CHAPITRE VIII
DES PROVINCIALES AUX PENSÉES
I. Interruption des Provinciales. — II. Port-Royal et les Provineiala. — III. L'Apologie et les Pensées.
Pascal a commencé une dix-neuvième Provinciale, il ne Ta pas achevée; les fameuses Petites Lettres s'arrêtent ainsi en plein succès, en plein vol. C'est la destinée véritablement tragique de Pascal : le grand traité du vide, inachevé ; les Pr<h i vinciales^ inachevées ; l'Apologie de la Religion
: chrétienne, inachevée.
) Cette coïncidence prouve, ce me semble, que
l si les desseins de Pascal n'ont jamais été réalisés
* jusqu'au bout, la faute n^en est pas aux seules
i circonstances : les circonstances ? Mais une fois
ou l'autre la fatalité aurait été vaincue, et pas une
fois Pœuvre, grande ou petite, n^est arrivée à sa fin. La fatalité, elle est dans l'esprit, dans la méthode, dans la conscience de Pascal; elle est dans ridée si haute quil professait de la vérité ; dans le respect si profond qu'il témoignait pour les choses réelles,. dans la sévérité si sincère qu'il exerçait sur ses propres conclusions, dans le besoin, sans cesse inassouvi, d'élargir sa synthèse, d'y faire entrer un plus grand nombre d'éléments, d'en porter plus haut le principe et la source. Pour les Provinciales notamment, il est bien visible que la voie où s'engagent la dix* septième et la dix-huitième est infinie, et s'en va jusqu'au mystère divin. Un homme médiocre ou orgueilleux aurait pu s'arrêter dans ce chemin, et dire en fermant le poing : a Je tiens la vérité », mais un Pascal — et je suppose un Montaigne aussi — se rend compte que l'étonnant problème se complique à mesure que l'analyse avance, et qu'il ne faut jamais y mettre le point final. Pascal ne pouvait pas achever les Provinciales,
Mais pourquoi — et c'est maintenant qu'iner\dent l'effet des circonstances — pourquoi l'est-il arrêté au milieu de la dix-neuvième Provinciale?
Dans un article de discussion très serrée (1), M. Lanson a montré que c'était de l'intérêt du jansénisme (l'opinion publique maintenant éclairée) d'aider à d'autres mouvements qui se formaient dans et hors le monde religieux. Le pape Alexandre VII, intronisé en 1655, venait de confirmer par une bulle les condamnations antérieures por-* tées par son prédécesseur Innocent X contre les cinq propositions. Or il se produisait dans les milieux gallicans et particulièrement au Parlement ' une certaine opposition, sinon à la bulle, du moins à rintroduction de la bulle en France : il fallait favoriser cette opposition : Pascal l'aide par la plume à se formuler et à s'affirmer. £n même temps la casuistique, dénoncée par les Provinciales et dénoncée aussi par ses effets, excitait l'inquiétude et l'indignation du clergé séculier. Les curés des grandes villes, les curés de la grande ville surtout, qui avaient quelques petites raisons d'être jaloux des réguliers, prirent officiellement à partie la casuistique. Pascal encore tint leur plume. Il rédigea quelques-uns des factums de ces curés. U tourna vers ces occupations nouvelles toute son activité d'écrivain. U était d'ailleurs encouragé à
(1) Revue d'hUtoire littéraire de la France, année 4901, t. I,
prendre ce nouveau rôle et ce nouveau ton plus graves, plus chrétiens^plus recueillis que le rôle et le ton de Louis de Montalte, il y était encouragé ''" par le blâme implicite que les saints de Port- Royal adressaient aux Petites Lettres.
