III
M. Picoté, refusa l'absolution à M. de Liancourt, qu'il trouva trop janséniste. Cet acte de force, qui fut très diversement jugé, contraignit Amauld à faire appel au sentiment public (1). Il écrivit d'abord une première Lettre à une personne de condition. Elle est courte. Amauld démontre que Tacte de M. Picoté est contraire à la tradition et à la charité chrétienne. Elle provoqua dix réponses. M. Arnauld riposta par une seconde Lettre à un duc et pair de France, Celle-là a plus de deux cents pages in-i*" I Mais que de questions y sont soulevées! Il ne s'agit plus de savoir si M. Picoté avait le pouvoir de refuser l'absolution à M. de Liancourt. Arnauld, allant au cœur du débat, se demande si les sentiments de M. de Liancourt sont effectivement condamnables. Il traite donc de (( la différence entre les points de foi et de doctrine, qu'on appelle le droit, et ceux qui regardent le fait et les personnes », et après avoir déclaré qu'il condamne « d'une parfaite et intérieure soumission » les propositions censurées partout où elles se trouvent, il affirme qu'en fait ces propositions ne sont pas dans Jansénius, que sur ce
(1) Si Ton veut connaître la version sulpicienne de l'incident, voir Paillon, Vie de M. Olier; cf. Bertrand, Bibliothèque sulpicienne (3 vol. — Paris, Picard, 1900) et Lettres ehoitiet de M. Tronson (2 vol. — Paris, Lecoffre, 1904).
point de fait on obtiendra de lui un silence respectueux^ non une soumission intérieure, et que tel est son droit, celui de M. de Liancourt et celui de tous les catholiques. Puis, comme pour mettre à profit l'occasion, il reprend ses anciennes attaques contre la grâce suffisante^ et refait un exposé de la pure doctrine janséniste.
Le nouveau syndic de la faculté de théologie, Guy art, déféra à l'assemblée de la faculté de théologie. H avait extrait de cette lettre deux chefs. Le premier concernait ce qu'avait dit Arnauld : « que les cinq propositions avaient été forgées à plaisir par les ennemis de la doctrine de saint Augustin; que pour lui, ayant lu avec soin le livre auquel on les attribuait, il n'avait pu les y trouver; » c'est la question de fait (encore ici le fait et le droit!); et le second concernait cette affirmation d' Arnauld, que « la grâce sans laquelle on ne peut rien, a manqué à un juste dans la personne de saint Pierre, en une occasion où Ton ne peut pas dire qu'il n'ait point péché » (c'est-à-dire quand il renie son maître). C'est la question de droit (1) . Arnauld vit qu'il serait condamné. Il vou-
(1) Déjà dans ses écrits relatifs aux cinq propositions, Arnauld avait cité l'exemple de Pierre : sa proposition enveloppe toute • la doctrine janséniste sur la persévérance et le pouvoir prochain. Les molinistes prétendaient que Pierre avant de renier
lait empêcher la faculté de nommer des examinateurs, il comptait profiter de a la modération et de l'indifférence » deMazarin (1), il espérait effrayer la faculté comme en 1649 sur les conséquences du débat où elle s'engageait. Les examinateurs nommés, il fit encore appel au Parlement. Il fut débouté.
« Ce coup est si terrible pour eux qu'il n'y a plus de ressource, n'y ayant plus de tribunal après le pape, la Sorbonne, le Conseil et le Parlement, qu'ils puissent espérer favorable », écrit Fouquet à Mazarin. Il leur restait un tribunal, l'opinion publique, et un avocat, Pascal.
Que venait faire Pascal dans cette mêlée?
Quelle éducation l'avait préparé à ces discus-
le Christ, avait eu une vue de son péché; qu'il avait eu « par des mouvemeots intérieurs et actuels toute la grâce nécessaire pour vaincre cette tentation ». et bref, qu'il avait manqué à la grâce, avant que la grâce lui manquât.
