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AVANT LES PROVINCIALES

I. Les doctrines. — IL Les faits. — IIL Les préparations de Pascal.

Avant de dire comment se sont embrouillés les fils de l'intrigue théologique d'où vont sortir les lumineuses Provinciales, il faut rappeler comment le problème se posait dans sa netteté première (1).

(1) Il est bien entendu que je ne prétends pas exposer le problème de la Grâce et les solutions du Tliomisme, dn Molinisme, du Jansénisme et du Calvinisme. Les juger sor ce que j'en dirai ce serait les mal juger, puisque ce serait les juger sur un seul aspect. Je dis seulement ce qu'il me parait essentiel d'en savoir d'abord pour comprendre les Provinciales, ensuite pour comprendre la liaison de ces débats théologiques avec le mouvement général des idées. M. l'abbé Pasquier va publier les savantes Conférences qu'il a données cette année même sur le Jansénisme. Il a bien voulu me confier les parties importantes de son manuscrit. Je renvoyé à son livre pour compléter ou corriger du point de vae général ce que je dis ici d'un point de vue particulier.

Calvin enseigne — ou du moins c'est ainsi que les théologiens de Sorbonne interprètent sa doctrine -^ que les hommes sont la proie du péché ; par un décret nominal que rien ne motive ni dans les actes ni dans la volonté de l'homme. Dieu envoie à celui-ci, à celui-là, une force, un secours, une grâce qui justifie. L^état de Tâme ainsi justifiée, c^est la foi, L'àme justifiée ne retombe plus dans le péché, jamais, quoi quelle fasse ou qu'elle paraisse faire. Elle est rendue sainte par le décret qui Ta rendue juste.

Les disciples de saint Augustin interprété par Jansénius, les Augustiniens (du nom qu'ils se donnent), les Jansénistes (du nom qu'on leur donne), disent aussi que les hommes ont les pieds et les mains liés, le cœur emprisonné par le péché. Et comme Calvin ils croient que Dieu, sans autre raison que sa volonté, choisit certains hommes, les autres restant perdus, lem* envoie sa force divine, et par cette force brise la tyrannie du péché, libère et justifie. On ne résiste pas à cet appel de Dieu, c'est la grâce; elle est gratuite et infailliblement efficace. Mais elle n'est pas irrévocable : la sanctification ne suit pas nécessairement la justification. 11 arrive dans certains cas que Dieu retire sa grâce au juste, et il la retire

comme il l'a domiée, sans que Tétre hmnain soit iaiervenu dans l'acte divin; le juste ne démérite pas plus la grâce qu'il ne la mérite; alors le juste ayant perdu la justice ne fait plus que des actes mauvais au regard de Dieu, et il est jeté au feu éternel.

Les thomistes ou néo-thomistes ont une doctrine plus compliquée. Si tous les hommes sont courbés sous le péché, tous sans exception, ressentant les bienfaits de la mort du Christ, reçoivent une première grâce. Elle n'est pas toutepuissante, celle-là, on peut la suivre, on peut lui fermer son cœur; elle n'est pas suffisante pour conduire au bonheur éternel, elle est suffisante pour libérer la volonté, lui donner le sentiment du bien et du mal, et le rendre capable d'accomplir des actes bons, conformes à la loi naturelle. L'homme droit qui a accepté cette grâce et qui n'en reçoit pas d'autre, ne verra pas Dieu, face à face, mais il n'est pas un maudit condamné au feu éternel; Ton ne sait ce que lui réserve la miséricorde divine : elle ne lui réserve rien de mauvais ni d'injuste. Mais en outre de cette grâce qu'on appelait gratia sufficiens^ d'où la traduction inadéquate de grâce suffisante, Dieu donne à ceux qu'il veut élire une grâce nécessaire au

salut, gratuite, irrésistible, efficace. Par elle seule on est sauvé. Tant qu^elle demeure, tant que la main de Dieu soutient puissamment la débilité humaine, l'âme est sainte. Et parfois la main de Dieu se retire; mais il demeure au juste non abandonné entièrement par son Dieu, un pouvoir prochain d'accomplir les commandements, pouvoir dont il use bien, dont il use mal, cela regarde sa volonté, pouvoir incomplet, pouvoir d'épreuve, non pouvoir de salut.

Les molinistes, ou néo-molinistes, enfin, disent que tous les hommes reçoivent une grâce suffisante; que cette grâce suffit non pour sauver, mais pour prier, pour agir, pour demander et mériter la grâce efficace^ qui sauve. La grâce efficace n'est pas toujours précédée du bon usage de la grâce suffisante; mais toujours le bon usage de la grâce suffisante est suivi de la grâce efficace. De même, quand Dieu retire la grâce efficace, il laisse un pouvoir prochain assez puissant, non pour sauver, mais pour faire de nouveau affluer la grâce efficace.

