‹ Pascal et son tempsChapitre 15 sur 24 · III · texte numérisé non relu

III

croire que les preuves de notre religion sont bien faibles (1). »

A tout le moins Pascal reproche à Descartes de ne nous montrer qu'un Dieu auteur des vérités géométriques et de Tordre des éléments, ce qui est la part des païens.

Il refuse donc ses raisonnements purement rationnels et mathématiques.

Un jour cependant — et malheureusement nous ignorons à quelle date — Pascal s'est souvenu des sciences qu'il avait aimées^ et qu'il aimait encore. Il avait résolu de reprendre ce très anden argument, rebattu par tous les apologistes et les aermonnaires, à savoir, qu'en dehors de toute antre raison, et si l'on consulte son intérêt personnel, on devrait adhérer à renseignement chrétien, car il y a plus de profit à croire ce que la religion enseigne, qu'à le nier. Et pour renouai) Pascal, Pêntiet, édit. Bronschvicg, n« 556.

veler cette preuve devenue trop banale, il en a renouvelé la forme. Il Ta exposée More geeme^ trico; et il Ta mise en équation (1).

Croire, ne pas croire, deviennent des quantités ou des symboles ; ces quantités sont considérées indépendamment de toute réalité; et, de même

(1) On trouvera le texte du pari de Pascal avec des notes bien intéressantes dans les OpwcuUs choisis de Pascal, par M. Victor GiRAiTD. (Paris, Bloud.)Il est bien difficile de dater ce fragment. Faisait-il partie du plan de rApologie, à l'époque où Pascal exposa son plan à. ses amis? Je ne le crois pas. D'ailleurs, alors qu'on retrouve sans cesse chez Arnauld, chez Nicole, la trace des idées de Pascal, il n'y a pas chez eux d'allusions à la « règle des partis ». Sauf une fois cependant; c'est dans une lettre d'Arnauld à Pascal. U s'agissait du parlement de Grenoble, qui avait prononcé un arrêt le 9 février 4657 contre les Proviiiciales. Arnauld voulait que Louis de Montai te intervint, Paseal refusa de prendre à partie le puissant corps du Parlement. Et Arnauld d'écrire le 10 mars 1657 :

« Je vous prie de dire au Provincial qu'en cette rencontre il ne me parait point avoir bien rencontré dans la géométrie des parties (sic). Car le prétendu pouvoir de Messieurs d'Aix de prendre dans les formes est si éloigné de pouvoir être mis à exécution, et le bieo que ferait une lettre qu'on leur adresserait est si certain, que sans doute le parii en est pris. Et si j'étais avec lui je ne doute point que je ne l'en fisse convenir. Les jésuites ont bien plus de pouvoir de lui nuire, et cependant, etc. Et donc, etc. » Les «fc.» sont d'Arnauld. A quoi Arnauld fait-il allusion par « la géométrie des parties »? Aux travaux de mathématiques de Pascal? ou à l'application de ces travaux aux matières de religion? Dans ce cas le pari serait antérieur & l'Apologie. U en serait comme un premier essai. Et cela ne me parait pas absolument invraisemblable.

Sur la valeur logique du pari, voir l'article de M. Lachelier : Notes iur le pari de Pascal (Revue philosophique, juin 1905), et dans sa grande édition des Pensées une longue note de M. Brunschvicg» t. II, p. 161-175; de même la note de M. 61raud dans la 3« édition de son Pascal (Paris, Fontemoing 1905), p. 169.

qu'on ne se préoccupe pas dans une formule algébrique de savoir si a ou si b répondent à une chose positive et effectivement existante, Pascal ne se demande point si l'objet que l'on croit ou ne croit pas, est^ et est tel qu'on le définit. Il lui suffit de considérer abstraitement ces deux possibilités : Dieu est, Dieu n'est pas; ces deux dispositions : croire et ne pas croire. A croire etk ne pas croire, à a et 6, sont rattachés deux autres facteurs, qui sont le bonheur et le malheur, et pour parler avec précision, deux sortes de bonheur et deux sortes de malheur : le bonheur et le malheur de cette vie, le bonheur et le malheur de la vie future (espérée ou niée), c et d^ et c' et d\ Bonheur et malheur ne sont pas rattachés à croire et à ne pas croire par des rapports faciles à représenter. C et d, c' et d' ne sont à a et 6, ni multiplicateurs, ni diviseurs, ni exposants. La nature du lien qui existe entre ces symboles est très particulière, c'est celle que des joueur» établissent entre le hasard d'un coup, la mise et le gain Or les mathématiciens ne savaient pas atteindre ou représenter ces rapports. Mais Pascal, lui, sait les atteindre et les représenter : il vient justement de faire entrer dans les mathématiques ces sortes de rapports. Il a déteiminé»

avec toute la rigueur de Talgèbre, comment varient ces quantités, quand l'une d'elles varie. Il a créé là une méthode qui est toute sienne et qui est parfaite.

