‹ Pascal et son tempsChapitre 17 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA PREMIÈRE PARTIE DE l'aPOLOGIE

1. L'éveil de rinquiétude religieuse. — II. La Bible. — III. La cure de scepticisme. — IV. La forme de cette première partie de l'Apologie. — V. La raison d'ôlre des lectures de Pascal.

Je me figure sans peine Tétonnement et la déception qui se peignirent sur la figure des gens de Port-Royal, lorsque Pascal commença par leur exposer sa méthode. Imaginez qu'ils étaient férus de mathématiques, que ces sciences, d'autant plus respectables qu'ils les entendaient moins» leur paraissaient pleines de mystérieuses et toutes-puissantes recettes. Les dernières et magnifiques découvertes de Pascal sur la roulette les avaient mis en goût. C'étaient eux qui l'avaient poussé à faire valoir ses travaux avec âpre té, et

à donner à Amos Dettonville ce caractère emporté et susceptible, qui n'est pas toujours celui de Pascal. Pascal était le mathématicien de Port- Royal, comme Arnauld en était le théologien, et M. d'Andilly Thomme de cour. Et voilà que Pascal du premier coup déclare que la méthode mathématique ne sera pas la sienne, et qu'il apporte une suite de preuves très probables, non certaines, dont la somme seule sera certaine 1

Pascal s'aperçut de ce désappointement, il en fut comme éperonné, et il se surpassa lui-même.

II exposa — non, il raconta son Apologie, car son Apologie est un récit. Elle eût été quelque chose de semblable à l'Étape de M. Bourget, à En route de M. Huysmans; cherchons plus haut : aux Confessions de saint Augustin. C'eût été le plus beau des romans du dix-septième siècle (!)•

Pascal supposait un homme, un homme de cœur raisonnable et d'esprit juste, un honnête homme, tel que Méré (2); ce personnage ne croit

(1) Le résumé d'Etienne Périer et celui de FiUeau de la Chais» concordent parfaitement. Seulement Etienne Périer supprime les détails, et étouife le pittoresque. U veut rendre Pascal grave, digne, régulier, irréprochable. Les Périer ont retouché la figure de Pascal selon leur goût qui était bourgeois et médiocre. On trouvera les deux préfaces dans l'édition des Penséet de la collection des grands écrivains (édit. Brunschvicg).

(2) 11 s'agit bien de Méré, puisque Pascal deux ou trois fois fait appel à « une certaine finesse de discernement dont ils

point : il n'a pas besoin de la religion; un examen superficiel lui laisse supposer qu'elle enseigne bien des enfantiUages, d'ailleurs inutiles. Il vivait tranquille, lorsqu'il rencontre Pascal.

Pascal le force à tourner les yeux sur luimême; et cet homme s'aperçoit qu'il y a en lui bien des misères et bien des ténèbres ; et cependant il y a une grandeur et un instinct supérieur qui le relèvent; en vain il veut se dissimuler cette contrariété fondamentale, Pascal la lui fait toucher du doigt en lui et dans tous les hommes, et notre héros s'aperçoit qu'il ignore son état présent, sa nature et sa destinée; et la mort viendra^ qui de cette, obscurité fera jaillir une effrayante lumière; il dormait au milieu des énigmes les plus redoutables ; le voilà éveillé : et en route. Désormais son inquiétude l'empêchera de dormir.

Les philosophes prétendent avoir le mot de cet énigme. Il faut courir à eux : mais que leurs paroles sont vaines! Les uns à la suite d'Épictète font l'homme tout grand, malgré ce qu'il sent en lui de bassesse; et les autres de la suite de Montaigne, tout méchant, malgré l'instinct qui nous élève. En somme il n'y a pas de secte

[les incrédules] usent dans toutes les autres choses ». (Préface deFilleau.)

PASCAL ET SON TEMPS 30i

qui parle de Thomme si raisonnablement que chacun ne sente en soi de quoi la démentir.

Notre personnage déconcerté s'enfuit. Et il demande secours à Pascal. Qui sait, lui répond Pascal, si le monde n'a pas un auteur, et si cet auteur n'est pas entré en communication avec les hommes « pour leur donner des marques de leur origine et du dessein qu'il aurait eu en leur donnant l'être »? Cette parole est comme une révélation : c'est vrai, il faut recourir aux religions; il y en a des milliers : et la revue des religions commencé; conmie elles sont piètres!

indignes de l'idée de Dieu que nous portons en nous! indignes de nousf indignes de tout! L'une autorise le vice, l'autre n'est qu'un culte grossier et charnel; elles apprennent jusqu'où peut aller l'extravagance humaine.

Notre homme est lassé et découragé; dans cette vaine poursuite du mot de l'énigme, il s'est de mieux en mieux rendu compte du mystère tragique de sa destinée, il s'est enfoncé dans l'angoisse. Et ne voyant pas une lueur dans ces ténèbres, il songe à se tuer (1).

C'est ici la péripétie.

