigeât d'eux, ne le refusent qu'à cause de la question de fait; et qu'étant prêts à signer celle de foi, ils ne sauraient être hérétiques par le refus, puisqu'enfin il est bien de foi que ces propositions sont hérétiques, mais qu'il ne sera jamais de foi qu'elles soient de Jaosénius. Us sont sans erreur, cela suffit. Peut- Atre interprètent-ils Jansénius trop favorablement (2); mais peut-être ne l'interprétez-vous pas
(1) Et notamment à la condamnation de Galilée.
(2) Remarquez comment la distinction est posée : les Jansénistes fussent-ils dans Torrenr sur Jansénius et le pape eût-i| raison pour la question du fait — ce que Pascal ne déclare pu impossible -— es n*sst pas par cette déeision (même juste) du pape que la question doit se décider. Une question de fait ■edèddeptttlefaiU
assez favorablement. Mais quoi qu'il en soit de c6 point de fait, ils sont certainement catholiques, puisqu*il n'est pas nécessaire pour l'être de dire qu'un autre ne l'est pas. »
Le second couple de vérités (et, selon le point de vue, ces vérités peuvent s'exprimer par mille formules), le second couple, donc, se rapporte à la liberté humaine. La grâce produit infailliblement son effet; c'est ce qu'enseigne avec raison Calvin en excluant à tort la proposition contraire. Les hommes ont le pouvoir de résister à la grâce, c'est ce que Molina, de son côté, enseigne avec raison eu excluant à tort la proposition con* traire. Pascal affirme à la fois l'une et l'autre proposition, « aussi ferme à soutenir contre Calvin le pouvoir que la volonté a de résister même à la grâce efficace et victorieuse, qu'à défendre contre Molina le pouvoir de cette grâce sur la volonté, aussi jaloux de l'une de ces vérités que de l'autre. » Mais qui ne voit combien ces
vérités sont opposées? Or Pascal prétend posséder le principe par où elles se concilient et s'enchaînent, et le voici : « Dieu change le cœur de rbomme par une douceur céleste qu'il y répand, qui, surmontant la délectation de la chair, fait que Thomme sentant d'un côté sa mortalité et son néant, et découvrant de l!autre la grau-» deur de l'éternité de Dieu, conçoit du dégoût pour les délices du péché qui le séparent du bien incorruptible, et, trouvant sa plus grande joie dans le Dieu qui le charme, il s'y porte infailli* blement de lui-même par un mouvement tout libre, tout volontaire, tout amoureux; de sorte que ce lui serait une peine et un supplice de s'en séparer. Ce n'est pas qu'il ne puisse toujours s'en éloigner, et qu'il ne s'en éloignât effectivement s'il le voulait ; mais comment le voudrait-il, puisque la volonté ne se porte jamais qu'à ce qui lui plaît le plus, et que rien ne lui plaît tant alors que ce bien unique, qui comprend en soi tous les autres biens ? »
Cette solution que Pascal propose nous est un peu obscure. Elle avait, pour les gens du dixseptième siècle, une parfaite clarté : elle se ramène à ce principe célèbre que « l'empire de la
délectation n'est non plus tyrannie que Teoipire de la raison et de la justice (1). » La troisième Disquisition de Paul Irénée, sur laquelle fut faite la dix-huitième Provinciale, explique ce principe en l'inclinant vers le thomisme ; mais c'est de Jansénius et plus immédiatement d'Arnauld que Pascal le tenait. Arnauld s'est servi, pour faire entendre sa pensée, d'un exemple topique : Un sujet loyal et fidèle aime son roi, aime son devoir de sujet, ne manquera jamais à ce devoir de sujet, il lui est impossible d'y manquer : qui oserait pourtant dire que ce sujet n'a plus le pouvoir de manquer à son roi, que la volonté de ce sujet n'est pas libre? Ainsi en est-il du juste et de Dieu ; la grâce révèle au juste l'attrait de Dieu ; plus la grâce est efflcace, mieux l'attrait de Dieu est révélé et plus le juste aime Dieu ; il devient impossible à ce juste aimant Dieu, de se conduire comme l'infidèle ou comme le pécheur : conclurons-nous que ce juste ait perdu le pouvoir de pécher, et que ce juste ait cessé d'être libre? (2). Cela suffit à Pascal. A tout le monde cela ne saurait suffire, car cette théorie supprime tout sim-
(1) P§n$éêt, éâit. Bninsehvieg, ii< 3>5.
