‹ Pascal et son tempsChapitre 21 sur 24 · III · texte numérisé non relu

III

ce qui a besoin de quelque contention d'esprit : ce qui ne cause pas peu de douleurs à tous ses amis qui se voient par là privés de tout ce qu'ils pouvaient attendre d'un esprit aussi rare comme le sien, et qui est encore plus éminent en d'autres sciences plus utiles et considérables que dans les mathématiques qui ne sont que son divertissement, quoique vous puissiez juger par ce qu'il vient de produire qu'il y en a peu qui l'y égalent. » (22 septembre 1659).

Le séjour à la campagne, et le lait d'ânesse procurèrent peu à peu un léger mieux. Au printemps suivant Pascal partit pour Glermont- Ferrand. « L'une des plus profitables et dernières recettes et remèdes, dit saint François de Sales, c'est le retour à l'air natal. » Sans doute Pascal y alla, autant que ce fut possible, par le coche d'eau et à petites journées : Il ne pouvait plus supporter les cahots du cheval ou de la voiture : les rivières, a ces chemins qui marchent », les rivières et les canaux le portèrent chez lui. A Clermont-Ferrand l'amélioration continua : le 28 juillet 1660 Du Gast (celui que Huygens croyait l'auteur des Provinciales) écrivait : a M. Pascal se porte notablement mieux qu'il ne faisait, selon ce que m'écrit son beau-

frère qui est avec lui à Glennont en Auvergne. » Pascal revint donc à Paris à peu près rétabli. Là des soucis d'un autre ordre le firent retomber; mais ce fut cette fois le mal sans rémission.

Dans cet intervalle que faisait Pascal, maintenant que la géométrie l'abandonnait? Il vivait en « honnête homme » . Le culte ou la passion de l'honnêteté ne l'ont point quitté dans son amour pour Dieu et dans son amour ranimé pour la géométrie. Fermât, ce grand homme avec qui depuis des années il a correspondu si affectueusement, et avec qui son esprit s'est tant de fois rencontré, apprend qu'il est à Clermont, et lui écrit son désir de le voir enfin; et Pascal de répondre :

Vous êtes le plus galant homme du monde, et je suis assurément un de ceux qui sait le mieux reconnottre ces qualités-li et les admirer infiniment, surtout quand elles sont jointes aux talens qui se trouvent singulièrement en vous : tout cela m'oblige

à yous témoigner de ma main ma reconnoissance pour l'offre que vous me faites, quelque peine que j'aie encore d'écrire et de lire moi-même : mais l'honneur que vous me faites m'est si cher, que je ne puis trop me hâter d'y répondre. Je vous dirai donc, monsieur, que, si j'étois en santé, je serois volé à Toulouse, et que je n'aurois pas souffert qu'un homme comme vous eût fait un pas pour un homme comme moi. Je vous dirai aussi que, quoique vous soyez celui de toute l'Europe que je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne seroit pas cette qualité-là qui m'auroit attiré; mais que je me figure tant d'esprit et d'honnêteté en votre conversation, que c'est pour cela que je vous rechercherois. Car pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l'esprit; mais en même temps je la connois pour si inutile, que je fais peu de différence entre un homme qui n'est que géomètre et un hahile artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde; mais enfin ce n'est qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire l'essai, mais non pas l'emploi de notre force (1) : de sorte que je ne ferois pas deux pas pour la géométrie, et je m'assure fort que vous êtes fort de mon humeur.

Rechercher le « plus grand géomètre du monde » non pas parce qu'il est géomètre, mais parce qu'il est galant homme, et priser en lui

(1) Cela ne veut pas dire que les grandes idées suggérées par la géométrie soient inutiles et ne vaillent pas « une heure de peine ». Comparez la préface de Nicole aux Eléments de géométrie d'Arnauld.

au-dessus de tout « Thonnêteté », n'est-ce pas un trait surprenant et significatif?