Il lui est dès lors facile de faire passer du jeu à la religion ses formules. Il démontre donc, algébriquement presque, rigoureusement à coup sûr, que, s'il faut choisir entre croire et ne pas croire, et dans l'hypothèse ou l'un et l'autre sont incertains, il est absurde, après considération des mises et du gain, de parier pour la négative. On a beaucoup admiré au dix-septième siècle cette originale mise en équation. Un Oratorien, le P. Mauduit, qui a fait de cet argument toute la matière de son Traité de la Religion contre les Athées, les Déistes et les nouveaux Pyrrhoniens (Paris, 1677) écrit dans sa préface : « La Doctrine qui est traitée dans la première Partie se trouve aussi ■en substance dans le septième chapitre des pensées de Monsieur Pascal, qui est un des plus forts de tout son Livre. Il faut néanmoins avouer que ce Chapitre est trop court et passe trop vite pour être SI fort, un raisonnement si solide et si convainquant méritait bien d'entretenir le Lecteur plus longtemps... Pour suppléer à ce qui manque à la pensée de Monsieur Pascal, il eût fallu avoir

la netteté de son Esprit, la force de ses mouvements et l'adresse qu'il avait pour donner le beau tour qu'il donne aux choses. Mais quel remède y avait-il à cela? Yalait-il mieux laisser cette preuve si décisive de notre religion dans une brièveté qui diminuait beaucoup de son effet? » Le P. Mauduit naturellement ne s'est pas contenté du laconisme de Pascal. Mais Pascal croyait-il cette preuve aussi décisive que la jugeait le bon oratorien, et pensait-il tenir enfin la méthode efficace? Non pas !

Entendons-nous, on peut compter que Pascal n'a pas fait d'erreur de calcul, et c'est en vain, je crois, qu'on cherche dans son raisonnement la pétition de principe : le raisonnement est inattaquable, son seul défaut c'est qu'il est inutile : il prouve une proposition trois fois évidente, mais plus stérile encore qu'évidente.

Oh I la vaine espérance, s'il espérait nous convertir! Nous avons suivi sa prestigieuse dialeclectique, émus, stupéfaits, prêts à nous laisser convaincre et il conclut, nous avec lui, qu'il vaut mieux croire que ne pas croire : comme si nous ne le savions pas déjà, et comme si ce nous était une force ou un secours de le savoir 1 Croire, ce n'est point se conduire comme si Dieu existait;

c'est dire : Dieu existe. H ne s'agit pas de décider si la religion est ayantageuse, il s'agit de reconnaître si elle est vraie. Le pari de Pascal n'a point de sens, ou il signifie ceci : le libertin égoïste préoccupé de son seul bonheur, s'il n'était pas un sot, s'apercevrait que l'algèbre des plaisirs lui impose l'obligation de prendre ses précautions contre les risques de vie future. Et en somme en nous prouvant qu'il vaut mieux miser sur la rouge que sur la noire, Pascal ne nous persuade pas que la rouge ait plus de chances de sortir que la noire. Nous pouvons continuer à croire que les probabilités de la rouge sont infiniment petites. Le pari de Pascal ne nous donnera pas une once de foi (1).

(1) On a prétendu que Paseal tenait de R. Sebond l'idée du pari. C'est, ce me semble, une erreur. Je donne intégralement le texte de Sebon (p. 649 de la Théologie nattÊrelle).