Les saints de Port-Royal? Dans le parti janséniste il y a, nous l'avons dit, les purs, les grands : la mère Angélique, M. Singlin, M. de Barcos, . quelques autres. Us portent dans leur poitrine le cœur de M. de Saint-Cyran : ils ont renoncé à tout ce qui est du monde et de l'homme, aux subtilités de l'esprit, aux calculs de la sagesse, même aux légitimes ambitions de la vérité. Us laissent à côté d'eux les savants, les beaux esprits, les docteurs, et Arnauld et Nicole et Pascal agir, écrire, combiner des campagnes, composer des traités, défendre la vérité, en préparer le triomphe. Eux se contentent d'affirmer la vérité,, de prier, de s'abandonner à Dieu, d'être des saints. Ce que les saints ont pensé des Provinciales ^ M. Gaziev l'a indiqué (1). Elles ont paru trop vives, trop belles, et trop peu charitables. En tout cela elles étaient contraires à l'esprit de Port-Royal.
(1) Histoire de la liiiérature française, publié sous la direction de M. Petit de Julletille, t. IV, p. 603.
Voulez-vous connaître cet esprit de Port-Royal avant Téclat de la première Provinciale?
Le 22 décembre 1655, alors qu'Arnauld, qui venait d'être condamné par la Sorbonne, semblait avoir accepté cette censure sans colère et sans révolte, mère Angélique lui écrit :
Je vous supplie très humblement que, pour l'édification du prochain, vous parliez toujours avec autant . de modestie et d'humilité, et que votre promptitude naturelle ne vous faèse point trahir votre cœur, que je sais être constamment humble, doux et charitable, par la miséricorde de Dieu. Le démon en enrage, et c'est ce qui lui fait remuer quelquefois ce qui vous reste de naturel, pour couvrir en vous la grâce par ces défauts de nature que j'ai bien plus que vous, n'étant pas si heureuse que d'avoir un si bon fonds. Bonjour, mon Père; je prie Dieu qu'il nous donne part à l'extrême douceur, retenue et sagesse du bienheureux évêque de Genève dont nous faisons aujourd'hui la mémoire (1).
C'est juste un mois après que paraît la première Provinciale; « l'extrême douceur, retenue et sagesse de Saint-François de Sales », mon Dieu, ce n'est pas ce qu'on eut lieu d'y admirer, non plus que la « modestie », 1' « humilité » et la
(1) Lettres de la révérende mère Angélique Arnaud, abbe$se et i
réformatrice de P/>rt-Royal, 3 vol. Utrecht, 1742, t. III, p. iU.
PASCAL ET SON TEMPS t05
charité. Aussi Amauld n'a pas osé demander à la mère Angélique ce qu'elle en pensait; il s'informe indirectement : « Je ne sais si la Mère a bien voulu que vous lussiez la lettre à un Provincial, écrit-il le 31 janvier 1656 à la mère Angélique de Saint-Jean. Je voudrais bien savoir ce qu'elle en dit.»
Nous voudrions bien le savoir, nous aussi; nous ne pouvons que le conjecturer. Du moins trois mois après, dans une lettre où il s'agit très probablement des Provinciales^ la mère Angélique s'explique directement : « Je ne doute nullement, écrit-elle à M. Lemaître, que ce que vous avez envoyé ne soit très beau; mais, c'est à savoir si le silence en ce temps ne serait pas encore plus beau et plus agréable à Dieu, qui s'apaise mieux par les larmes et par la pénitence, que par l'éloquence qui amuse plus de personnes qu'elle n'en convertit (1) ». Cette lettre est du 2 avril 1656; la sixième Provinciale, la plus gaie, la plus « comédie », est du 20 mars; la mère Angélique avait beau jeu à rappeler les vertus du silence, de la pénitence et des larmes I
Voilà un grief. En voici un autre, qui fut pro-
(i) Lettres, t. III, p. 203.
voqué par la dix-septième et la dix-huitièine Provinciale.
