III
un châtiment, et qui le fait dépendre de la naissance, du pays, du tempérament, de la coutume et d'une infinité de choses de cette nature qui n'y devraient faire aucune impression? »
C'est de cette sorte que s'expliquent parfaitement les erreurs des philosophes, les succès des méchants, le « mélange monstrueux de pauvres et de riches, de sains et de malades, de tyrans et d'opprimés », et l'obscure clarté de la religion. Tous ces effets dont nous ne saisissions pas la cause, et qui nous' paraissent absurdes, s'expliquent ainsi. Le disciple de Pascal parcourt à sa suite et la Bible en main les Raisons des effets.
Mais ce n'est pas assez : après nous avoir ainsi instruits, nous avoir fait comprendre ce qu'est le monde et nous-méme, il ne nous laisse pas dans notre impuissance native. Il nous annonce que Dieu nous tend la main et nous enverra un Libérateur.
Du coup notre incrédule d'hier est presque convaincu. La voilà bien la vérité qu'il chercliftit.
Il hésite encore cependant.
Mais Pascal le presse. Pourquoi ne se laisset-il pas aller au sentiment qui Fenvahit? A-t-il peur que ces grandes idées qu'il a découvertes et qu'il srent vraies, ne le soient pas? « Il n'y a personne qui ne convienne qu'à l'égard des choses qui tombent sous nos sens, nous en avons un certain sentiment, qui nous fait juger à l'air seulement, si ce qui se présente à nos yeux est l'ouvrage de la nature ou des hommes. Que nous apportions ce sens en naissant, ou qu'il vienne de la coutume [on voit que Pascal ne décide pas entre Platon et Montaigne], il n'importe, jamais il ne nous trompe. . . Pourquoi ne pas étendre plus loin le principe qui nous y conduit... » Pourquoi? Parce que « cela j» n'est pas raisonnable, répond l'incrédule. La raison s'insurge toute contre le péché originel, contre la transmission de ce péché, et tout le reste. Et par un dernier effort, l'incrédule essaye d'échapper à Pascal. Mais
Pascal le tient : la raison 1 oser invoquer la juridiction de la raison 1 Pascal montre le peu d'assurance qu'on trouve en soi pour juger des moindres choses, et il le force à « se faire justice » et à se reconnaître incapable de décider par soimême si cette transmission du péché où tout consiste est injuste et impossible : « Estimez-vous heureux, s'écrie-t-il enfin, de ce qu'en une chose qui vous touche de si près, au lieu d'être à la merci de cette pauvre raison, à qui il est si aisé d'imposer, vous n'ayez qu'à examiner pour toutes preuves que des faits et des histoires» c'est-à-dire des choses pour lesquelles il y a des principes infaillibles. »
Ici la dialectique de Pascal s'arrête un moment. Elle a acquis un premier point. A bientôt les principes infaillibles et la démonstration apodictique devant lesquels le roman va cesser.
Il en fut ainsi pour les Provinciales, L'amusante comédie des premières lettres se tut soudain quand Louis de Montalte, écartant les personnages fictifs inventés par son génie, prit en son nom la parole. De même, le roman de l'Apologétique se termine au moment où Pascal â épuisé la suite des relisons probables, qui ne deviennent certaines, que lorsque le cœur les a
additionnées et confondues. Maintenant il va faire de la science : arrière le roman !
Quelle forme Pascal aurait-il donnée à cette première partie du livre, lettres? dialogues? Je ne sais, probablement l'un et l'autre.
J'ai cru autrefois avec Sainte-Beuve que Pascal, grand quand il achève, l'est encore plus quand il n'achève point; je me demandais s'il ne valait pas mieux que la mort ait interrompu son œuvre et qu'on ait les Pensées au lieu de YApologie^ Je n'oserais plus parler ainsi. Cette histoire d'âme eût été prodigieuse. Les romans nous montrent des inquiétudes sentimentales et des angoisses de cœur, et. s'ils veulent peindre des âmes plus fières en proie à de plus hauts tourments, ils perdent souvent le don d'émouvoir. Mais le grand artiste^ qu'était Pascal, le grand et sincère artiste, qui avait dans son génie le frémissement de la présence de Dieu, aurait été aussi pathétique à montrer un homme en marche vers la vérité et vers la vie éternelle, qu'un d'Annunzio
à montrer un homme en marche vers l'amour et vers la mort. Pleurons le livre qui n'a jamais été écrit, dont saint Augustin a donné dans ses Confessions une puissante ébauche, dont quelquesuns d'un siècle à l'autre tracent l'esquisse, et que probablement Pascal eût fait.
On voit combien le plan de Pascal était loin de ces classifications rigoureuses auxquelles on veut le plier; la même idée y pouvait revenir plusieurs fois avec une tonalité et une valeur différentes. La faiblesse et la disproportion de l'homme y étaient peintes deux fois, la première fois avec les traits que la nature, Épictète et Montaigne fournissaient, et une seconde fois avec les couleurs de la Bible et les principes de VAugt^tinus. Une idée n'était pas épuisée, abandonnée; elle s^unissait à la suivante, à la précédente, sans pouvoir s'en isoler : chaîne <îontinue, organisme harmonieux comme la vie.
A un autre point de vue, ce plan en se déroulant nous explique bien des choses demeurées
obscures. Nous ne savions pas pourquoi Pascal, après avoir lu Sebond, Charron, Grotius, Garasse, Mersenne, Descartes, et combien d'autres, s'en tenait enfin à trois : Montaigne, Épictète^ le Pugio fidei.
Montaigne et Épictète lui servaient à éveiller l'inquiétude philosophique et religieuse. D n'en déduisait aucune conclusion positive, il se contentait de leur demander la preuve criante des contrariétés de l'homme et des obscurités de la destinée humaine : pas plus. Mais cela est capital; si Pascal n'y arrive point, il n'y a pas d'apologie. S'il y arrive, si l'incrédule se met en marche, tout est gagné.
Pascal place ensuite l'incrédule en face de la religion juive. Il essaye de le mettre dans l'état d'âme du vieillard Siméon, d'en faire un Israélite d'avant le Messie. Et Ton comprend dès lors Timportance capitale du Pugio. Raimond Martini s'était adressé, lui^ à des juifs, il avait pris pour base de sa démonstration les principes mêmes enseignés par la Bible, et professés par les israélites, du moins par les Israélites contemporains du Précurseur. L'interlocuteur de Pascal est arrivé justement au même point du développement religieux.
dtî PASCAL ET SON TEMPS
Étroit parallélisme. Pascal et Martini partent du même état d'âme, poursuivent le même but.
Quoi d'étonnant si Pascal s'instruit à l'École du Frère prêcheur, s'il lui prend des faits et des textes, et plus encore?
Et maintenant, l'Apologie continue.