D'ailleurs Pascal conserve au mot d' « honnêteté » son plus grand sens, et il est toujours d'avis qu'en elle réside la perfection de l'homme. Que conseiller à un jeune seigneur, qui sera puissant? Toutes les vertus de son état. Et quand Pascal énumëre ces vertus, l'on peut compter qu'il ne s'agit pas de vertus banales, et de qualités superficielles. Chargé d'éclairer « un enfant de grande condition » sur « la condition des grands » (1), Pascal consulta Montaigne et Épictète, réfléchit profondément, et dans trois entretiens il exposa ses idées à l'enfant.

Tout s'y ramène à l'honnêteté. Seulement Pascal marque les limites et la place de l'honnêteté : « Ce que je vous dis ne va pas loin, conclut-il ; et si vous en demeuriez là, vous ne laisserez pas de vous perdre; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. Il y a des gens qui se damnent si sottement par l'avarice, par la brutalité, parles débauches, parla violence, par

(1) Ces discours ont été insérés dans les Essait de morale de Nicole. M. Brunschvicg les a donnés dans sa petite édition, ^ les a accompagnés de notes fort intéressantes. II n*a malheureusement pas pu indiquer tout ce que Pascal y doit & Montaigne...

les emportementSypar les blasphèmes I Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête; mais en vérité, c'est toujours une grande folie que de se damner; et c'est pourquoi il ne faut pas en demeurer là. s En outre l'idée même de l'honnêteté est devenue plus philosophique et plus solide. Pascal ne la définit pas uniquement sur les exigences de la vie de société ; il la déduit de la connaissance exacte et positive de notre condition naturelle, et il la complète par la notion de l'ordre et de la hiérarchie. Ses trois discours sont le commentaire et l'adaptation pratique de cette pensée : « La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre... La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites : devoir d'amoin* à l'agrément; devoir de crainte à la force; devoir de créance à la science. On doit rendre ces devoirs-là; on est injuste de les refuser; et injuste d'en demander d'autres; et c'est de même être faux et tyrannique de dire : a II n'est pas fort, •

« donc je ne l'estimerai pas ; il n'est pas habile, « donc je ne le craindrai pas. »

Il explique donc au jeune duc quelle est la nature de la grandeur d'un duc, quelles sont les

autres sortes de grandeurs, et ce qu'on doit à ces diverses grandeurs : aux unes, le respect d'établissement ou respect extérieur (1), aux autres le respect d*estime.

M. N. est un plus grand géomètre que moi; en cptle qualité il veut passer devant moi : je lui dirai qu'il n'y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle; elle demande une préférence d'estime; mais les hommes n'y ont attaché aucune préférence extérieure. Je passerai donc devant lui; et l'estimerai plus que moi, en qualité de géomètre. De même si, étant duc et pair, vous ne vous contentiez pas que je me tinsse découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je vous estimasse, je vous prierois de me montrer les qualités qui méritent mon estime. Si vous le faisiez, elle vous est acquise^ et je ne pourrois vous la refuser avec justice; mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander, et assurément vous n'y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand prince du monde.

Il montre encore à cet enfant que les grandeurs d'établissement ne tiennent pas à la personne qui les possède : « Un autre tour d'imagi«nation dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre; et ce n'est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie

(1) Voir dans rédition des Euaù de Montaigne par MoUieau et Jouaust, actuellement la meiUeure, au t. VI, p. 104.

des lois, favorable à votre égard, qui vous met en possession de tous ces biens... Votre âme et votre corps sont d'eux-mêmes indiflférents à l'état de batelier ou à celui de duc; et il n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre. » Enfin il cherche sur quel ressort des hommes la puissance d'un grand seigneur a de l'action : un grand seigneur ne tient les hommes que parce qu'il est « maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes » . C'est la concupiscence des hommes qui fait sa force. Si les hommes n'avaient point de concupiscence, ils ne regarderaient pas seulement » les grands seigneurs. De ces principes Pascal déduit pour son auditeur des règles de conduite. Eh bien, à quoi pensez-vous que ces règles de conduite vont mener : à la justice? à la raison? à la sagesse? à la vertu? Dans quel mot vont- •elles se résumer? Dans un seul : « l'honnêteté. » 'Le jeune duc, s'il réalise la perfection que lui enseigne Pascal, sera tout simplement : honnête homme. Quelle haute idée Pascal continuait à se faire de Y honnêteté I

Et que Pascal lui-même se plaise à être honnête homme dans le sens le plus mondain du mot,. nous en avons mille preuves. On célèbre