(2) Arnauld, Seconde Apologie pour momitur Jmténiui, livre m, chap. IV. (CÊuvrêêeomplêieÈ, t. XVII, p. 1157.)
plement ce que le thomisme conserve, c'esi-à-dire « l'idée entière de la liberté », c'est-à-dire encore « le pouvoir de se déterminer indépendamment de tout attrait et de toute raison autre que notre propre détermination », c'est-à-dire enfin « la liberté du choix » ou c libre arbitre » (1). Mais Pascal ne tenait nullement au libre arbitre : cette conception d'une détermination sans autre cause qu'elle-même passait son intelligence de savant (2).
(1) Expressions prises au Traité du lihrs arbitre de Bossuet.
(S) Cette différence essentielle entre la psychologie des thomistes et celle de Pascal ou des jansénistes (car Pascal s'accorde ici avec tout le parti) a été marquée très vigoureusement par Bossuet, dans ce fameux Traité du libre arbitre, qui a visiblement pour objet de dissiper la confusion volontairement établie par les jansénistes entre la doctrine de VAugustinus et celle de la Somme.
Je ne sais qui, M. Ernest Havet, je crois, écrit : « C*est seulement par cette ressource de la soumission et du silence, que Bossuet a réussi à se distinguer des jansénistes. Autrement sa théologie est aussi près que possible de la leur, » C'est une bonne erreur; le Traité du libre arbitre établit : i* que la doctrine thomiste conserve « l'idée entière de liberté » et sauve le « libre arbitre » ou « liberté de choix » ou « pouvoir de nous déterminer indépendamment de tout attrait et de toute autre raison que notre propre détermination »;2«que la doctrine des délectations, c'est-à-dire la doctrine janséniste détruit le libre arbitre eVûe conserve que cette « liberté avec nécessité » dont Jansénius tout le premier, Arnauld, et le P. Gibieuf de l'oratoire sont les défenseurs : 3* que le libre arbitre est une vérité essentielle, et que la « liberté avec nécessité » est un déterminisme inacceptable.
ni. 11
Il restait à Pascal d'autres antinomies à dénouer. Ce déroulement de la « théorie » janséniste paraissait loin de son terme. Mais la dixhuitième Provinciale fut la dernière. Cependant la réflexion de Pascal ne s'est pas arrêté : seulement au lieu de porter tout son effort sur les autres difficultés, Pascal revient et s'acharne sur cet accord de la volonté humaine avec la force divme. 11 cherche^ en tâtonnant de nouvelles conciliations. D'ailleurs pour l'opinion publique et pour les théologiens le problème est resté longtemps actuel; et cette question de savoir en quel sens les fidèles ont le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu, et en quel sens ils ne l'ont pas, sur laquelle Arnauld avait été frappé par la Sorbonne, n'avait nullement été dénouée par les explications d'Arnauld, l'arrêt de la Sorbonne et les Provinciales. En 1657 le doyen de Senlis, M, Deslions, en 1659, l'évêque d'Angers, frère d'Arnauld, demandent au docteur condamné
deg explications qu'il fournit très amples. Et Pascal aussi, soit pour satisfaire à autrui, soit pour se satisfaire lui-même, reprend ce qu'il a agité dans la dix-septième et la dix-huitième Provinciale. II essaye, un, deux principes, ne paraissant jamais s'être complètement mis l'esprit en repos. Et à la vérité, ses idées sont plus subtiles que décisives (1). Mais c'est au milieu de ces embarras intellectuels, qu'en battant çà et là le terrain, il arrive à un des sommets les plus hauts de sa philosophie.
En réalité de quelque biais qu'on prenne la théorie de la grâce, et de la coopération humaine à la grâce, l'effort intellectuel se heurte à ce fait : chaque homme a une détermination ou, mieux.
