CHAPITRE XI
LA SECONDE PARTIE DE l'aPOLOGIE
.1. Changement de ton. — II. Les faits probants. — III L'obscurité de la religion. — IV. Caractère qu'aurait dû avoir cette seconde partie de l'Apologie.
Supposez que Pascal, étant mort avant d'avoir achevé les Provinciales^ les eût laissées dans Tétat où sont les Pensées. Il se serait conservé des fragments : çà et là, une tirade d'un jésuite, plus loin, quelque paragraphe janséniste, ailleurs, un cri de Pascal. On aurait été stupéfait de la contradiction de ces fragments entre eux. On aurait imaginé des doutes, des hésitations, toute une lutte terrible, un déchirement de la conscience. Et c'est ce qu'on fait pour la première partie de l'Apologie. On a mis au compte de Pascal ce que Vautre dit; de là ce prétendu conflit tragique qui
n'existe point. Ils sont deux qui parlent dans cette première partie de l'Apologie. Dans la seconde il n'y en aurait eu qu'un; le dialogue devient conférence, et le roman devient démonstration.
Pascal, d'abord, commençait cette dialectique comme il avait fini la précédente, par une sorte de cure de pyrrhonisme. Il se rendait bien compte, et il l'écrit, qu'on oppose aux preuves de fait, pour s'y soustraire, des raisons abstraites. Tel croira sur des témoignages, un événement — pourvu que cet événement ne soit pas un miracle — qui, sur les mêmes témoignages, et sur d'autres encore plus forts, refusera de croire à un miracle! estimant s'être justifié s'il dit que le miracle est impossible. Il faut donc rabattre cet orgueil de la raison, et montrer à ces douteurs que « leurs preuves ne peuvent être tout au plus que des raisonnements de métaphysique, fondés sur des principes inventés par des hommes, et par conséquent suspects, au lieu que ce qu'on leur donne pour preuves est de la nature des faits, c'est-à-dire capable d'une certitude et d'une évidence entières (1). »
L'esprit ayant été ainsi plié, par une seconde
(i) FiLLEAu, Discours sur les Pensées,
PÀ8GÀL ET SON TEMPS 31S
cure de scepticisme, à accepter les faits miraculeux et à leur concéder la valeur de preuves authentiques, Pascal va énumérer ces faits.
Et le premier c'est « les livres de Moïse ».
Et Pascal prouvera : !• que Moïse a vécu; 2' qu'il n'est pas un imposteur; 3"* que ses livres n'ont pu, après sa mort, être falsifiés. Ce qu'ils contiennent est donc vrai, à savoir : les lois de Dieu, les miracles, l'annonce et les figures de Jésus- Christ (1).
Pascal passait ensuite aux prophètes et surtout à Isaïe. 11 paraît que dans la conférence où il exposa son plan à ses amis de Port-Royal, ce fut le moment où il s'éleva à la plus haute éloquence; ses auditeurs en furent transportés. Vous vous imaginez facilement ce que la poésie des prophètes dut ajouter de grandeur et de magnificence à la parole déjà si ardente de Pascal. Ce
(1) Cf. FiLLiAU^ Discours sur les preuves des livres de Moïse.
symbolisme convenait à son génie. N'est-il pas un prophète lui-même, un révélateur du Christ? Il montra les promesses, les figures, les prédictions. Et enfin il entr*ouvrit le ciel. Et voici la vie divine et humaine de Jésus^ ses miracles, ses enseignements. Deus^ ecce demi
Et tout cela ce sont des faits, et pour que ces faits ne fussent pas fondés, il faudrait que les témoignages que nous en avons fussent mensongers. Le libertin déclare que les apôtres ont menti scienmient et continuellement. Il s'agit donc d'examiner l'hypothèse des « apôtres fourbes ». Mais il est évident qu'ils ont été sincères et qu'ils ont dit la vérité. Pascal corroborait sa démonstration par l'étude du style des évangélistes où il faisait voir, à la suite de Balzac et de Raymond Sebond, le naturel, la simplicité, la candeur même et je ne sais quoi de divin.
Il aurait sans doute ajouté l'étude des voies par où la religion s'est établie, il aurait parlé des martyrs et des saints. En tout cas il termina par . des considérations générales.
