‹ Pascal et son tempsChapitre 16 sur 24 · III · texte numérisé non relu

III

après la première ou la seconde preuve, peut parier f a des éléments pour choisir le parti, mais ne peut que parier. A un moment donné, brusquement, il ne parie plus : il est certain.

C'est cette méthode que Pascal veut appliquer à la religion.

Écoutez comment Filleau de la Chaise (c'est-àdire Pascal, n'est-ce pas?) conclut son discours.

« Que l'on pense aux réflexions de toute nature qu'il a à faire sur les événements et sur les mystères qui nous sont enseignés par la Religion chrétienne; sur la manière dont ils sont passés jusqu'à nous, sur le style, l'uniformité et l'élévation de ceux qui nous ont donné des livres saints; sur la profondeur des Vérités que seuls entre les hommes ils nous ont découvertes et dans la nature de l'homme et dans celle de la divinité et dans celle des vertus et des vices. Que l'on considère la dislance infinie qu'il y a de leurs idées et de leur manière de penser, de s'exprimer et d'agir, à celle de tout le reste des hommes, en sorte qu'il semble qu'ils aient été d'une espèce différente, etc. Que l'on envisage, dis-je, tout cela, et qu'on le pèse de bonne foi, il sera visible qu'on pourra faire voir une si grande accumulation de preuves pour notre religion, qu'il n'y a point de démons-

traiion plus convaincante; et qu'il serait aussi difficile d'en douter que d'une proposition de géométrie, quand même on n'aurait que le seul secours de la raison. Car, quoiqu'on ne pût peutêtre démontrer dans la rigueur de la géométrie qu'aucune de ces preuves en particulier soit indubitable, elles ont néanmoins une telle force, étant assemblées, qu'elles convainquent tout autrement que ce que les géomètres appellent démonstration.

Ce qui vient de ce que les preuves de géométrie ne font le plus souvent qu'être la réplique, sans répandre aucune lumière dans l'esprit, ni montrer la chose à découvert; au lieu que celles-ci la mettent, pour ainsi dire, devant les yeux, et qu^dles sont dans nos véritables voies (1). »

(1) Cf. Diseoun sur les preuves des livres de Moïse : « Il n*a pas plu à Dieu qu'elles (les preuves) consistassent, dans des principes grossiers el palpables, qu'on découvrit tout d'un eoapy et qui fussent vua é|^ement de tous les hommes. C'est plut6t un amas de circonstances que tout le monde ne rassemble pas ou n'envisage pas de la même sorte ; mais qui ne laissent pas néanmoins d'être sensibles aux plus simples quand on leur ouvre les yeux et de produire, lorsqu'elles sont réunies, une certitude sinon plus pleine, au moins plus intime et plus naturelle que celle qu'on a des démonstrations spéculatives et abstraites, parce que les voies en sont plus proportionnées à l'esprit humain et qu'il n'y a personne qui n'en trouve en fioi les principes. » Également Nicole dit dans la préface qu'il a mise aux éléments de géométrie d'Arnauld : « Il y a même des vérités de la religion qui se prouvent beaucoup mieux par la lumière de plusieurs principes, qui s'entr'aident et se sou-

La théorie est belles mais elle n'est pas encore complète. Ce passage, du probable au certain, est-il légitime? Il faut rappeler ici les pehsées de Pascal sur le ccêur, source de connaissance (1).

En somme, que se produit-il dans cette méthode de démonstration non euclidienne? Des probabilités sont devenues des certitudes; il y a donc eu passage de l'hétérogène à l'hétérogène. Nous sommes montés d'un ordre à l'autre. C'est comme si nous avions vu une somme de points donner une ligne. Or, cela n'est pas possible par développement interne; il a fallu une intervention extérieure. Laquelle? Celle du cœur. C'est l'esprit qui apporte les probabilités, c'est le cœur qui les additionne et qui, au résultat, obtient une certitude. Mais il faut s'entendre : cœur ne signifie pas volonté et caprice ou intervention personnelle et consciente; il ne signifie pas davantage, comme le traduit Port-Royal, intelligence vive et lumineuse. Il signifie... mais comment dire d'un mot tout ce qu'il contient? Prenons un exemple.