Pascal, là, n'est pas agressif, il se défend plus qu'il n'attaque; il n'est pas dans la douceur évangélique, oui, mais il ne froisse pas trop cruellement la charité chrétienne. En revanche, il s'abandonne à la subtilité de l'esprit; il pèche par excès de raison comme il a péché par excès de bel esprit. Pour M. de Barcos, pour M. Singlin, et poipr les autres, la vérité est simple, claire, formelle : c'est oui et non. M. de Barcos est aussi hostile aux scrupules des travaux de Pascal, qu'aux habiletés de tacticien d'Amauld. La grâce efficace, c'est la grâce efficace, il n'y a pas à s'embarrasser d'autre chose : autre chose serait ou dissimulation, ou manque de confiance en Dieu; il ne faut pas « agir comme si on avait mission de faire triompher la vérité », on n'a mission que « de combattre pour elle (1) ». Pascal aura un jour de tels sentiments, et c'est lui que je viens de citer. Mais au moment où nous sommes, il ne les a pas. M. de Barcos, M. Singlin, eux, les ont eus toujours. C'était bien avant
(1) Œuvreê complètes, Lahure, t. II, p. 111.
les Provinciales que Pascal offrait à M. Singlin « de démootrer suivant les principes mêmes du bon sens beaucoup de choses que les adversaires disent lui être contraires », et que M. Singlin voyait dans une telle offre « un principe de vanité et de confiance dans le raisonnement » (1).
Eh bien, Pascal a réalisé ce plan. En écrivant les Provinciales^ il a cédé aux prestiges de l'orgueil intellectuel. Il a même dépassé ou défiguré, au gré de Port-Royal, la vérité qu'il a voulu faire triompher, il est tombé dans les inventions de la scolastique et dans les chimères du thomisme.
Le lecteur se rappelle combien Nicole a été Daal traité pour s'être laissé prendre à l'attrait des doctrines subtiles, et comment il a été accusé d avoir gâté le goût d'Arnauld. Eh bien, Nicole a gâté aussi le goût de Pascal, et la réprobation où ^n secret on tient, à Port-Royal, ce séducteur, Pascal l'a partagée — j'allais dire l'a provoquée. Contons deux anecdotes qui se sont passées, il ^8t vrai, après 1657, mais qui confirmeront ce que nous avons dit.
En 1659, le marquis de Sourdis, grand péripaéticien, avait remis à M. Singlin quatre pages
(1) Œuvres eomplètet. Lahure» II, p. 103.
in-folio, où il s'efforçait de prouver que les propositions étaient dans Jansénius. Nicole y répondit, et il démontra à ce propos que la doctrine de VAugtistintis est exactement la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas. Ce travail fut communiqué à M. de Barcos. M. de Barcos le critiqua fort; il regretta que Nicole eût cité les scolastiques et non les Pères, se fût servi des expressions nouvelles de a pouvoir prochain » et de a grâce suffisante », eût semblé autoriser « les chimères » des thomistes; bref, M. de Barcos refit la réponse. Arnauld et Nicole examinent à leur tour le factum de M. de Barcos : ils y trouvent, de compte fait, quarante-sept fautes, qu'ils notent dans un petit écrit intitulé Difficultés. Les Difficultés soulèvent un scandale : un aréopage est nommé pour trancher le débat; ce sont MM. Singlin, Guillebert, de Sacy et Dumont qui jugent : Tarrèt ne leur coûta pas grand'peine. Ces messieurs « ne purent goûter les Difficultés pour cette seule raison que si M. de Saint-Cyran (Barcos) avait fait quarante-sept fautes dans un aussi petit écrit, il ne serait pas le plus habile homme d'église, ce qu'on ne pouvait nier qu'il ne fût (1) » .
(1) Arnauld, Œuvres complètes, t. XXI, p. cxx.
. Environ deux ans plus tard, en 1661, M. de Longueville — un ami pourtant — souhaita d'avoir une lettre où on lui démontrerait que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius. M. Singlin demanda cet écrit à M. de Barcos; M. de Barcos refit à peu près ce qu'il avait donné pour M. de Sourdis.