(1) « Ëofîn, dit Filleau, plutôt que d'en choisir aucune (religion), et d'y établir son repos, il prendrait le parti de se donner

Pascal lui découvre un certain peuple qui d'abord attire l'attention par quantité de circons* tances merveilIeQses et uniques. C'est le peuple juif.

C'est une famille, mais une famiUe immense qui a conservé sa physionomie propre et son individualité à travers les temps, aussi haut qu'on peut remonter. Elle garde un livre, un seul, par lequel elle se gouverne, et qui est à la fois son histoire, ses lois et sa religion; le tout si bien mêlé et inséparable que, s'il y a quelque chose de vrai, il faut que tout le soit.

Or à peine le libertin a-t-il ouvert ce livre, qu'il y « voit avec l'histoire de ce peuple celle de la naissance du monde, que le ciel et la terre sont l'ouvrage de Dieu, que l'homme a été créé, que son auteur s'est fait connaître à lui, qu'il lui

lui-même la mort, pour sortir d*im état si misérable, lorsque, près de tomber dans le désespoir, il découvre un certain peuple..., etc. »

a soumis toutes les créatures, qu'il l'a fait à son image », etc. Cela paraît très bien imaginé.

« L'éternité du monde où l'on se perd, se dit notre héros, et cette rencontre fortuite de quelques atomes ne sont assurément pas si aisés à concevoir; et lorsqu'il s'agit d'expliquer cet ordre admirable de l'Univers, la génération des plantes et des animaux, l'artifice du corps humain, et ce qu'on entend surtout par les noms d'âme et de pensée, qu'il s'en faut que cette éternité et ces atomes me paraissent aussi bien imaginés 1 » Et il voudrait que cela fût vrai. Il conçoit donc quelque espérance, mais n'ose encore s'y fier et il reprend son enquête.

Il réfléchit que celui qui a dit ces choses si grandes, en a parlé d'une manière si simple et si brève, qu'on voit bien qu'il n'a pas songé « à se faire valoir, à prévenir l'esprit de ses lecteurs, à donner du lustre à ce qu'il disait, ou à le prouver. » La vérité seule s'exprime ainsi. Serait-ce enfin la vérité? Mais quoi 1 ce livre affirme que Dieu nous a créés à sa ressemblance — et nous voyons malheureusement à nos misères que cela est faux. Voilà le livre des juifs en défaut comme les autresl Attendez, dit Pascal, et poursuivez. En effet le libertin continue, et il va être bientôt éclairci.

Après avoir lu la description de l'hoiùme tel qu'il sortit des mains de Dieu» il lit Qt l'abus que rhonune a fait du présent si précieux de la liberté; et la punition, hélas! trop juste, trop raisonnable et trop évidente que Dieu lui a infligée. Ainsi le coupable a perdu tous les avantages dont il avait mal usé ; a son esprit se remplit de nuages. Dieu se cacha pour lui dans une nuit impénétrable; il devint le jouet de la concupiscence et l'esclave du péché ; de tout ce qu'il avait de lumière et de contiaissance, il n'en conserva qu'un désir impuissant de connaître, qui ne servit plus qu'à le tourmenter; il ne lui resta d'usage de sa liberté que pour le péché, et il se trouva sans force pour le bien . Enfin il devint ce monstre incompréhensible qu'on appelle l'homme. »

La solution de l'énigme approche : le malheureux qui cherchait se sent peu à peu attiré à la lumière et à la vérité : et voici que Pascal, le prenant par la main, le force à suivre dans tout l'Ancien Testament les traits, où est peinte la nature de l'homme. Au début de son enquête, ce qui a réveillé notre incrédule de son engourdissement, c'est le regard qu'ila jeté sur lui-même. Maintenant, la Bible en main, il voit mieux

encore; il recommence son enquête : « Cette lecture ayant même porté une nouvelle lumière dans les ténèbres de son intérieur, non seulement il vit plus clairement ce qu'il y avait déjà aperçu, mais il y trouva même une infinité de choses qui lui avaient échappé. »

En somme il refait — sans le savoir — avec le De statu naturœ purœ et le De statu naturœ lapsœ^ ce qu'il avait fait avec Montaigne et Épictète.

La Bible ne l'éclairé pas seulement sur luimême, elle lui enseigne une religion qui est parfaitement conforme à l'idée que la raison nous donne de Dieu, et à notre nature telle que nous venons de la voir. La Bible fait plus, elle explique la diversité des hommes, et pourquoi il n'y a pas au monde deux hommes qui se ressemblent, ni même un homme qui ne soit dissemblable à lui-même d'un moment à l'autre; comment un scélérat peut être le fils d'un honnête homme et mille autres! « Toutes ces difficultés ne cessent-elles pas par cette chute de la nature de l'homme, que ce livre dit être tombé de son premier état, et ne sont-ce pas des suites nécessaires de l'assujétissement de l'âme au corps, que l'on ne saurait concevoir que comme

Page 1