Il reconnut qu'à côté des vérités claires qu'il venait d'exposer, il y a dans la religion des obscurités. Mais la faute en remonte à nous et non à elle. Dieu nous a avertis lui-même que Tobscurité serait mêlée aux clartés. « Il est sans doute, disait-il, que toutes les vérités sont éternelles, qu'elles sont liées et dépendantes les unes des autres, et cet enchaînement n'est pas seulement pour les vérités naturelles et morales, mais encore pour les vérités de fait, qu'on peut dire . aussi en quelque façon éternelles : puisqu'étant toutes assignées à de certains points de l'éternité et de l'espace, elles composent un corps qui subsiste tout à la fois pour Dieu. Ainsi, si les hommes n'avaient point l'esprit borné et plein de nuages et que ce grand pays de la vérité leur fût ouvert et exposé tout entier à leurs yeux, comme une province dans une carte géographique, ils auraient raison de ne vouloir rien recevoir qui ne fût de la dernière évidence, et dont ils ne vissent tous les principes et toutes les suites. Mais
il faut qu'ils s'accommodent à leur condition et à la nécessité (1) ». Tout en ce monde est un mélange d'ombre et de lumière : a Ce qu'il y a de plus connu dans la nature, c'est que presque tout ce que nous savons qui est, nous est inconnu, passé certaines bornes, quoique nous l'ayons comme sous nos yeux et entre nos mains (2) » . Il en est de même de la religion. Remercions Dieu d'y avoir laissé assez de lumière pour sauver ceux qu'il veut sauver. « Que les hommes agissent raisonnablement dans l'étendue de leur capacité bornée, sans se réduire à l'impossible et se rendre malheureux et ridicules tout ensemble. » Telle était la démonstration de Pascal, elle était basée sur des témoignages et des faits. Certes il se rendait compte que, même si son livre produisait une conviction irrésistible, cette conviction ne serait pas encore la foi; la grâce est nécessaire pour la foi; la démonstration ce n'est pas l'âme de la foi, ce n'en est que l'instrument. Évidemment aussi Pascal indiquait que cette marche de l'intelligence et du cœur vers Dieu devait être suivie par le corps. Nous sommes automates autant qu'esprit. Mais du moins il
(1) FiLLBAu, DUcoun tur les Pentéêj,
(2) Ibid.
avait amené le libertin à la porte de l'Église : j'allais dire du confessionnal. L'œuvre de l'apologiste est achevée : c'est à Dieu à agir et celui qui pourra seconder l'œuvre de Dieu ce ne sera pas le philosphe, l'écrivain, l'apologiste, ce sera le directeur de conscience, le prêtre : un Singlin (1).
(4) Après tout ce qu'il nous dit, pouvons-nous en conclure quelle est la meilleure forme qui convienne à une édition des Peniéesf Les premiers éditeurs de Port-Royal ont classé les fragments sans tenir aucun compte du plan de Pascal et sim* plement suivant l'ordre des matières. Cette méthode a été reprise avec beaucoup de tact par M. Brunschvicg : elle est pratiquement la meilleure ; mais elle souffre deux difficultés : d'abord elle isole, comme l'a montré M. Giraud, des fragments destinés à aller ensemble, et qui formaient corps ; ensuite elle rapproche, comme par compensation, des morceaux qui malgré la similitude du sujet devaient être séparés ; on se rappelle en effet que dans la dialectique de Pascal, la même idée pouvait revenir plus d'une fois, avec \me portée, un sens et des termes fort différents. De là, d'une part, plus de pensées incomplètes qu'il n'est nécessaire et, d'autre, plus souvent qu'il n'est vrai, des contradictions ou hésitations de pensée. De toutes façons cette méthode nous donne de l'esprit de Pascal une image contestable, l'esprit de Pascal n'était ni incertain, ni incohérent, ni fait pour se contenter de l'incertitude et de l'incohérence. La seconde méthode, qui consiste à retrouver le plan de Pascal, a donné de très mauvais résultats. Est-ce sa faute ou celle des gens qui l'ont appliquée? C'est la faute à la fois aux éditeurs et & la méthode. D'abord le plan de Pascal n'était pas complet, restait ouvert; bien des idées, qu'il notait par provision, n'avaient pas, quand il les notait, leur place arrêtée dans ce plan ; il est donc impossible de les y faire rentrer. D'autre part, les éditeurs de Pascal pour la plupart ne peuvent faire abstraction de leurs idées personnelles, ils construisent Pascal selon leurs préjugés. Tout cela est donc bien délicat. J'aime assez le procédé de M. Molinier (sinon le plan). M. Molinier a distingué les fragments qui semblent avoir été destinés par Pascal à une partie déterminée de son Apologie, des autres fragments qui sont de simples notes ou des indications à utilisor selon