M. Singlin veut bien communiquer cette lettre à Arnauld» mais sans lui demander aucun avis» Amauid comprend, et, un peu mortifié, ne hasarde aucune objection. Seulement, il informe Pascal de ce qui se passe, lui dit pourquoi il désapprouve la lettre de M. de Barcos, et pourquoi cependant il se tait. « M. Pascal répliqua qu'il n'avait point les mêmes ménagements à garder, et qu'il croyait important d'empêcher que l'écrit ne fût remis à Mme de Longueville. Il alla voir à cet efifet Mme de Sablé, qui en était dépositaire, le retira d'entre ses mains, et vint ensuite trouver M. Singlin pour lui représenter avec force qu'ayant peu d'intelligence de ces sortes de matières, il ne pouvait sans témérité donner dans une cause commune des écrits désapprouvés par des per-j sonnes plus intelligentes que lui. M. Singlin soufiFrit très patiemment de cette remontrance, quoique de la part d'^m jeune homme qui avait m. 14
été son pénitent. Il en fut même touché (1) ». Ces dissentiments si vifs ont été certainement plus ou moins marqués selon les époques, mais ils se sont toujours fait sentir. « Je ne suis pas de Port-Royal >, dit Louis de Montalte. Non, Fauteur des Provinciales n'était pas de Port- Royal. Aussi Pascal, après la première ardeur du succès, a eu une sorte de lassitude, et quand d'autres circonstances sont intervenues, il s'est empressé de dépouiller le rôle de Louis de Montalte. C'est sous le couvert de personnages officiels qu'il achève de ruiner la casuistique, comme pour donner une sorte de consécration et de légitimité à toute sa campagne. Puis, en route pour de nouveaux horizons.
Pascal avait conservé des relations avec ses, amis de la période mondaine. Ceux-ci sans doute avaient essayé de le dissuader de son jansénisme,
<i) Arnadld, CEupreî complètett t. XXI, p, czxv.
de sa piété excessive, de sa conduite rigoureusement chrétienne, et Pascal avait dû leur exposer sa manière d'entendre la vie. Sans même chercher à les ébranler et à les convertir, il avait été forcé de faire du prosélytisme. Le duc de Roannez est entraîné par lui. Mlle de Roannez suit son frère. I Pascal constate que sa puissance de dialecticien,
I si admirée dans les matières de science, ne l'a pas
j abandonné dans la religion. U était trop ardent,
^ trop passionné du salut des âmes, pour négliger I le devoir de charité, la mission que Dieu lui donne I visiblement.
I Le miracle de la Sainte Épine lui a été une occa-
sion d'aborderun des chapitres les plus importants
! de r Apologétique. Nous l'avons dit, Pascal avait soumis dans un questionnaire détaillé, à M. de Barcos, les problèmes qui soulevaient en l'esprit ' la valeur probatoire de ce miracle.
Cependant Pascal n'avait pas l'habitude d^abandonner une idée avant d'en avoir tiré tout ce qu'elle contenait. Engagé dans l'étude du miracle et du sens que le miracle peut avoir, il dépasse les circonstances présentes ; il élargit son horizon : et de la valeur apologétique des miracles dans le cas particulier il s'élève à la valeur apologé-
tique des miracles dans le cas le plus général. f/ Nous voilà donc sur le chemin d'une apologie. Pour que Pascal l'entreprît, il fallait qu'il en sentit la nécessité. Cette nécessité lui est démontrée par les Provinciales. La casuistique a amené un affaiblissement de la foi et du sentiment religieux que, naturellement, Pascal s'exagère. La plupart des chrétiens — à ses yeux — finissent par ressembler à Méré qui va à l'église par convenance, et qui est dans le fond un parfait indifférent. Il faut secouer cette indifférence, la priver de tous les appuis qu'elle croit trouver dans le bon sens, la science et la philosophie; il faut remuer les cendres et raviver le feu.
Une apologie est donc utile, est donc nécessaire. Pascal y réfléchit, en établit le plan (1).
Son dessein, entendez-le bien, n'est pas seulement de convertir les athées, ou les déistes;
(1) L'édition des Pensées de Guillaume Desprez, Paris, ia-12, 1748, contient la Préface d'Etienne Pbribr, le Discoure sur les pensées de M, Pascal^ de Filleau db la Chaisb (Dubois de la Cour), le Discours sur les livres de Moïse du môme, et enfin un Discours oii Von fait voir qu*H y a des démonstrations d*une autre espèce et aussi certaine que celles de la géométrie, « Ce discours, dit l'éditeur, quoiqu'il soit très imparfait, n'a pas été jugé indigne d'être ajouté aux Pensées de M. Pascal, tant parce qu'il est dans ses vues, que par la grandeur de celles qu'il peut donner », p. 427. Toutes ces pièces se retrouvent dans l'édition des Pensées données par M. Brunsghvigg chez Hachette. (Collection des Grands Écrivains.)
il est beaucoup plus ample et plus étendu que cela.