Et maintenant mettons à part le calvinisme, puisque d'ailleurs il est hors de l'Église. Des trois systèmes autour desquels se dispute et se par-

3t PASCAL ET SON TEMPS

tage la Faculté de théologie» deux n'ont rien de commun entre eux; c'est le jansénisme et le molinisme. Le thomisme, lui, semble toucher au jansénisme, par la définition de la grâce efficace; mais il s'en sépare, quand il refuse de laisser dans la nuit du péché sans remède la foule des misérables que la grâce efficace n'a pas atteints, le groupe des infortunés que la grâce efficace a abandonnés.

En revanche, il s'accorde avec le molinisme sur le sujet de cette grâce suffisante attribuée à tous les hommes, de ce pouvoir prochain attribué à tous les justifiés; il s'en distingue dans la définition des rapports de la grâce efficace avec la grâce suffisante et avec le pouvoir prochain : rapports de cause à effet, disent les molinistes ; rapports d'humble demande à don gratuit, disent les thomistes.

Pour les jansénistes, le molinisme est une monstrueuse impiété, et le thomisme un compromis bâtard, une absurdité. Pour le moliniste, le jansénisme est une hérésie formelle, et le thomisme une solution compliquée, discutable, non hétérodoxe. Pour le thomiste, le molinisme est une dangereuse déformation de la doctrine de S. Thomas, sans être une hérésie; et le jansé-

nisme une simplification de la doctrine de S. Augustin, excessive jusqu'à l'erreur. Les Jansénistes ne savent pas encore si les Thomistes les taxeront d'hérésie. Ils espèrent au contraire les gagner : ils feront des concessions pour les gagner (1).

Depuis (2) 1640, année où VAugastinus avait paru, le livre de Jansénius et la doctrine qu'il ren-

(1) Oq verra plus loin qu'Arnauld a essayé de prouver aux Thomistes que lui aussi croyait à une certaine grâce suffisante; mais ce qu'il appelait ainsi, c'était une sorte de velléité de bonne volonté; et d'ailleurs il niait qu'elle fût universelle. Les Thomistes ne s'y sont pas laissés prendre.

(2) Désormais mon guide dans cette étude sur les Provinciales ce sera : les CEuvres complètes d*Amauld; Lausanne (1775-1783), 42 tomes in-4«. Cette édition a été publiée par Tabbé de Hautefage, d'après les recherches de l'abbé de Bellegarde; et la vie d'Arnauld contenue au dernier tome est de Lanière. C'est pour l'histoire du jansénisme une source inûûiment précieuse. Les notices historiques et critiques des éditeurs sont excellentes de clarté et riches en documents. Quant aux ouvrages même d'Amauld, comme Arnauld a été mêlé à tous les événements intériexu's et extérieurs de Thistoire du jansénisme, et qu'il est peu de ces événements sur lesquels il n'ait laissé quelque écrit» son témoignage, qui est un témoignage contemporain et direct, a ime valeur exception*

fermait étaient fortement attaqués. Le 6 août de Tannée 1641, une bulle du pape Urbain, condamnant Baïus, renouvelait la défense d'agiter les matières de la grâce, et y englobait nommément VAugustinus. Cette bulle ne fut pas reçue en Sorbonne. Mais dans les chaires de la capitale, M. Habert, théologal de Paris, le jésuite Herbodeau, et quelques autres de ses confrères, déclamaient contre Jansénius, auquel Us prêtaient plus de 40 hérésies. De l'autre côté, le P. Desmares, de l'Oratoire, et plusieurs prédicateurs défendaient l'interprète de saint Augustin et ses disciples.

Pendant que les paroles volaient, Antoine Arnauld, le grand Arnauld, préparait des écrits destinés à demeurer : ce sont les trois Apologies pour M, de Jansénius^ évêque d'Ypres^ et pour la doctrine de saint Augustin expliquée dans son livre intitulé Augustinus contre trois sermons de M. Habert, théologal (1). La première de ces Apologies, composée en quatre mois dès 1643, fut communiquée à « des personnes de grande condition », et, avant

lielle. Pascal s'est nourri des ouvrages d*Arnauld, toutes les Provinciales (à part ce qui est pris & Escobar) sont faites avec des notes prises sur les écrits inédits ou imprimés d'Aimauld, Le 'Style, la disposition, le sentiment sont de Pascal, le fond est d* Arnauld.