« Quiconque ne croit pas en Jésus-Cbrist, qu'il commence hardiment de le croire ; et ceux qui le croient et qui vivent selon sa doctrine, qu'ils s'éjoaissent en leur foi, plaignant la misérable condition de ceux qui en sont écartés. Que chacun considère le besoin qu'a l'humaine nature d'un tel homma, comme les créatures nous apprennent que Dieu avait délibéré de l'envoyer, et que ses paroles expresses du Vieil Testament le promettent; et puis, qu'il considère le dire et le faire de Jésus-Christ, le train de sa vie très divine et très ordonnée» sa doctrine, sa passion et ce qui est survenu après sa mort par nne droite suite ; comme son nom fût signifié, prêché, publié par tout l'univers et à toute Thumaine nature, comme il ordonna ses apôtres, disciples, et une Église universelle, nouvelle an monde et ouverte à, tous hommes qui s*y veulent joindre.

Cependant une telle dialectique n'est pas sans un profit positif, Thomme est automate autant qu'esprit. L'esprit se convainc par les preuves. Mais que de: choses nous croyons qui ne sont pas prouvées et que nous nous figurions ne pas croire! Que de choses nous croyons, parle seul fait que nous agissons comme si nous le croyions. Il se crée en nous, par des moyens tout physiques, par un grossier automatisme, et dans un obscur progrès, une persuasion réelle dont nous sommes les premiers surpris. Mettez-vous à genoux, priez des lèvres; peu à peu votre esprit obéira et suivra; la a machine » aura « incliné » le cœur; elle aura vaincu la raison rebelle.

Voilà. dans ce recours à la machine, dans cet automatisme qui ne dépend que de nos actes, le passage du pari à la Foi. Le libertin voudrait bien parier que Dieu est, puisqu'il est profitable

comme elle s'augmente peu à peu, remplissant enfin le monde et se maintenant d'un merveilleux ordre et d*une très belle disposition et police; qu'il considère, comme elle commença, comme elle a duré, comme son état s'est maintenu au travers d'im si grand nombre d'années ; qu'il considère les sacrements ordonnés par Jésus-Christ et par ses apôtres en son Église : comme tout y est visant à effacer les péchés et offenses contre Dieu, comme toute leur intention est de pourvoir à la corruption perte et chute (l'humaine nature), et de nous réduire au bien pour lequel nous sommes faits, qui est la joie et vie éternelle, nous dépêtrant des cruels liens de la peine de la mort et de la tristesse. »

de croire, mais il ne le peut pas, il a « les mains liées et la bouche .muette ». Eh bien, qu'il fasse tout comme s'il croyait, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc.. Il trouvera d'abord que c'est un abêtissement, lui qui prétend ne se convaincre que par raison, il « s'abêtira » , mais il « croira » .

Et ainsi l'argumentation par le pari aura son effet.

Elle est certes infiniment ingénieuse ; elle procède d'un esprit puissant. Mais elle est très peu cordiale. Elle fait songer à la machine arithmétique : elle est machinale. Des deux moments dont elle est composée, l'un c'est de Palgèbre la plus abstraite et la plus mécanique, l'autre c'est de l'empirisme le plus grossier et le plus matériel. En outre le principe qu'elle met enjeu, c'est l'intérêt personnel le plus égoïste et le plus mercenaire. Et puis c'est trop présumer que de se fier à l'efficacité d'une dialectique aussi compliquée, aussi disparate. Bon tout au plus à servir de préface ou de préparation, l'argument du pari n'indique pas, ne recommande pas une méthode.

A quoi donc, ou à qui donc recourir?

t8t PASCAL ET SON TEMPS

Richelieu aimait à s'entourer de geas intelligeuts, et sans préjugés, honnêtes d'ailleurs, dévoués, actifs : c'étaient ses défenseurs devant l'opinion publique, c'étaient ses publicistes : Ga* brielNaudé, l'auteur d'un Traité àes coups d'État; M achon, l'auteur d'une apologie de Machiavel (1) ; Silhon enfin. Ils ont tous un peu senti le fagot : ils détestaient les moines, ils avaient deTéloignement pour Rome; ils lisaient Lucrèce, ils se rangeaient en physique et en métaphysique — non en morale — à la suite d'Ëpicure; mais au demeurant, ils étaient Ubres plutôt que libertins.

En 1634 Silhon composa un livre sur flmmor^ talité de l'âme (2) : il y apeu de libertins notoires qui n'aient écrit alors leur traité de l'immortalité de l'âme (de la mortalité^ disaient les mauvais plai-

(1) Voir sur Machon un curieux opuscule de M. Céleste, conservateur de la bibliothèque de Bordeaux : Louit Machon apologiste de Machiavel et de la politique du cardinal de Riche-' lieu. Bordeaux, 1883.