Tagrément de sa conversation. On le charge au dehors de démarches et de recommandations; il se charge lui-même d'aller retirer des mains de Mme de Sablé le factum théologique de M. Barços. Mme de Sablé, qui a l'esprit si délicat et qui pour « l'honnêteté » en remontrerait au chevalier Méré, témoigne à Pascal mille attentions. Elle le met en rapports avec M. Menjot qui est médecin et qui a écrit un livre sur les fièvres. Pascal n'a pas bien compris tout ce que Menjot expose, mais il retient « la manière dont le médecin accorde en peu de mots l'immatérialité de l'âme avec le pouvoir qu'a la matière d'altérer ses fonctions et de causerie délire » . Il remercie donc Mme de Sablé : « Encore que je sois bien embarrassé je ne puis différer à vous rendre mille grâces 4e m' avoir procuré la connaissance de M. Menjot, car c'est à vous sans doute, madame, que je le dois... J'ai bien de l'impatience, madame, d'avoir l'honneur de vous en entretenir (1)? »

(1) Œuvres eomplètet. Éd. Lahure, t. II, p. 110. Voici encore ane lettre d'Arnauld du 19 octobre 1660, nous montrant Pascal chargé de « solliciter ». Elle est adressée à « M. Périer le père » : « J*ai reçu... les papiers qui regardent l'aiTaire de ce pauvre homme que vous me recommandez. Mais comme il y a des raisons qui m'obligent de me tenir plus caché que jamais, je me trouve dans l'impuissance de pouvoir presque faire aucune affaire qui demande quelque sollicitation. Ainsi M. Pascal a eu la bonté de s'en charger. Mais ne pouvant aller voir la mar-

Pascal profite donc aussi largement qu'il peut des perfections de l'honnêteté ; mais c'est à cette heure parce qu'il sait bien qu'il n'en sera jamsis aveuglé et enivré : l'honnêteté qu'est-eUe? Le mérite essentiel de l'homme en tant qu'homme. Mais le chrétien est d'un autre ordre.

Après les soins du monde, les soins de la richesse reparaissent. Décidément Pascal se reprend à la vie.

Depuis qu^il avait abandonné à sa sœur ses ambitions de fortune, il n'avait pas songé à l'argent : il ne tentait plus de ces entreprises par où on s'enrichit. Mais quelques mois avant sa mort, il conçoit ime idée, et il devient industriel : sur les pavés fangeux de Paris, dans la crotte et la boue, les gens allaient, sautant de pavé en pavé, arrêtés et quasi-noyés après une pluie d'orage. Un carrosse passe, on est éclaboussé;

quise de N. à cause de la petite vérole qui a été chez Ini, il verra M. le Nain... »

on est éclaboussé par le cheval du gentilhomme et par la mule du médecin. Heureux qui peut payer une chaise à porteur, ou qui a un carrosse ou que des laquais suivent pour tenir en main la monture abandonnée. Infortunés les autres! C'est à eux que Pascal a songé, il leur offrira les commodités de la richesse ; mais il les leur fera payer : il a ridée des omnibus I Des carrosses, où pour cinq sols n'importe qui pourra entrer, circuleront, suivant des itinéraires fixes, dans Paris. Pascal ne se contente pas d'avoir l'idée; il crée une Société, il obtient des lettres patentes; et le 18 mars 1662 à sept heures du matin, fouette cocher... mais laissons parler Mme Périer; elle écrit à M. de Pomponne la lettre suivante.

Gomme chacun s'est chargé d'un emploi particulier dans l'affaire des carrosses, j'ai brigué avec empressement celui de vous faire savoir les bons succès, et j'ai eu assez de faveur pour l'obtenir. Ainsi, monsieur, toutes les fois que vous verrez de mon écriture, vous pourrez vous assurer qu'il y a de bonnes nouvelles.

L'établissement commença samedi à sept heures du matin, mais avec un éclat et une pompe merveilleux. On distribua les sept carrosses dont on a fourni cette première route. On en envoya trois à la porte Saint-Antoine et quatre devant Luxembourg, où se trouvèrent en môme temps deux commissaires du Châtelet en robe, quatre gardes de M. le grand

prévôt (1), dix ou douze archers de la ville et autant d'hommes à cheval.