(1) Ces apologies sont aux t. XVI et XVII des Œuvres complètes d' Arnauld.

d'être imprimée, cirGula pendant plus d'un an sous le manteau. Elle est très belle : ferme, claire, véhémente, d'un raisonnement rigoureux. Elle fut attribuée à la collaboration de tous les solitaires de Port-Royal. Le biographe d'Arnauld prétend qu'Arnauld ne fut aidé dans sa tâche que par trois personnes, M. de Sacy qui donnait des conseils généraux, M. Le Maître qui traduisait les citations des Pères, M. de Séricourt qui était chargé de la mise au net. Ce biographe ne nomme pas M. de SaintrCyran, et pourtant M. de Saint-Cyran \ivait encore. L'on sent son esprit dans ce livre. La seconde Apologie, parue en 1645, est d'un ton moins mesuré et elle est plus abstraite. Le peu que nous avons de la troisième, qui resta inédite, ne compte pas.

C'est avec cet ouvrage qu'apparaît dans une pleine lumière la doctrine janséniste; plus tard nous retrouverons rarement cette entière franchise, les distinguo se multiplieront, chaque proposition prendra mille sens, au milieu desquels le vrai sens se déguisera. Ici c'est la pensée directe.

U Apologie pour Jansénius n'avait pas été suivie de représailles. La tranquiUité semblait renaître.

Mais en 16491e Syndic delaFaculté de théologie, Nicolas Cornet, condensa en sept propositions bientôt réduites à cinqles doctrinesde VAugustinus. Les tenants de Jansénius prétendaient que ces cinq propositions, dans «r leur sens propre et naturel et selon les termes », étaient véritablement « erronées », mais qu'elles n'exprimaient pas la pensée de Jansénius, et qu'en les condamnant sur le propos de Jansénius, on risquait de condamner avec elles la grâce efficace, dont Jansénius était l'interprète. La Faculté hésitait. Arnauld sut habilement montrer le danger d'agiter de telles questions ; il fit voir que la Sorbonne serait forcée de prendre parti ou pour le molinisme ou pour le thomisme et il formula de nouveau avec une redoutable franchise les deux idées qui étaient au fond de la polémique janséniste : l'une, que les néo-molinistes étaient purement et simplement des pélagiens; l'autre, que les thomistes étaient des demi-augustiniens, inconséquents, déraisonnables, plus inhumains que les jansénistes eux-mêmes (1). Mais Cornet ne s'émut pas des objurgations d'Amauld : comme la partie restait douteuse, il fit entrer dans l'assemblée de la

(1) Conêidérations iur VentreprUe de M. Cornet, est au t. XIX des Œuvres complètes.

Faculté un nombre de moines mendiants, gagnés à sa cause, plus grand que les statuts ne le permettaient. La censure devenait certaine. Alors Faffaire fut évoquée au Parlement qui, partisan des Augustiniens, défendit de publier le projet de censure et de mettre en question jusqu'à nouvel ordre les Propositions qui en étaient Tobjet.

Cependant Amauld ne pouvait se contenter de ce silence imposé à ses ennemis : espèce de nonlieu qui ne justifiait pas. Pour se justifier donc et a titre de légitimes représailles, il montra chez ses adversaires des erreurs bien plus formidables que les cinq propositions. Il choisit pour objet de ces réfutations l'enseignement de M. Le Moine (1), professeur de Sorbonne qui avait donné au molinisme la forme la plus moderne et la plus logique ; et il intitula son œuvre Apologie des Saints Pères. Il jugeait que ce livre était le meilleur qui fût sorti de sa plume; il y renvoyait à la fin de sa vie comme, à celui où « l'on a renversé le molinisme de M. Le Moine d'une manière si convaincante

(1) Qui n'était point jésuite, et qu'il ne faut pas confondre avec le P. Lemoine, l'auteur du Saint Louit. M. Lemoine était un professeur de grand renom. Voir le t. I de cet ouvrage.

qu'il n'a jamais osé entreprendre de le relever ». Il ne cédait pas, en écrivant ces lignes, à un mouvement irréfléchi d'orgueil. Cette Apologie des Saints Pères est le digne pendant de Y Apologie pour Jansénius. Arnauld aborde les problèmes dans toute leur ampleur et avec toutes leur conséquences; il condamne, brutalement certes, jamais il n'ergote avec subtilité, jamais il ne se dérobe pour céder en apparence et revenir frapper par derrière.