H ne se bornait pas seulement à réfuter les raisonnements des athées et de ceux qui combattent quelquesunes des vérités de la foi chrétienne. Le grand amour et l'estime singulière qu'il avait pour la Religion, faisait que non seulement il ne pouvait souffrir qu'on voulût la détruire et l'anéantir, mais même qu'on la blessât, et qu'on la corrompît en la moindre chose. De sorte qu'il voulait déclarer la guerre à tous ceux qui en attaquent ou la vérité, ou la sainteté, c'est-àdire non seulement aux athées, aux infidèles et aux hérétiques qui refusent de soumettre les fausses lumières de leur raison à la Foi, et de reconnaître les vérités qu'elle nous enseigne, mais même aux chrétiens et aux catholiques qui^ étant dans le corps de la véritable Église, ne vivent pas néanmoins selon la pureté des maximes de l'Évangile, qui nous y sont proposées comme le modèle sur lequel nous devons nous régler et conformer toutes nos actions.
Voilà quel était son dessein.
C'est Etienne Périer, son neveu — ce neveu qu'il a élevé comme un fils, — qui nous apprend cela. Et il est facile de voir qu'il n'y avait dans ce double projet nulle contradiction. Les arguments qui ramèneront les chrétiens vers la pureté des maximes de l'Évangile, serviront aux athées, quand leur esprit aura été vaincu par les arguments de l'apologétique proprement dite; et quant
aux chrétiens, convaincus déjà par l'esprit, mais attiédie et dégénérés, les arguments de l'apologétique leur seront un fortifiant de lafoi : leur esprit soutiendra leur cœur défaillant. On se rappelle ce mot célèbre : que Du Perron convainquait les hérétiques, et que saint François de Sales les convertissait — et cet autre que M. de BéruUe en rendant les protestants catholiques les rendait plu» chrétiens. Pascal connaît peut-être ces mots : il veut convertir et convaincre en même temps; il veut rendre plus janséniste en rendant pluscathohque.
Cela révèle dans son jansénisme une curieuse détente. Ce que les deux dernières Provinciales nous ont montré chez Pascal de plus conciliant, de plus compréhensif, j'allais presque dire de plus intelligent, se manifeste dans ce dessein d'écrire un livre d'apologétique. Pascal a fait encore ici fléchir la logique devant le bon sens. La logique en effet défend à un janséniste d'écrire une apologétique et même d'y songer : quelques exhortations morales, boni des sermons remplis de piété sur les devoirs des chrétiens, bon encore! et seulement de la part de ceux qui en ont reçu mis* sion. Il est bon surtout de prier. Mais c'est une entreprise orgueilleuse et inutile de vouloir pré-
PASCi^L ET SON TEMPS fiS
venir l'actioa de la grâce efficace^ et d'associer la raison à l'œuvre de la foi. M. Singlin Ta bien dit à Pascal. Dans le catéchisme de la gràce^ M. Faydau ne peut dissimuler que jansénisme et apologétique sont deux termes contradictoires : il s'en tire en invoquant l'obscurité où s'écoulent les dé crets de Dieu, et le devoir que nous avons d'agir comme si nous étions libres (1). Pascal avait l'esprit trop net, ce me semble, pour se contenter de ces défaites. S'il travaille à écrire uae œuvre qui servira à convertir, c'est qu'il croit de telles œuvres utiles; il croit que le cœur et Tcsprit —
(i) « Demande. — U semble donc qu'il n'est pas nécessaire d'exhorter les hommes à, bien faire : car si la Grâce leur est donnée, ils feront infailliblement le bien, sans qu'il soit besoin de les y exhorter : or si cette grâce leur est refusée, ils ne fisront jamais le bien, quelque exhortaUbn qu'on, employé?