(i) C'est dans trois traités inachevés qui portent les titres suivants : i^ Lettres tttr la pottibilité d^aeeomplir les eommandéments de Dieu ; 2* Dissertation sur le véritable sens de ces paroles des saints Pères et du Concile de Trente : les commandements ne tant pas impossibles aux justes; 3" Discours où l*on fait voir 9tt't< tt*y a pas de relation 'nécessaire entre la possibilité et le pou* voir, U est bien difficile de les dater. Pascal y copie sans les nommer difTérents passages de la Deuxième lettre d*Amauld à un due et pair, U y a des citations et des idées que je n'ai pas retrouvées dans la controverse qui a accompagné et suivi la condamnation d'Amauld. Faut-il y voir la preuve que c'est le résultat de recherches nouvelles et par conséquent postérieures aux Provinciales? £n tout cas dans les Pensées, les idées de Pascal se rattachent plus tôt & ces trois traités qu'aux PrO' vineiales. Us viennent d'être publiés par M. Jovy dans le livre que j'ai déjà cité : Pascal inédit, p. 32 et suivantes, avec un commentaire excellent dan» sa sobriété.
i64 PASCAL ET SON TEMPS
est une détermination. Et c'est en réalité ce seul fait qu'il s'agit d'expliquer.
Cette détermination â sa cause dans les phénomènes antérieurs de la vie et de la nature» disaient les matérialistes qui réduisaient en ce temps Tàcne à un jeu d*atomes. Naturellement ce grossier mécanisme ne convient pas à Pascal. Cette détermination a sa cause en elle-même, disaient les philosophes spiritualistes et les chrétiens ; et ils imaginaient une puissance spéciale de se déterminer indépendamment de toute détermination antérieure, qu'ils appelaient libre arbitre. Ceux-là encore ne plaisent pas à Pascal : il les trouve contraires au sens commun. Quelle solution trouver? En voici une.
c L'homme, dit-il, est maintenant esclave de la délectation; ce qui le délecte davantage l'attire infailliblement : ce qui est un principe si clair, et dans le sens commun, et dans saint Augustin, qu'on ne peut le nier sans renoncer à Tun et à l'autre. Car qu'y a-tii de plus clair que cette proposition^ que Ton fait toujours ce qui délecte le plus, puisque ce n'est autre chose que de dire que Ton fait toujours ce qui plaît le mieux, c'est-à-dire que l'on veut toujours ce qui plaît, c'est-à-dire que l'on veut toujours ce que l'on veut, et que dans l'état où est aujourd'hui notre âme réduite, il est inconcevable qu'elle veuille autre chose que ce qu'il lui plaît vouloir, c'est-à-dire ce qui la
dëlecte le plus. Et qu'on ne prétende pas subtiliser en disant que laVolontë, pour marquer sa puissance, choisira quelquefois ce qui lui platt le moins; car alors il lui plaira davantage de marquer sa puissance^ que de vouloir le bien qu'elle quitte; de sorte que quand elle s'efforce de fuir ce qui lui platt» ce n'est que pour faire ce qui lui platt : étant impossible qu'elle veuille autre chose que ce qu'il lui platt de vouloir. Et c'est ce qui a fait établir à saint Augustin cette maxime, pour fondement de la manière dont la volonté agit : c Quod amplius delectat, secundum id
c operemur necesse est. » On dira peut-être
qu^en posant les délectations égales de la part de l'esprit et de la part de la chair, il recouvrera ses premières indifférences et son premier équilibre; et qu'il sera en cet état aussi libre de choisir les opposés qui le délectent également, qu'Adam étoit libre de s'y porter, quand il ne sentoit aucune délectation. Mais la réponse est bien facile à cette objection, quoiqu'elle paroisse considérable. Il est bien vrai que le libre arbitre en cet état ne sera entratné, ni par l'une ni par l'autre de ces concupiscences; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit libre d'aller à l'une ou à l'autre; mais il s'ensuit, au contraire, qu'il ne pourra choisir ni l'une ni l'autre: car comment feroit-il un choix entre deux délectations égales, lui qui ne veut main-., tenant que ce qyi lui délecte le plus? > (i)
La délectation serait donc la cause de la déter^ mination? Dans ce cas» comme tout serait clair.