Pascal, en composant les Provinciales^ a plus particulièrement sous les yeux les deux Apologies; les autres écrits d' Arnauld, il s'en sert sans doute, il les met même au pillage. Mais ces Apologies le guident, le conduisent comme par la main. Il n'y prend pas des exemples d'ironie et de grâce, il n'en a pas besoin, il y prend des citations, des arguments, des idées, et toute la quatrième Provinciale.

Ces deux livres donc, V Apologie pour Jansénius^ et V Apologie pour les Saints Pères, seront la base de toute la discussion théologique ultérieure.

Jusqu'ici les Jansénistes n'ont pas eu à se prononcer en quelque sorte officiellement pour ou contre les cinq propositions : le silence imposé

par le Parlement leur évitait une décision difficile et périlleuse. Mais voici qu'il faut se déclarer. C'est à Rome que les cinq propositions ont été déférées. Les défendra-t-on? Les abandonnerat-on? M. de Barcos, neveu et héritier spirituel de Saint-Cyran, et ceux que groupait autour de lui le souvenir du grand directeur d'âme, étaient d'avis de s'alléger du poids mort : les cinq propositions contiennent incontestablement cinq erreurs; laissons-les tomber sous une juste condanmation ; à les défendre trop on ferait croire qu'elles sont de Jansénius ! Arnauld, les théologiens, et les docteurs du parti ne sont pas de cet avis (1). Sans doute, soutenaient-ils, prises en

(1) Voici comment, en 1662, Nicole explique à Pascal, qu semble ne les avoir jamais bien comprises, les divergences d'attitude des docteurs sur le sujet des cinq propositions, dès avant la condamnation et aussitôt que les propositions furent dressées par Cornet. « Comme on les pouvait réduire (les cinq propositions) par quelques limitations et explications au sens de la gr&ce effîcace, soutenu par saint Augustin, par saint Thomas et par toute son école, aussi bien que par Jansénius,. quelques-uns, les regardant de cette sorte et considérant de plus que ceux qui les avaient dressées étaient ennemis de la véritable gr&ce, crurent que c'était cette sainte doctrine qu'il» attaquaient dans ces propositions. Et ainsi, n'y regardant quece sens orthodoxe, ils dirent qu'elles étaient catholiques, et de saint Augustin, de saint Thomas et de Jansénius. Ce furent particulièrement quelques docteiu>s de Lou vain, les dominicains de Rome, et quelques-uns des Consulteurs employés par lepape à l'examen de ces propositions, qui parlaient de cette sorte.

« D'autres, au contraire, considérant seulement dans ces>

elles-mêmes, en dehors de toute circonstance, ces propositions ont un mauvais sens. Mais les circonstances leur donnent un bon sens, une vérité qu'on ne pouvait pas laisser opprimer, « attendu, écrit Arnault, qu'il ne fallait pas considérer dans une proposition le sens naturel, propre et rigoureux des paroles, mais qu'on devait dire que le sens communément entendu dans ces paroles, quoique moins propre de soi, en était néanmoins le sens littéral, légitime et véritable, et ainsi Ton pouvait dire que ces propositions étaient bonnes

propositions le mauvais sens qu*elles présentent d*abord, déclarèrent dès le commencement que ces proposiUonB contenaient une mauvaise doctrine, qu'elles n'étaient soutenues de personne, et qu'elles n'étaient ni de saint Augustin, ni de saint Thomas, ni de Jansénius. C'est ainsi que M. de Sainte- Beuve en a toujours parlé, avant et après les bulles. Enfin d'autres, considérant également dans ces propositions le sens catholique de la grâce efficace, auquel on les pouvait réduire, et le mauvais sens qu'elles renferment lorsqu'on les prend selon la rigueur de l'école, en parlèrent tom'ours comme de propositions équivoques et fabriquées à dessein. Us dirent qu'elles étaient bonnes et mauvaises, conformes et contraires À saint Augustin, qu'elles étaient et qu'elles n'étaient pas de Jansénius, selon les divers sens où on les prenait.

« Mais ceux qui disaient que les propositions étaient bonnes, qu'elles étaient de saint Augustin, de saint Thomas et de Jansénius; ceux qui disaient qu'elles étaient mauvaises et qu'elles n'étaient ni de saint Augustin, ni de saint Thomas, ni de Jansénius; enfin ceux qui les appelaient et bonnes et mauvaises, et qui disaient qu'elles étaient et n'étaient pas de saint Augustin, de saint Thomas et de Jansénius^ étaient parfaitement d'accord dans le fond : car ils soutenaient tous la même doctrine de la grâce efficace par elle-même. Ils condanmaient tous les erreurs renfermées dans le sens général des propositions. »

parce qu'on ne soutenait sous ces termes qu'une doctrine très bonne et très sage, savoir celle de la grâce efficace» et que personne n'en soutenait de mauvaise ».