Quand toutes les choses furent en état, messieurs les commissaires proclamèrent l'établissement, et, en ayant remontré les utilités, ils exhortèrent les bourgeois de tenir main forte, et déclarèrent à tout le peuple que si on faisait la moindre insulte^ la punition serait rigoureuse, et ils dirent tout cela de la part du roi. Ensuite ils délivrèrent aux cochers chacun leurs casaques, qui sont bleues, des couleurs du roi et de la ville, avec les armes du roi et de la ville en broderies sur Testomac, puis ils conmiandèrent la marche. Alors il partit un carrosse avec un garde de M. le grand prévôt dedans. Une demi-heure après on en fît partir un autre, et puis les deux autres dans des distances pareilles, ayant chacun un garde qui y demeurèrent tout ce jour-là. En même temps les archers de la ville et les gens de cheval se répandirent dans toute la route. Du côté de la porte Saint- Antoine on pratiqua les mêmes cérémonies, à la même heure, pour les trois carrosses qui s'y étaient rendus; et on observa les mêmes choses qu'à l'autre côté pour les gardes, pour les archers et pour les gens de cheval. Enfin la chose a été si bien conduite qu'il n'est pas arrivé le moindre désordre, et ces carjosses-là marchent aussi paisiblement comme les autres.

Cependant la chose a réussi si heureusement, que dès la première matinée il y eut quantité de carrosses pleins, et il y alla même plusieurs femmes : mais

(1) Le marquis de Souches, qui avait été intéressé dans l'entreprise.

Taprès-dinée ce fut une si grande foule qu'on ne pou- Tait en approcher, et les autres jours ont été pareils; de sorte qu'on voit par expérience que le plus grand inconvénient qui s'y trouve, c'est celui que vous avez appréhendé; car on voit le monde dans les rues qui attend un carrosse pour se mettre dedans, mais quand il arrive il se trouve plein; cela est fâcheux, mais on se console, car on sait qu'il en viendra un autre dans un demi-quart d'heure : cependant quand cet autre arrive, il se trouve qu'il est encore plein, et quand cela est arrivé ainsi plusieurs fois, on est contraint de s'en aller à pied ; et afin que vous ne croyez pas que je dis cela par hyperbole, c'est que cela m'est arrivé à moi-môme. J'attendais à la porte de Saint- Merry, dans la rue de la Verrerie, ayant grande envie de m'en retourner en carrosse, parce que la traite est un peu longue de là chez mon frère, mais j'eus le déplaisir d'en voir passer cinq devant moi, sans pouvoir y avoir place parce qu'ils étaient tous pleins; et pendant ce temps-là j'entendais les bénédictions qu'on donnait aux auteurs d'un établissement si avantageux et si utile au public; et comme chacua disait son sentiment, il y en avait qui disaient que cela était parfaitement bien inventé, mais que c'était une grande faute de n'avoir mis que sept carrosses^ sur une route, et qu'il n'y en avait pas pour la lûoitié du monde qui en avait besoin, et qu'il fallait y en avoir mis pour le moins vingt : j'écoutais tout cela, et j'étais de si mauvaise humeur d'avoir manquécinq carrosses que j'étais presque de leur sentiment dans ce moment-là. Enfin, c'est un applaudissement si universel que l'on peut dire que jamais rien n'a st- Wen commencé.

Le premier et le second jour, le inonde était rangé sur le Pont-Neuf et dans toutes les rues pour les voir passer, et c'était une chose plaisante de voir tous les artisans cesser leur ouvrage pour les regarder, en sorte que Ton ne fit rien samedi dans toute la route, non plus que si c'eût été une fête. On ne voyait partout que des visages riants^ mais ce n'était pas un rire de moquerie, mais un rire d'agrément et de joie^ et cette commodité se trouve si grande que tout le monde la souhaite, chacun dans son quartier.