(1) Lettre d*Amauld à Saint-Amour, du 19 octobre 1655. (Dans le Nouveau supplément aux lettre. Œuvres complètes, t. XLII.)
sions si hautes et si délicates? Avait-il donc suivi les enseignements de la faculté de théologie? Non pas. Mais il avait eu pour maître la vie. Eh! quoi, la vie peut-elle rien apprendre sur des questions de théologie?
La grâce suffisante et la grâce efficace, le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu, rimpossibilité qui paralyse la volonté, ce ne sont pas uniquement des idées abstraites. Sans doulc Nicole, Amauld, qui n'ont jamais eu ni hésitation, ni chute, ni crise, ne les connaissent guère que par l'intelligence et comme des notions pures; mais il y a des cœurs où ces propositions théologiques ont été des réalités et des sentiments.
Lisons une admirable page d' Amauld, que Saint-Cyran lui dicta sans doute ; ici l'argumentation est remplacée par cette expérience du cœur, par cette preuve de fait :
c Où donc est cette grâce suffisante que Ton me veut faire croire que j'ai toujours? Ceux qui me la donnent en parole, me la donnent-ils en effet? Estelle ' dans ma raison? Il y a vingt ans que je suis raisonnable : et il y a vingt ans néanmoins que je vieillis dans le crime I Est-elle dans ma volonté? Il y a vingt ans que je veux me convertir; je l'ai dit cent fois à mes confesseurs, et cependant je ne me convertis
point I Est-elle dans ma liberté? J'ai été libre depuis vingt ans et n'ai pas laissé de languir dans une déplorable servitude sous la tyrannie du vice. Conuuent veut-on donc que je me délivre de ma servitude par ma raison^ par ma volonté, par ma liberté, puisqu'elles sont esclaves elles-mêmes? Ce sont elles qu'il faut délivrer, et on veut que ce soit par elles que je me délivre I On me répond que, si je voulais le bien assez fortement^ je le ferais : mais comment me puis-je donner à moi-même la force que je n'ai point? Si en vingt ans je me suis trouvé trop faible pour me défaire de ce vieil enchantement des plaisirs du monde dont je suis charmé, pour dompter l'ardeur de mes inclinations corrompues^ pour déraciner des habitudes qui me sont devenues comme naturelles, ai-je sujet d'espérer que ma raison soit plus forte à l'avenir qu'elle n'a été par le passé, puisque mes passions, qui sont plus vivantes que jamais, la rendent plus faible de jour en jour et que, plus il y a d'années que le soleil de la grâce s'est éloigné de moi, plus les ténèbres sont toujours crues dans mon âme. Vous vantez la force de mon libre arbitre : je le sens aussi faible pour faire le bien que fort pour faire le mal. Si je n'ai qu'à vouloir me convertir pour me convertir effectivement, pourquoi ne le suis-je pas depuis si longtemps, puisqu'U y a si longtemps que je le veux? Et si c'est que je Tai voulu trop faiblement, pourquoi ne l'ai-je pas voulu assez fortement ?. . . Comment donc trouverai-je en moi la force que je sais n avoir point en moi, et que j'y cherche depuis
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tant de temps inutilement? Vous me renvoyez à moimême; et moi, je vous demande un refuge, un recours et une assistance contre moi-même I... >
Il manque à cette page je ne sais quel frémissement que Pascal lui aurait donné. Mais elle montre qu'en un sens le jansénisme est un fait d'expérience, et que c'est bien la vie même qui enseigne ce qu'il faut croire selon saint Augustin sur l'impuissance de la volonté, et sur la nature de la grâce, et qui dément Texistence d'une ^râod suffisantSy sans qu'on ait besoin de lire saint Augustin et de connaître YAugustinus.
