CHAPITRE IX
l'apologie et les apologies
I. Les « apologies ». —II. Apologies discursives. — III. Apologies méthodiques. — IV. Le Pugio fidei, — Y. Conclusion,
Il faut retrouver, il faut deviner cette Apologie <jui n'a jamais existé; ou plutôt il faut rappeler à la vie cette pensée d'une Apologie qui habitait dans l'esprit de Pascal, qui se nourrissait, se développait dans le mystère de l'âme.
Il y avait, au moment où Pascal concevait le dessein de son œuvre nouvelle, plus d'une Apologie autorisée. Pascal les connaissait presque toutes de longue date. Il s'en souvient, dans les fragments qu'il écrit de son Apologie à lui. Que lui fournissaient-elles? que lui ont-elles appris, que lui ont-elles suggéré ?
Cette revue que nous allons faire, à la suite de Pascal, de livres jadis célèbres, aujourd'hui oubliés, ne nous étonnons pas si elle est monotone. Certes la Théologie naturelle de Raymond de Sebond, les Trois Vérités de maître Pierre le Charron, la Vérité de la Religion chrétienne de Hugo Grotius d'une part, sont d'une lecture aride; et d'autre part la SomwÊe des vérités du père Gaorrasse ; tes Qmatimes in Genesim^ YImpiété des Déistes réfutée, la Vérité des sciences défendue du père Mersenne, plus divertissantes, sont parfois d'une lecture bien saugrenue : mais cet ennui ou cette puérilité sont compensés par la joie et l'admiration que l'on éprouve, lorsqu'on voit sous la main de Pascal tant d'éclat, de nouveauté et de vi« sortir de ces vieilleries, et de ces pauvretés.
Nous les avons divisées en deux groupes, ces défenses de la religion. Les unes polémiques et aggressives, occupées à réfuter et à rectifier, dispersent sur mille points leur effort. Les autres concentrent leurs forces, et établissent un corps solide de doctrine : elles constituent « une démonstration apodictique de la vérité positive ». Dans les unes on aura toutes crues et toutes vives les opinions et jusqu'aux physionomies des enne-
mis de la religion^ et dans les autres on aura la face même de la religion. Les premières sont plus riches en points de vue et les secondes plus cohérentes et plus systématiques : aux unes il faut des esprits amples et ingénieux, aux autres des esprits forts et droits ; plus de géométrie ici et plus de finesse là-bas (1). Pascal se sert des unes et des autres, mais selon leurs mérites.
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La Somme des Vérités capitales^ le livre singulier du père Garasse, appartient au premier groupe. Le fougueux jésuite avait promis, et le titre même qu'il donne à son livre révèle son ambition, de composer une œuvre tout à fait objective (2) : vaine promesse! il n'a donné qu'un
(1) La légitimité de cette distinction est confirmée par une très belle lettre du cardinal Newmann, au chanoine Duilhé de saint Projet, publiée par le savant Qt vivant Bulletin de littérature eeclésiastique Qanyïer 1899), auquel j*ai déjà fait plus d'un emprunt.
(2) La somme théologique dei vérités capitales de la religion chrétienne par le R. P. François Garàs^b, théologien de la Com^ pagnie de Jésus. Paris, 1625. Dans la dédicace & Richelieu (car le livre est dédié à Richelieu), Garasse écrit (p. 14) : « Pour le
pamphlet; un pamphlet qui en est resté au tome I et auquel rien ne prête de l'intérêt, ni les accusations injustes qu'il contient contre Charron, ni les poèmes par lesquels Garasse termine chaque partie, ni les citations — qui me paraissent bien surprenantes, — des livres des incrédules, ni la réfutation violente et médiocre que M. de Saint- Cyran a opposée, sous le titre de Somme des Erreurs et Faussetés capitales^ à la Somme des Vérités capitales.
Aussi Pascal me paraît-il n'y avoir rien pris : sans doute, il y a des ressemblances et des rencontres ; mais ce sont des hasards. Garasse, par exemple, rapporte et réfute cet argument des libertias : « Dieu est si bon qu'il ne saurait perdre ceux auxquels il a donné l'être par amour et le monde pour partage. » Pascal rapporte ce même argument et le réfute à sa manière, mais sa
livre que cy-devant j'ay mis au jour au touchant la malheureuse doctrine des libertins, il a fait son coup; Tévénement et la terreur des athéistes couverts, joints avec quelque amendement, ont fait connaître aux plus sages, que ce livre était nécessaire ou très utile pour le temps. Geluy-cy vise h. TÉter- Bité, et ne regarde les personnes ; mais seulement la pure et solide doctrine. » L'avertissement se termine par une belle lettre en latin, et des vers latins adressés à Balzac : c'est la réconciliation de deux ennemis. « U ne tiendra pas à M. de Malherbe ni à, moi, lui répond fialzac, que vous n'ayez rang parmi les Pères des derniers siècles. » fialzac avait le goût trop bon pour penser un mot de ce qu'il disait.