Nous voyons partout espace, nombre, mouvement; ces expériences diverses, en s'accumulant

tiennent les uns les autres, que par des raisonnements semblables aux démonstrations géométriques. » (CEuvret eomplétn d'ARNAULD, t. XLII, p. 8.) (1) Pensées, édit. Brungchvicg, n"277, 278, 281, 282.

en nous, forment une sorte d'instinct ou de sentiment dont nous sommes certains : Torgane de cette transformation, c'est le cœur. Le cœur est aussi Torgane de l'amour, et pour les mêmes raisons : qu'est l'amour au sens du chevalier Méré et de l'auteur du discours sur les passions de l'amour? C'est une pensée, un jugement informulé, formé de mille constatations, et prêt à devenir et devenant un sentiment vivant et passionné. L'esprit de finesse nous révèle les qualités d'une femme et la convenance de sa nature avec la nôtre; la faculté qui tire de ces indications multiples de l'esprit de finesse, une conclusion simple, immédiate^ directe, pour les transformer en certitude et en sentiment, c'est bien le cœur. Son rôle est donc le même partout : qu'il crée le sens commun, qu'il crée les principes géométriques, qu'il crée l'amour, qu'il crée la foi, il est l'instrument essentiel de l'induction, de la synthèse ou, pour parler comme Pascal, du. passage d'un ordre à l'autre.

Et Pascal dirait volontiers que le cœur est vraiment créateur; la méthode géométrique marche de certitude en certitude, elle développe; la coutume garde les certitudes, elle conserve; le cœur change les constatations répétées en principe, les

jugements fins et multiples en amour, les probabilités en certitudes : il crée.

Le cardinal Newmann a magnifiquement développé la méthode de Pascal. Lui aussi il a fait dépendre la certitude d'une « accumulation de probabilités, chacune indépendante de l'autre, venant soit de la nature, soit des circonstances de chaque cas particulier : probabilités trop ténues pour que chacune isolée ait une valeur convaincante, trop ondoyantes et subtiles pour qu'un syllogisme les puisse encadrer, et d'ailleurs trop diverses et nombreuses pour que cette conversion en syllogisme soit pratique (1) ». Et l'illustre philosophe anglais a retrouvé, comme Pascal, la faculté ou l'organe qui, à la limite des « probabilités convergentes », remplace le probable par le certain : il l'appelle illative sensé (2). Mais c'est Pascal le premier qui a compris cette méthode - laissons-lui le nom qu'il lui a donné : le cœur.

(1) Newman, par Henry Bremond. Bloud, Paris, 1905, t. II» p. 260 et suiv.

(2) Je retrouve chez Silhon le mot illation*

Pascal possède maintenant sa méthode : tous les documents, tous les renseignements, toutes les preuves qu'il a réunis, il va les mettre en œuvre; les pierres sont amassées, le plan est tracé; déjà dans l'imagination de Pascal le monument est bâti.

Mais n'oublions pas le caractère singulier qu'aura cette apologie; Descartes nous a habitués à marcher d'une vérité assurée à une vérité assurée, avec l'évidence au point de départ. Ici les argu* ments, les éléments de la démonstration ne sont pas tous évidents, ne sont pas tous démontrés, ne sont pas tous donnés comme des vérités constantes; ils ne sont que probables; ils n'ont qu'une vérité de bon sens ; de leur convergence seule résulte la certitude ; mais cette certitude se reporte en retour sur eux, et les révèle certains.

De là plusieurs conséquences, qu'un esprit pénétrant comme celui da Pascal a dû discerner et accepter; dans la méthode ancienne, les vé«

rites se déduisent les unes des autres; dans la nouvelle, la déduction n'est pas de mise; les éléments de démonstration viennent des quatre coins du ciel : c'est l'ordre de la charité; dans la méthode ancienne, encore, chaque vérité est examinée une à une, est confirmée, acceptée, imposée par la raison avec une force invincible, avant que la dialectique ne passe à la vérité suivante; maintenant, au contraire, il faut éviter de prendre un à un les éléments — je ne dis plus de démonstration, je dis de certitude C'est le faisceau qui est fort; chaque brin est fragile et facile à rompre : combien de vérités, en effet, sont longtemps délicates; et il n'est pas besoin de toutes les forces de la raison pour les défaire 1 Et les arguments, et l'apologie, auront plus d'une fois cette force et cette fragilité.

Mais si ces arguments, d'une part, ne sont pas pris dans une chaîne logique, s^ils doivent, d'autre part, rester indissolublement liés, par quel moyen obtenir cette cohésion, en sorte que le lecteur ne puisse briser un par un, avant l'effet total, les mailles de l'Apologie?

Il n'y a qu'un moyen : l'esthétique le suggère, l'art le conseille. M. Henry Brémond, dans l'admirable commentaire qu'il a joint à ses Ex-

traits de Newmann, traduit Villative sensé par « logique personnelle » . Or, si l'organe de la conversion, si le cœur est une puissance personnelle, s'il est la personne même, si toute conversion est donc une histoire personnelle, il en résulte qu'une apologie, qui veut être l'occasion^ le guide, le manuel de la conversion, ne saurait mieux faire que d'imiter la vie : sa perfection sera de se confondre avec une histoire d'âme. Le spectacle de la vie, le développement d'une âme donnera seul à toutes les parties du livre, l'unité, la cohésion et l'efficacité persuasives.

Et tel sera le livre de Pascal.

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