Les marchands de la rue Saint-Denis demandent une route avec tant d'instance qu'ils parlaient même de présenter requête. On se disposait à leur en donner une dans huit jours; mais hier au matin, M. de Roannez, M. de Crenan, et M. le grand prévôt étant tous trois au Louvre, le roi s'entretint de cette nouvelle avec beaucoup d'agrément, et en s'adressant à ces messieurs il leur dit : « Et wtre route, ne l'établirez-vous pas bientôt? t Cette parole du roi les oblige de penser à celle de la rue Saint-Honoré, et de différer de quelques jours celle de la rue Saint-Denis. Au reste, le roi en parlant de cela dit qu'il voulait qu'on punit rigoureusement ceux qui feraient la moindre insolence, et qu'il ne voulait point qu'on troublât en rien cet établissement.

Voilà en quel état est présentement l'affaire : je m'assure que vous ne serez pas moins surpris que nous de ce grand succès; il a surpassé de beaucoup toutes nos espérances. Je ne manquerai pas de vous mander exactement tout ce qui arrivera de bon, suivant la charge qu'on m'en a donné, pour suppléer au défaut de mon frère qui s'en serait chargé avec beau- -coup de joie s'il pouvait écrire.

Je souhaite de tout mon cœur d'avoir matière pour vous entretenir toutes les semaines, et pour votre satisfaction et pour d'autres raisons que vous pouvez bien deviner.

Je suis votre très obéissante servante,

G. Pascal.

Apostille de la main d'un ami :

J'ajouterai à ce que dessus qu'avant-hier^ au petit coucher du roi, une batterie dangereuse fut entreprise contre nous par deux personnes de la cour, les plus élevées en qualité et en esprit, qui allait à la ruiner en la tournant en ridicule et qui eût donné lieu d'entreprendre tout; mais le ro| y répondit si obligeamment et si sèchement pour la beauté de l'affaire et pour nous, qu'on rengaina promptement. Je n'ai plus de papier. Adieu, je suis tout à vous.

On voit combien autour de Pascal on s'intéresse au succès de l'entreprise; on s'émeut de cette a batterie dangereuse » dont le roi a fait justice. Croyez bien que Pascal n'en dédaignera pas les bénéfices. Seulement ce n'est plus pour éviter de paraître pauvre, ou pour se procurer les avantages de la fortune, c'est pour venir en aide aux misérables, qu'il veut de l'argent, et la passion de la charité redouble en l'ennoblissant la passion, réveillée chez lui, des affaires.

Et même les affections de famille n'ont pas manqué à cette résurrection de Pascal.

On sait qu'en 1643 M. Pascal le père avait gardé avec lui à Rouen son petit-fils Etienne Périer, et nous avions dit que Pascal n'avait pas été, sans doute, aussi sevré qu'on le prétend des tendresses enfantines : il n'a pas été père, mais le fils de sa sœur, dans une famille unie, devait lui être comme un fils. Eh bien, Pascal n'a pas oublié son neveu Etienne; quand les écoles de Port-Royal furent dispersées, ce jeune homme fut accueilli par son oncle. Etienne Périer grandit sous le toit, sous la direction, sous l'affection de Pascal. Il y eut même un moment où la maison s'emplit d'enfants. Mon Dieu, ce n'étaient sans doute pas des enfants bien bruyants, bien épanouis, un peu gâtés, tels que les aimait Victor Hugo, par exemple; c'étaient les enfants Périer, et parmi eux Margot la miraculée (1) : mais n'im-

(1) C'est Jacqueline qui les lui avait envoyés. Victor Cousin, Jacqueline Pascal, p. 305.

porte, ils étaient caressants et puis c'était de la jeunesse et de la vie, et Pascal trouvait là comme une demi-paternité. « Il est injuste qu'on s'attache à moi », écrit-il alors (1). Qui s'attache à lui? Ne seraient-ce pas ces enfants? Et pour injuste que soit cet attachement, n'a-t-il pas sa douceur et n'est-il pas sensible au cœur?

Tout aurait donc été au mieux, et Pascal se serait paisiblement avancé vers la perfection de la vertu chrétienne, si des discussions imprévues n'avaient éclaté entre Port-Royal et lui. Elles ajoutèrent aux inquiétudes de l'âme les souffrances du corps. Et voilà ces soucis, ces soucis mortels que nous avons annoncés.

(4) Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, n« 471; il est alors « prêt à mourir ».

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