(2) Il y a eu une seconde édition à Paris chez Journal, 1662« La première, de 1654, est de chez Pierre Billaine.

sants). Celui de Silhon est composé de discours assez vagues ; apparemmeat aux yeux de Fauteur et du public la partie essentielle du livre était la préface, belle page d'histoire — une page qui contient bien des pages et qui est longue : c'est une apologie circonstanciée, précise, habile de la politique de Richelieu. Et si Ton prétendait que Silhon y a seulement mis eu œuvre des notes de Richelieu, ou même qu'il a simplement signé de son nom la prose de son maître, on n'avancerait rien que de vraisemblable. D'ailleurs Silhon n'a pas de scrupule à prendre à son compte le bien d'autrui. En i634, le Discours de la méthode circulait sous le manteau depuis longtemps, mais il n'avait pas été publié; Silhon le pille sans vergogne : « Voici, dit-il à la page 178 du Traité de l'Immortalité de l'âme, voici une connaissance certaine : tout homme qui a l'usage du jugement et de la raison peut connaître qu'il est, c'est-à-dire qu'il a un être; et cette connaissance est si infaillible que (soit ou que toutes les opérations des sens externes soient en elles-mêmes trompeuses, ou qu'on ne puisse pas distinguer entre elles et celles de l'imagination altérée, ni s'assurer entièrement si l'on veille ou si l'on songe, si ce qu'on voit est vérité, ou illusion et feinte), il est im-

possible qu'un homme qui a la force, comme plusieurs l'ont, de rentrer en lui-même et de faire ce jugement qu'il est^ qu'il se trompe en ce jugement, et quHl ne soit pas... Or ce jugement que l'homme fait, quHl est^ n'est pas une connaissance frivole, ni une réflexion impertinente; il peut de là monter par discours, jusqu'à la première et originelle source de son être et à la connaissance de Dieu même. Il en peut tirer la démonstration de l'existence d'une divinité, comme je montrerai au premier discours du livre suivant. »

Cet homme qui ne craint pas de voler à Descartes le «t Je pense, donc je suis », et le reste (qui sait si ce n'est pas à lui que pense Pascal, lorsqu'il parle de ces gens qui volent un beau mot sans le comprendre?) (1), cet écrivain médiocre partout ailleurs qu'en politique, peut-être que Pascal lui doit la première idée de la bonne méthode.

Au deuxième discours du livre I" de V Immortalité^ Silhon avait écrit : « Qu'il est nécessaire de prouver qu'il y a un Dieu, pour prouver l'immortalité de l'âme », et il s'était tout aussitôt heurté

(1) Pascal, Opuscules et Pensées, édit. Brunschvicg, p. 193.

« au pyrrhonisme et aux raisons que Montaigne apporte pour rétablir». Or pour échapper au pyrrhonisme, Silhon déclara qu'il existe « divers genres de démonstration », les uns fragiles, les autres invincibles au pyrrhonisme. Au total, c'est à deux groupes ou deux genres qu'il ramène ces diverses espèces : la démonstration « physique », d'une part, et d'autre part, la démonstration a morale »*

La première est absolue et évidente, la seconde marche par les chemins obscurs et, quoique aussi efficace, elle contraint d'une manière moins brutale. La première est constituée d'un petit nombre d'arguments clairs. La seconde est faite d'une multitude de faits et d'arguments obscurs, la force persuasive réside non dans chacun des arguments ou des faits pris en particulier, mais dans l'impression de l'ensemble. De la première on ne peut jamais tirer qu'une conclusion. Par la seconde, sur les mêmes matières, et suivant le groupement des faits et la limitation du groupe des arguments, on peut tirer deux conclusions, même contradictoires. La première s'arxête à l'entendement, la. seconde va jusqu'à la volonté et excite à l'action.

On pourrait croire qu'après tout il n'y a ici que

la dîstinctioa entre l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie. Mais ce serait sans doute se méprendre : il ne s'agit pas de tour d'esprit,, il s'agit de méthode, il s'agit de démonstration, il s'agit de certitude. Et Silbon dit expressément que par les deux voies la certitude est entière, la démonstration valable, la méthode légitime, alors que pour Pascal une voie seule était certaine, et seule capables de convaincre, l'autre conduisant par l'art d'agréer à la seule persuasion.