« Réponte. ~~ n ne faut pas laisser exhorter les hommes : i» pour leur faire connaître ce qu'ils doivent faire; 2* ne di»cernant pas ceux auxquels Dieu donne sa Grâce par une pure miséricorde, de ceux auxquels il la refuse par justice, il faut adresser généralement nos paroles et nos exhortations â tous ceux qui nous entendent, comme si tous en particulier recevaient la Grâce ; 3* Dieu joint souvent la Grâce intérieure à la Grâce extérieure, comme est l'exhortation; il parle au cœur quand le prédicateur parle à l'oreille; et en cette reoGootre les exhortations sont très utiles â ceux â qui nous les foisons. »
Et la mère Angélique : « Tous les princes et tous les plus puissants rois de la terre joints ensemble, disait-elle, n'ont pas le pouvoir de faire lever le soleil une heure plus matin qu'il ne doit; et tou$ let homme$ ensemble, avec toute Véloquence et touieê les per$uasion$ qu'on te peut imaginer, ne tauraient faire voir la vérité à une pertonne qui n*e$t pat encore ééUàrée de Dieu, » Cousin, Jacqueline Pateai,
le cœur et Tesprit sur lesquels on agit par des paroles et des livres — ont une part dans la conversion, et que tout ne se passe pas au plus profond de Tàme, sous l'emportement de la délectation et par l'irrésistible eflfet de la grâce efficace. Pascal, dût M. de Barcos s'en indigner et traiter Pascal comme Nicole, Pascal, eh bien, il est en train de devenir orthodoxe (1) !
Pascal, ayant décidé d'entrer dans cette voie, médite son plan pendant plusieurs mois, sans rien écrire, a II ne faut pas néanmoins, dit Etienne Périer, s'étonner qu'il fût si longtemps sans en rien mettre par écrit; car il avait toujours accoutumé de songer beaucoup aux choses et de les disposer dans son esprit, avant que de les produire au dehors, pour bien considérer et examiner avec soin celles qu'il fallait mettre les premières ou les dernières, et l'ordre qu'il leur devait donner à toutes, afin qu'elles pussent faire l'effet qu'il désirait. Et comme il avait une mémoire excellente et qu'on peut môme dire prodigieuse, en sorte qu'il a souvent affirmé qu'il n'avait jamais
(^) De même dans son Pascal inédit, M. Jovr cite des ^^^"^«nts sur le Molinisme où Pascal atténue rordinaire «evôrité du parti contre le système de Molina.
rien oublié de ce qu'il avait une fois bien imprimé dans son esprit, lorsqu'il s'était ainsi appliqué à un sujet, il ne craignait pas que les Penêées qui lui étaient venues pussent jamais lui échapper. »
Il méditait donc, se fiant à sa mémoire. Et ses amis de Port-Royal n'ignoraient pas l'objet de sa méditation.
Us étaient dans l'attente, espérant une œuvre grande et magnifique; un jour ils prient Pascal de leur exposer ses idées essentielles. Pascal accepte. Il se recueille d'abord comme il a l'habitude de le faire ; il écrit les parties capitales de sa conférence ; la veille même il prépare une prosopopée : nous avons ces notes : elles ressemblent beaucoup aux préparations de Bossuet avant ses sermons.
La conférence a lieu, elle dure deux ou trois heures. <c II développa à ses auditeurs en peu de mots le plan de tout son ouvrage; il leur représenta ce qui en devait faire le sujet et la matière; il leur en rapporta en abrégé les raisons et lés principes, et il leur expliqua l'ordre et la suite des choses qu'il y voulait traiter. Et ces personnes, qui sont aussi capables qu'on le puisse étjre de juger de ces sortes de choses, avouent
qu'elles n'ont jamais rien entendu de plus beau» de plus fort, de plus touchant» ni de plus convainquant. » C'est Etienne Périer qui nous ledit. Et Filleau de la Chaise, autre auditeur, confirme que Pascal se surpassa lui-même : a Tout ce que dit alors M. Pascal, leur est encore présent. » Il est donc certain qu'à un moment donné, dans le courant de l'année 1659, après la solution du problème de la Roulette, Pascal possédait et le plan de son ouvrage, et les raisons, et les principes, et l'ordre et la suite des choses.