C'est compliqué. Amauld veut, en somme, dire ceci : Les cinq maximes qu'on a le tort de prêter à Jansénius sont erronées; mais en les prêtant à Jansénius on leur donne le sens de Jansénius. Or le sens de Jansénius est toujours juste. Donc elles n'ont pas un sens erroné.

L'avis d'ArnauId l'emporta. On assuma la défense des cinq propositions en envoyant une sorte de députation à Rome; mais, naturellement, on ne les défendit pas sans énerverla doctrine janséniste.

Et d'abord le parti essaya de se faire accepter ou du moins tolérer par les thomistes. D'ailleurs à Rome les jansénistes avaient besoin des dominicains. Pour les amadouer, Amauld diminua sa doctrine à lui, dissimula même la portée et la force de ses idées; la grâce efficace^ pour ressembler à la grâce suffisante, se fit inefficace. Peine perdue! Les cinq propositions furent condamnées par le pape.

Que faire maintenant (1) ? Le jansénisme semble

(i) Pour cette bulle publiée le 19 juin 1653, Amauld, M. de Barcos et tous les jansénistes s'entendirent en fin de compte sur les

avoir comme le craignait M. de Barcos, lié sa cause à leur cause. M. de Barcos est d'avis de couper ce lien. Aussi bien, disait-il, le pape n'a frappé ni V Apologie de Jansénius^ ni Y Apologie des Saints Pères^ qui sont ensemble l'Apologie de la grâce efficace; on pourrait donc, même en souscrivant de tout cœur à la condamnation des cinq propositions, continuer à défendre la doctrine de saint Augustin. Il n'en fallait pas plus à M. de Barcos ; sans doute aussi à M. Singlin, peut-être enfin à la mère Angélique. Mais, cette fois encore, Arnauld et les théologiens sont incapables de ce sacrifice, ou plutôt de cette attitude nette. A quoi donc leur servirait leur subtilité d'esprit? Et aussitôt les voilà qui distinguent. Us distinguent le fait et le cbroit (1). Dire que les propositions sont dans le livre de Jan-

pointa suivants : 1<* que les cinq propositions condamnées par Innocent X avaient été fabriquées par M. Cornet et ses partisans et n'étaient tirées ni de Jansénius, ni d'aucun autre auteur; 2» que personne ne les soutenait ni ne les avait soutenues dans les divers sens hérétiques qu'elles pouvaient avoir; 3* que la députation faite à Rome n'avait nullement pour objet de soutenir ces propositions, mais seulement de défendre la doctrine de saint Augustin et d'empêcher que sous prétexte des erreurs et des hérésies, que contenaient les cinq propositions, dans leur ambiguïté, on n'en donnât quelques atteintes à, cette doctrine très catholique ; i^ qu'on ne pouvait prétendre sans faire tort au Saint-Siège, que le pape avait condamné cette doctrine, ou 5» qu'il eût ôté aux théologiens l'entière liberté de la soutenir. (Arnauld, Œuvres complètes, t. XIX, p. xiu.

(i) Arnauld, Œuvres eomplUes, t. XXI, p. cxviii.

sénius, c'est le fait; dire que les propositions con- ' tiennent une mauvaise doctrine, c'est le droit; ils cèdent au pape sur le droit, ils résistent sur le fait. Dans la distinction du fait et du droit, ils introduisent des distinctions encore. Pour le fait, les uns disent que le pape a effectivement attribué ces cinq propositions à Jansénius et qu'il a outrepassé son autorité; les autres soutiennent que le pape peut bien imposer une décision même sur un point de fait, mais qu'en l'espèce il n'a encore rien décidé. Pour le droit, tel prétend que le pape a condamné les propositions dans leur sens naturel et hérétique, et tel, qu'il les a condamnées dans leur sens accidentel et janséniste.

Dans cette confusion le plus simple est de se taire : Port-Royal tâchera de se taire. Mais tout le monde n'y fut pas sage : Mme de Liancourt, rapportant une conversation qu'elle eut avec M. de Barcos, écrit en juillet 1654 : a II me blâma fort ceux qui parlent et font des conférences. Fort de ces messieurs qui paraissent les défenseurs, furent nommés et fort rebutés de lui. » M. de Barcos savait que qui sème le vent, récolte la tempête. Et voici, en effet, la tempête.

Le 31 janvier 1655, un prêtre de Saint-Sulpice,

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