Or Pascal a reçu cet enseignement. Si jamais un homme a voulu de toutes ses forces, et passionnément, et douloureusement, « se défaire du vieil enchantement des plaisirs du monde », si quelqu'un a travaillé « jusqu'à la sueur et jusqu'au sang 9, comme dit saint François de Sales, à déraciner « des habitudes qui sont devenues naturelles », c'est bien Pascal; et cela n'a pas duré quelques jours chez lui, cela a duré douze mois : longue épreuve I Dans ce dur combat, si quelqu'un s'est senti impuissant, désarmé, esclave, c'est encore Pascal. Et puis, quand le secoiu:s d'en haut est venu, ce secours, avai^il la forme
d'une aide universelle donnée à tous les hommes? Était-ce une source où tous pouvaient venir boire et se laver? C'était une grâce spéciale, unique, un appel nominal, la goutte de sang que le Christ dans son agonie a versé pour Tàme élue, choisie, distinguée entre toutes les autres. Pascal Fa bien éprouvé. Or c'est toute la doctrine janséniste.
Cela, c'est une expérimentation, et sans doute c'est déjà une idée; mais cependant cela reste encore tout individuel, incommunicable par suite, et c'est un argument insuffisant en Sorbonne. Il faut y joindre des idées liées, des principes, une théorie, un système. Pascal Fa-t-il fait? Pas encore. Certes il a longuement médité et réfléchi : dès l'année 1648, n'offrait-il pas à M. Rebours de vérifier par des arguments de bon sens les thèses contestées du jansénisme. Certes il a fait aussi des lectures. Mais ces réflexions et ces lectures ne sont pas d'un homme du métier : et puis elles ont été orientées non dans le sens de la science, mais dans le sens de l'édification. Pascal, en les faisant, suivait « l'ordre de la charité » : il voulait emplir son cœur d'un système vivant de vérités actives et non pas mettre sur pied un système démonstratif.
La théologie exige d'ailleurs autre chose encore. Les jansénistes surtout, attachés à saint Augustin avec une sorte de superstition, la traitaient comme une science d'autorité : leurs arguments, ceux du moins qu'ils croient vraiment décisifs, sont des citations. Les adversaires des jansénistes, de leur côté, sont des érudits : ils invoquent moins souvent le témoignage des Pères; ils ont recours en revanche aux scolastiques. Pascal à côté de ces docteurs, et dans ce genre de savoir, est un ignorant; cela est visible. Il est visible aussi qu'il ne voit pas au début toutes les complications des problèmes et tout le retentissement des questions : pour de tels débats repris de siècle en siècle, approfondis en mille manières, il est bon de connaître leur histoire, — à condition naturellement de ne pas s'y perdre. Pascal sera très imprudent ou bien décisif quelquefois, là où il aurait fallu recourir à des formules plus complexes, et toucher d'une main respectueuse aux combinaisons délicates du passé. Il abordera donc le difficile problème avec une certaine ignorance. Disons mieux, il n'aura "pas tant à défendre la doctrine janséniste qu'il n'aura à constituer sa doctrine à lui, sa théorie, son système. Or nous savons avec quelle méthode
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N'attendez donc pas, lorque vous entendrez Pascal plaider sa cause, que ses discours ressembleront à ceux d'un avocat. Us n'auront pas ces prestiges de dialectique, par oh s'évitent, se dis* simulent du moins les contradictions : Pascal se contredira, visiblement. Ils auront moins encore ces habiletés de procédure, cet art de céder sur un point pour se rattraper sur un autre, ce marchandage de vérités, dont le parti janséniste se rendra trop souvent coupable. Cet avocat qui plaide, c'est une âme ardente et sincère, c'est un esprit rigoureux et méthodique; et si c'est un plaideur à la poursuite d'un arrêt d'acquittement, c'est beaucoup plus un savant à la poursuite de ce système simple, cohérent, décisif qui exprimera parfaitement la vérité sentie, éprouvée et touchée du doigt.
au jour le jour et selon les événements par Arnauld, il y prend, nous le répétons, les idées, les principes, les faits, n'ajoutant rien de lui que la disposition. Il est d'autant plus à son aise qu'il écrit pour sauver Port-Royal, et sous les yeux d'Amaold.