‹ Pascal et son tempsChapitre 5 sur 24 · LES PREMIÈRES PROVINCIALES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES PROVINCIALES

I. Histoire extérieure des Provincialet. — II. La première Provinciale ou l'art de lever les équivoques. — III. La seconde Provinciale ou < l'imposition des noms ». — IV. La troisième Provinciale. — Y. La quatrième Provinciale et Amauld. — YI. La psychologie janséniste.

Les Provinciales^ œuvre célèbre et encore plus célébrée, les merveilleuses Provinciales, qui ont toutes les beautés et tous les agréments, c'est au lendemain de quelque méditation sur la mort de Jésus-Christ que Pascal les écrivait. A la fin du morceau fameux où il développe l'argument du Pari^ il imagine un dialogue entre le libertin et lui : « Oh, ce discours me transporte, me ravit », dit le libertin à Pascal. Et Pascal de répondre : « Si ce discours vous plaît et vous semble fort.

sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet être infini et sans parties» auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre, pour votre propre bien et pour sa gloire; et qu'ainsi sa force s'accorde avec cette bassesse. » Des Provinciales aussi Pascal pourrait dire : a Si cet ouvrage vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux avant et après. » De là, même sous l'air le plus cavalier, l'intensité et la profondeur de l'accent.

Mais cette gravité dramatique de l'œuvre ne doit pas nous faire oublier l'entrain avec lequel fut menée la campagne des Provinciales. La première des Petites Lettres parut le 23 janvier 1656; le chancelier (c'était Séguier) faillit avoir une attaque, il fut saigné sept fois. Dix jours après Savreux, le libraire ordinaire de Port-Royal, est arrêté et les scellés sont mis dans les ateliers de Petit et de Desprez, autres imprimeurs. Le lendemain un garçon de Petit apporte au premier président de Bellièvre la seconde Lettre, toute fraîche. Puis c'est la troisième, et la quatrième; le succès est prodigieux. D'ailleurs tout le parti est mobilisé : salons et ruelles ne résonnent d'autre chose (j'entends salons et ruelles jansénistes). Après la

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quatrième, il ne s'agit plus de Grâce sufBsante, la casuistique entre en scène, et voici Escobar et les c( 24 vieillards » ; voici les jésuites. Le succès redouble. Dix mille exemplaires, ce n'est rien. Il y a des tirages sur grand et d'autres sur petit papier. Des ballots au port ruineux partent pour tous les coins de la Frêince. Pendant ce temps le mystérieux et triomphant auteur, Louis de Montalte, jouit de son incognito» Il était alors réfugié sous le nom de M. de Mons à l'auberge du Roi David, rue des Poirées, derrière la Sorbonne. Un jour son beau-frère Périer, venu de Clermont, y étdt descendu; un jésuite, qui était un peu son cousin, lui fait visite pour le prévenir que dans la Société^ on mettait les Provinciales sur le compte de Pascal. Une Lettre nouvelle, la septième ou la huitième, était en train de sécher sur son lit ! « On entend, ce me semble, dit Sainte-Beuve, nos amis jansénistes réunis tous à la sourdine chez l'abbé de Pontchâteau, dont le logis était le lieu de rendez-vous; ils rient, portes closes, des fausses conjectures de leurs adversaires, et de leur rage à ne pouvoir deviner. Pascal lançant les flèches des Protindales sans être vu, c'est Nisus dardant ses javelots qui tuent les Rutules, près d'Euryale, Mais ici Euryale, c'est-à-dire

Âmauld, est sauf et Nisus échappa. On est en plein succès de stratagème,

Saeyit airox Yolscens, nec teli conspicit usquam Anctorem, nec qoo se ardens immittere possit. »

A la finies Jésuites répondent. Piètre réponse ! Les Petites Lettres ne sont pas atteintes, tant elles sont robustes sous leur allure légère. Le secrétaire de Port-Royal, comme disent les jésuites, est à peine effleuré : ses adversaires voulaient-ils le ménager? ou plutôt n'étaient-ils pas assez sûrs de la personne pour asséner le coup de toutes leurs forces? En tout cas, dans le secrétaire auquel ils reprochent d'être jeune, d'être savant en toute autre chose qu'en théologie, et d'avoir dépensé de l'argent pour quelque femme, ils voient un homme trompé par le Port-Royal, plus qu'un méchant homme. Mais lui, excité par la contradiction, il prend alors une brillante et éloquente revanche. Puis il abandonne les jésuites et leur morale, après leur avoir consacré douze lettres. Il rentre dans le débat théologique, qu'il rouvre par la 17" Provinciale et qu'il clôt par la 18*. Et il s'arrête; il s'arrête en pleine victoire.

Telle est, brièvement résumée^ l'histoire extérieure des Provinciales, On la lira avec mille détails pittoresques dans le Port-Royal de Sainte-

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Beuve. C'est maintenant leur histoire intérieure que je vais tâcher de raconter.

« On examinait en Sorbonne, raconte Nicole, ■^\ t^^^^ la seconde lettre de M. Arnauld; et ces disputes y faisaient Téclat que tout le monde sait. Ceux qui ne connaissent pas quel en était le sujet, s'imaginaient qu'il s'y agissait des fondements de la foi. Un jour que Montalte (Pascal) s'entretenait à son ordinaire avec quelques amis particuliers, on parla par hasard de la peine que ces personnes avaient de ce qu'on imposait ainsi à ceux qui n'étaient pas capables de juger de ces disputes, et qui les auraient méprisées , s'ils en avaient pu juger. Tous ceux de la compagnie trouvèrent qu'il eût été à souhaiter qu'on eût pu désabuser le monde. Sur cela un d'eux dit que le meilleur moyen pour y réussir était de répandre dans le public une espèce de factum, où l'on fit voir que dans ces disputes il ne s'agissait de rien

d'important et de sérieux, mais seulement d'une qyest^pn de mots, et d'j^ae pure chicane qui ne roulait que sur des termes équivoques... »

Voilà bien le point de départ des Provinciales et de Tinterveption de Pascal. ïl eût été, certes, fqrt iavraiseipblable que Pascal eût dit : « Me ypîlà 9, dans un déb^t de théologie. Mais s'il ne s'^it que à'équipoque$, c'est-à-dire de faux raisonnement, ç'eçt spn affaire. Il sait bieq ce que c'est qu'une équivpqys. JSa polémique avec le Père Noël, ses recherchai! et ses discussions de savant, ses réflexions sur Jia méthode géométrique l]ud ont donné pour ce s^ujet les lumières les plus étendues. Il n'y a pas d'équivoque qui tienne devant lui^ N'en coanaît-;U pas le remède « très sûr et tr^ ioJtaUUble? i> jQ.fai^t dit-il^ dans le fragment SUbF la j[n(étho(LB géométrique^ « substituer mentalemeyat la déûnitiqn à la place de déf^pi, et avoir tQ¥Ûours Jla d^LQjLtion si présent^ que, toutes les fois qu'on parle jpar exemple du nombre pair, on entende. précisément que c'est celui qui est divisible JW deux parties égales, et que ces deux choses soient tellement jointes et inséparables dans la pensée^ qu'aussitôt que le discours en exprime une, l'esprit y attache immédiatement Tautre. — Rien n'éloigne plus promptement et

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