(i) JovT, Poical inédUi p. iSli
iOô PASCAL ET SON TEMPS
Mais une telle supposition, Pascal ne Texamiaé même pas. Il sait trop bien que la force de la délectation est en nous plus que dans l'objet, ou plutôt que la puissance attirante des objets de notre amour, n'est point stable, ne dépend pas d'eux ni de nous. Notre détermination n'est pas dans les objets. Où donc? En Dieu.
Et notez que cela nous paraît inhumain, et inconcevable ; mais n'est-elle pas aussi inconce-vable, et beaucoup plus opposée au sens commun»' la doctrine qui nous donne la détermination de notre être. En somme, à quelque place qu'on la mette, c'est la détermination en elle-même qui est inconcevable. Attribuez-la à une rencontre d'atomes, à une décision humaine^ à un décret divin, le mystère qui fait que chacun de nous est ce qu'il est, reste mystère. Mais il est bien plus conforme à la méthode scientifique, à la raison et à la nature humaine, de la placer dans l'ordre supérieur, de la mettre en Dieu. Par là, tout s'explique — sauf le mystère qui reste inexplicable, — tout apparaît plein de convenance, et plein de piété.
Reconnaissez donc, écrit Pascal, que la prière est toujours l'effet d'une grâce efficace : que ceux qui ont cette grâce, prient; que ceux qui ne l'ont pas ne
PASCAL Ë^ SON tEMPS lè-^
prient pas, et qu'ils n'ont pas le pouvoir prochain de prier; que tant que Dieu ne laisse point sans la grâce de prier, on prie ; que ceux qui ne prient pas, sont laissés sans ce pouvoir; que c'est un mystère inconcevable, pourquoi Dieu retient l'un et non pas l'autre de deux justes ; que la justice n'est donnée aux réprouvés que pour tenir les élus dans la crainte; que les élus mêmes sont quelquefois laissés, pour leur apprendre la crainte et l'humilité; et enfin qu'il est inconcevable pourquoi, de deux enfans jumeaux, si Ton veut, et, pour mieux dire, quelconques, l'un reçoit le baptême, et non pas l'autre ; mais qu'il est encore plus impénétrable pourquoi, de deux justes, l'un persévère, et non pas l'autre. Reconnaissez donc franchement la grandeur de ce mystère, pourquoi l'un persévère, et non pas l'autre. Car, pour le regarder dans toute sa profondeur, vous concevez bien que. si Dieu avait voulu damner tous les hommes, il' aurait exercé sa justice, mais sans mystère; s'il avait voulu sauver effectivement tous les hommes, il aurait exercé sa miséricorde, mais sans mystère; et en ce qu'il a voulu sauver les uns, non pas les autres, il a exercé sa miséricorde et sa justice ; et en cela n'y a point encore de mystère. Mais en ce que, tous étant également coupables, il a voulu sauver ceux-ci et non pas ceux-là, c'est en cela proprement qu'est la grandeur du mystère ; et partant, si le mystère est grand en ce que de deux hommes également coupables, il sauve celui-ci, et non pas celui-là, sans aucune vue de leurs œuvres, certainement saint Augustin a raison de dire que le mystère est encore plus étonnant pourquoi, de deux justes, il donne la persévç'rance à l'un, et non pas à l'autre.
Voilà les sujets de crainte et d'espérance qui doivent animer continuellement les saints; et c'est pour* quoi, suivant saint Augustin, Jésus-Christ voulut, dans sa Passion^ donner un insigne exemple de l'un et de l'autre, dans l'abandonnement de saint Pierre et dans la conversion du larron, par un prodigieux effet de grâce. C'est en cette sorte que tous les hommes doivent toujours s'humilier sous la main de Dieu en qualité de pauvres et dire comme David : c Seigneur, je suis pauvre et mendiant (i).
Pascal n'a jamais varié sur ces conclusions. Elles ont été son dernier mot. Il est bon qu'elles dominent ses Provinciales^ dont elles éclairent, dont elles divinisent, dont elles humanisent la doctrine. Tant d'intellectualisme devait aboutir à cet élan de confiance et d'humilité.
(1) JovT, Poical médit, p. M, 98 et 100.