Or, cette méthode non mathématique, par laquelle on arrive à une certitude d'une autre sorte, non d'un autre prix que la certitude mathématique, Pascal croit maintenant qu'elle existe, la recherche de son côté, et la trouve, et la définit mieux que Silbon.

Un des fidèles de Port-Royal, Filleau de la Chaise, avait assisté à la conférence où Pascal développa pour quelques amis le plan de son apologie. Il en fut si frappé, il en garda si nette-

ment le souvenir, que, lorsque l'édition des Pensées fut préparée, ce fut à lui que ces messieurs confièrent le soin d'écrire la préface, et d'exposer le dessein de Pascal. Fidèle et minutieuse, sa préface ne plut pas. La famille Périer, toute à ses passions, disons à son esprit particulier qui n'était ni l'esprit général de Pascal, ni l'esprit général de Port-Royal, — écarta la préface de Filleau et en imposa une d*Étienne Périer (1). Cependant l'œuvre de Filleau ne fut pas perdue, elle fit bientôt partie de toutes les éditions des Pensées ; elle y était complétée par un « Discours sur les preuves des livres de Moïse », et par un traité : « Qu'il y a des démonstrations d'une autre espèce et aussi certaines que celles de la géométrie ». Ce discours et ce traité — de Filleau encore — nous apportent l'écho même des paroles de Pascal. Mais le traité a une importance particulière; et voici quelles sont ces « démonstrations d'une autre espèce et aussi certaines que celles de la géométrie », voici la méthode de Pascal :

« La plupart des grandes certitudes que nous

(1) Sur cette question de la préface de rédition de Port-Royal, voir la grande édition des Peméet de Pascal, de M. Bruns-

CBYICG»

â88 PASCAL ET SON TEMPS

ayons, écrit Filleau, ne sont fondées que sur un fort petit nombre de preuves qui, séparées, ne sont pas infaillibles, et qui pourtant dans certaines circonstances se fortifient tellement par l'addition de Tune à l'autre, qu'il y en a plus qu'il n'en faut pour condamner d'extravagance quiconque y résisterait, et qu'il n'y a point de démonstra» tion dont il ne fut plus aisé de mettre le doute dans l'esprit, d Filleau de la Chaise cite l'exemple de l'incendie de Londres. « Combien y a-t-il de gens qui n'ont pas ouï parler vingt fois de cet embrasement. A la première fois qu'ils en ont ouï parler ils auraient peut-être parié égal que la chose était ; peut-être double contre simple à la seconde; mais après cela, qu'ils y songent, ils auraient mis cent contre un à la troisième; à la quatrième peut-être mille, et enfin leur vie à la dixième. Car cette multiplication est tout autre que celle des nombres. Car à quelque point que l'addition d'un nombre puisse porter la multiplication, il y a toujours bien loin de là à Tinfini; au lieu que de l'autre côté, dès la troisième ou seconde preuve, selon qu'elles sont circonstanciées, on peut arriver à l'infini, c'estrà-dire à la certitude que la chose est. » Ne vous semble-t-il pas entendre la voix de Pascal? Ce n'est pas

du tout le calcul des probabilités, et Laplace s'y est trompé (1). Un savant pourra calculer le nombre de fois que Ton devra jeter en Tair les lettres de Talphabet pour avoir une grande pro-^ habilité qu'en retombant ces lettres formeront un discours de Cicéron; et, en multipliant ce nombre indéfiniment, on a une probabilité de plus en plus grande, mais jamais on ne sera certain que le fait se réalisera. Il n'en va pas de même dans l'exemple de l'incendie de Londres. Ou la ville de Londres a été brûlée, ou elle iie l'a pas été. On le sait, ou on ne le sait pas. Quand on le sait, on est certain : la probabilité a fait place à la certitude.

Ainsi « la certitude que Londres a été brûlé est une démonstration en son espèce. Ce ne sont pas les voies de la géométrie, mais elles sont plus convaincantes, quoiqu'on n'en voie pas le progrès ».

Dans ce genre de démonstration chaque preuve, à elle seule, donne une plus ou moins grande probabilité^ leur addition donne la certitude. Aussi dans leur cours, celui qui les poursuit,

(1) Dans sa Théorie analytique des probabilités^ Laplace considère que les témoignages ont chacun une probabilité, qu'il représente par un symbole, mais jamais, de la combinaison de ces symboles, il ne fait sortir une certitude.

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