‹ Pascal et son tempsChapitre 14 sur 24 · A LA RECHERCHE DE LA METHODE · texte numérisé non relu

A LA RECHERCHE DE LA METHODE

I. La méthode de Descartes. — II. La méthode du Pari. — ni. La méthode de Silhon. — IV. La méthode de Pascal — V. Conséquence de cette méthode.

Pascal a donc recueilli mille et mille richesses chez ses prédécesseurs. Pour les mettre en œuvre, quelle est la méthode qu'il emploiera?

Une méthode semble s'imposer à lui, et ses amis auraient sans doute grande envie de la lui itnposer. C'est la méthode géométrique.

Il l'a définie lui-même, il l'a défendue, il l'a célébrée. Elle est fort aimée à Port-Royal : elle a

eu dans la personne de Descartes un représentant illustre. Voyez avec quelle chaleur Arnauld célèbre Descartes et sa méthode.

On doit regarder comme un effet singulier de la Providence de Dieu ce qu'écrit M. Descartes pour arrêter la pente effroyable que beaucoup de personnes de ces derniers temps semblent avoir à l'irréligion et au libertinage, par un moyen proportionné à leur disposition. Ce sont des gens qui ne veulent recevoir que ce qui se peut connaître par la lumière de la raison, qui ont un entier éloignement de commencer par croire, à qui tous ceux qui font profession de piété sont suspects de faiblesse d'esprit, et qui se ferment toute entrée à la religion par les préventions où ils sont, et qui est en la plupart une suite de la corruption des mœurs, que ce qu'on dit d'une autre vie n'est que fable et que tout meurt avec le corps. Il semble donc que ce qu'il y avait de plus important au salut de tous ces gens-là et pour empêcher que cette contagion ne se répande de plus en plus, était de les troubler dans leur faux repos qui n'est appuyé que sur la persuasion où ils sont qu'il y a de la faiblesse d'esprit à croire que notre âme survit à notre corps. Or, Dieu qui se sert comme il lui plaît de ses créatures, et qui cache par là les effets admirables de sa Providence, pouvait-il mieux leur causer ce trouble si propre à les faire rentrer en eux-mêmes, qu'en suscitant un homme qui avait toutes les qualités que ces sortes de gens pouvaient désirer pour rabattre leurs présomptions et les forcer au moins d'entrer dans de justes défiances de leurs prétendues lumières; une grandeur d'esprit

tout à fait extraordlDaire dans les services les plus abstraits^ une application à la seule philosophie qui ne leur est point suspecte, profession ouverte de se dépouiller de tous préjugés communs, ce qui est fort à leur goût; et qui par là même a trouvé moyen de combattre les plus incrédules? .. Cela seul étant prouvé (l'inétendue de Pâme) comme il l'est dans les Méditations de Descartes, il n'y a point de libertin qui ait l'esprit juste qui puisse demeurer persuadé que nos âmes meurent avec nos corps.

Pascal n'a-t-il pas, lui aussi, une grandeur d'esprit tout à fait extraordinaire pour les sciences abstraites? Ne pourrait-il pas prolonger en quelque sorte les démonstrations de Descartes, et par les mêmes voies?

Pourtant Pascal ne fut pas tenté de suivre cet exemple et d'utiliser la méthode géométrique.

Sans doute la physique Cartésienne lui déplaisait beaucoup moins qu'au temps où — tout jeune — il penchait vers l'atomisme (1). Mais toujours il ne pouvait admettre le détail où entrait Descartes. Il savait beaucoup trop de mathématiques et de philosophie pour ne pas s'apercevoir que la déduction en apparence si rigoureuse par où Descartes voulait expliquer toute chose, était en réa-

(1) Voir le tome précédent.

lité déviée en chaque instant, et quoi que Descartes en eût, par l'insertion de principes arbitraires et par des observations peu méthodiques. De loin, c'est vrai, tout se réduit à l'étendue et au mouvement. Mais il faut se garder de vouloir rendre compte intégralement de tout, avec ce seul principe. « Il faut dire en gros, cela se fait par figures et mouvements, car cela est vrai. Mais de dire quel, et de composer la machine, cela est ridicule. » (1) « Car cela est inutile et incertain et pénible. » Or, Descartes a ce ridicule; il prétend « composer » la machine. Voilà un premier grief. Le second c'est que Descartes oublie la distance infinie qui sépare les diflFérents ordres de réalité . A force d'approfondir les sciences, et de vouloir tout expliquer, les savants oublient l'hétérogénéité des choses : des corps ils feront aisément sortir une pensée; des pensées, un mouvement de charité. Cela est faux et dangereux.

Eu fin il y a un dernier grief plus grave que tous les autres.

La méthode de Descartes ne mène qu'à des vérités rationnelles. Elle rie fait sortir de la raison

(1) Pascal, Pensées, édit. Brunschvicg, n» 79.

que ce que la raison contient par avance : elle n'enseigne pas Jésus-Christ. Probablement, Pascal ne range point Descartes parmi les apologistes, dont plus tard seront La Bruyère, Fénelon, Rousseau, et qu'il raille, lorsqu'il écrit : « J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la . divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerais pas de leur entreprise s'ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certain que ceux qui ont la foi vive dans le cœur, voient incontinent que tout ce qui est, n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière s'est éteinte^ et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu'ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance, ne trouvent qu'obscurité et ténèbres, dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune et des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discom*s, c'est leur donner sujet de

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