Or, nous avons deux résumés fidèles et concordants de cette conférence (1).
Seulement il faut observer que ce plan étdt encore provisoire, qu'il avait une élasticité suffisante, pour admettre bien des additions et modifications, et enfin que dans sa conférence Pascal a dû non seulement résumer son dessein, mais en expliquer l'esprit et en défendre la méthode d'autant que l'esprit et la méthode en ont vraisemblament surpris les auditeurs qui ne s'attendaient à rien de tel.
Mais ces réserves faites, il est certain qu'à cette date Pascal avait arrêté les idées directrices et
(i) Celui d'Etienne Pascal et celui de Filleau de la Chaise.
PASCAL ET SON TEMPS Si9
les grandes lignes de son Apologie, et qu'on nous les a fidèlement conservées.
Malheureusement — heureusement si Ton veut ^ les Pensées sont indépendantes de ce plan, auquel elles ne peuvent ni ne doivent se ramener.
Peu de jours en effet après avoir exposé son plan à ses amis, Pascal sentit redoubler ses maux. Toute attention et tout travail lui furent défendus. « De sorte que le plus grand soin et la plus principale occupation de ceux qui étaient auprès de lui étaient de le détourner d'écrire et même de tout ce qui demandait quelque application et quelque contention d'esprit, et de ne l'entretenir que des choses indifférentes et incapables de le fatiguer. » Celui qui nous rapporte cela, c'est encore Etienne Périer que Pascal a pris chez lui à Paris après la dispersion des Petites Écoles.
A cette impossibilité de s'appliquer s'ajouta Tinterdiclion de lire; on cachait les livres à Pascal, et son esprit ne pouvait plus s'alimenter; puis vint la plus décourageante des infirmités, cette mémoire si sûre et si vaste, Pascal la sent fléchir, a En écrivant ma pensée, dit-il, elle
îtO PASCAL £T SON TEMPS
m'échappe quelquefois (1). » 11 tâche de s'en consoler : « Cela me fait souvenir de ma faiblesse que j'oublie à toute heure! » Conoible de misère : ses Pensées fuient entre ses mains.
Cependant son âme préoccupée de son grand dessein ne cesse de produire; quelquefois il a l'imprudence et l'énergie de saisir vigoureusement une idée, de l'analyser, de la développer et de l'écrire. D'autres fois les pensées naissent du fonds comme un bouillonnement; ce sont des vues, des éclairs plus que des pensées. Il n'a pas le temps, il n'a pas la force de les examiner, d'en voir le rapport avec son plan. Mais il ne veut pas les perdre. En attendant qu'il puisse se rendre compte de ce qu'elles valent, il les garde. Il ne peut plus les confier à sa mémoire. Il les note : « Il prenait le premier morceau de papier qu'il trouvait sous sa main, sur lequel il mettait sa pensée en peu de mots, et fort souvent même seulement h- demi mot. » Plume ou crayon, tout lui était bon; à la promenade il lui est même quelquefois arrivé d'écrire sur ses ongles.
Il faut distinguer donc deux faces ou deux parties de l'œuvre de Pascal.
(i) Pensées, édit. Brunschvicg, n» 372.
Il y a d'abord le plan d'un livre ; un plan délibéré, médité, pour lequel Pascal s'est entouré de tous les secours dont il avait besoin, tant en modèles qu'en documents, et auquel il faut adjoindre certaines parties exécutées avec réflexion, avec perfection, toutes prêtes pour l'édifice définitif. Et ensuite il y a comme un soliloque inachevé, comme les confidences d'une âme se parlant à elle-même. Là, il ne faut pas chercher les sources immédiates : la seule source de ces pensées c'est l'âme même de Pascal, avec ses humeurs, ses sentiments, ses réminiscences profondément transformées et ce qu'il a su et ce qu'il ne sait plus, et toutes les feuilles mortes que son génie charriait.
Il y a V Apologie et les Pensées , le livre et Pascal.