Demandons-nous ici encore — question vaine ^ mais toujours attirante — ce qu'aurait été cette démonstration, si Pascal avait vécu? Aurait-elle été un simple appel au bon sens, comme elle Test devenue entre les mains de Bossuet dans le Discours sur l'Histoire universelle? « Puisque de nos jours, s'écrie Bossuet, on a bien osé publier en toute sorte de langues des livres contre l'Écriture, il ne faut point dissimuler ce qu'on dit
l'occurrence ; les premiers il les a rangés suivant le plan qu'il suppose à l'Apologio, et les autres, il les a rapportés plus ou moins heureusement, mais seulement à titre d'appendice, aux différents chapitres constitués par les fragments classés. C'est un artiûce non seulement ingénieux, mais vraiment scientifique. Reste une troisième méthode, elle a mes préférences : c'est celle qu'a suivie M. Michaud dans sa belle édition critique des Pentéei, c'est celle qu'a réalisée la maison Hachette avec tant de perfection, c'est la reproduction telle quelle du manuscrit. L'album de la maison Hachette donne la photographie du manuscrit même, avec, en regard de chaque planche photo* typique, la lecture et les notes critiques de M. Brunschvicg. Cette méthode au moins est bien objective. Je conçois enfin une quatrième méthode — est-elle d'ailleurs réalisable? qui aurait pour base Fétude paléographique du manuscrit. Par la considération des encres, des écritures, du papier autant que par l'histoire de ses idées, de ses lectures, des événements de la fin de sa vie, ne pourrait-on pas classer les fragments? Gales aurait dans l'ordre chronologique. Mais encore une fois est-ce possible?
pour décrier ses antiquités. Que dit-on donc?... Rien de suivi, rien de positif, rien d'important, des chicanes sur des nombres, sur des lieux, sur des noms... Mais laissons les vaines disputes et tranchons en un mot la difficulté par le fond. Qu'on me dise s'il n'est pas constant que de toutes les versions et de tout le texte, quel qu'il soit, il en reviendra toujours les mêmes lois, les mêmes miracles, les mêmes prédications, la même suite d'histoire, le même corps de doctrine et enfin la même substance. En quoi nuisent après cela les diversités de textes (1)? » Par là Bossuet écartait l'examen minutieux et analytique des textes. Il reléguait au dernier plan la critique des textes, la philologie, l'exégèse, la science.
Pour moi, je ne crois pas que Pascal eût parlé ainsi.
Certes ce qu'il a laissé, en la matière, est d'un écolier ou d'un apprenti, et ce n'est pas étonnant pour un homme qui n'a guère pratiqué qu'un an ces études si nouvelles pour lui, qui pendant cette année a eu bien d'autres préoccupations, et d'autres soins de toutes sortes; sans compter les recherches de la cycloïde. Mais, malgré cela,
(1) Di$eour$ tur VHistoire univertelle, 2* partie.
si Ton regarde de près ce peu qu'il a laissé, si Ton examine de quelle façon il s'est appliqué au Pugio^ on s'aperçoit très vite qu'il apportait, dans les études nouvelles, l'esprit pénétrant et le souci d'exactitude d'un vrai savant. Il entre dans le détail, il pèse et il examine. Je l'ai déjà dit, je suis persuadé qu'il apprend l'hébreu. Ne pouvait-il pas sortir de ce travail une œuvre forte et vraiment scientifique? Spinoza préparait alors en Hollande le Traité Theologico-Politicus. Si Pascal était venu à bout de. son dessein, le premier chef-d'œuvre d'exégèse, eh bien, ce n'eût pas été le livre àntichrétien d'un juif panthéiste; c'eût été l'apologie chrétienne de Pascal (1).
Malheureusement, au moment même où Pascal exposait à ses amis le plan de son œuvre, la ma* ladie s'abattait sur lui, et le menait à la mort. Et ce n'est pas l'Apologie qua nous avons, ce sont les Pensées : livre étrange, moins un livre qu'un homme.
(1) Je ne saurais trop recommander le livre (catholique) de M. E. Janssens : La philosophie et V Apologétique de Pa$cal, C'est très méthodique et très pénétrant. (Louvain^ institut supérieur de philosophie; Paris, Alcan, 1906.) Le livre (protestant) de M. BoRNHAUsEN, Die Ethik Pascals (Gieszen, 1907), écrit du point de vue opposé, est également important.