III
plus puissamment les surprises captieuses des sophistes, que cette méthode qu'il faut avoir toujours présente, et qui sufflt seule pour bannir toute sorte de difficultés et d'équivoques (1). »
Il n'est donc pas étonnant, que lorsqu'on parla d'un « factum » destiné à mettre au grand jour et à dissiper des équivoques, Pascal se soit écrié qu'il concevait comment il pourrait le faire et qu'il en ait ébauché le projet. A ce moment il s'agissait donc dans sa pensée de faire triompher une fois de plus la méthode. Les premières Provinciales sont en effet une application pure et simple de la méthode géométrique.
Voilà pourquoi la question de fait est à peine posée, et vite écartée; aussi bien du même coup est-elle résolue. Amauld a été taxé de téméraire par la Sorbonne pour avoir dit qu'il n'a pas trouvé, dans le livre de Jansénius, les cinq propositions? Pascal a ne s'en met guère en peine ». « Ma conscience n'y est pas intéressée et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n'est pas si rare ni si gros que je ne le puisse lire tout entier pour
(1) Opascule sur Tesprit géométrique. {Oputculet el Penséa de Pascal, édit. Brunschvicg, p. 166 ot suiv.)
m'en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne. » Tout l'efifort de l'auteur se porte donc sur la question de la doctrine. « J'ai pris un soin particulier de m'en informer », observe-t-il. Mais il se garde bien d'aller au fond des choses. Il ne s'arrête pas à examiner si Arnaud avait de bonnes raisons de soutenir que S. Pierre est un juste à qui la grâce a manqué (1) : il mène le débat avec une prestigieuse dextérité, jusqu'au point où il ne s'agira que d'appliquer sa méthode. En réalité, dit-il, tout le monde est d'accord; et il met en scène, les gens, (j'allais dire les doctrines) : à savoir le docteur de Navarre, des plus zélés contre les jansénistes, « qui croit pour son compte que la grâce n'est pas donnée à tous » (2); et « le beau-frère de M. R. janséniste et pourtant fort bon homme », qui croit que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements (3). Si bien qu'il faut se demander par où les Jansénistes et M. Arnauld seront hérétiques, puisque leurs adversaires ont les opinions des jansénistes, et que les jansénistes ont les opinions de leurs adversaires!
(1) Ce qu'en dH Pascal et Wendrock (c'est-à-dire Nicole) ayant été interprété dans un sens hérétique, Arnauld répond et explique le vrai sens de Momtaltb dans ses Œuvres complètet, t. XXI, p.. 108.
(2) C'est l'opinion janséniste.
(3) C'est l'opinion anti-janséniste.
Pascal se le demande, malicieusemeat. Où est rhérésie janséniste? Il s'aperçoit qu'elle est dans les mots. Car si les opinions sont communes, les mots ne le sont paii; et la différence qu'il y a entre les jansénistes et les autres, c'est que ceux-ci (molinistes ou thomistes), appellent pouvoir prochain le pouvoir qu'ont tous les justes d'accomplir toujours les commandemeïits de Dieu»
et que ceux-là (les jansénistes) refusent de se servir de ce mot de prochain. Yoikk l'hérésîe. C'est une hérésie imaginaire. Elle a été imaginée po«ir perdre Port-Royal.
Et maintenant Pascal tient la tactique : il substituera, comme le reccHBmande la méthoée géométrique, la définition à la place du dé6ni »» non par une substitution mentale, il est vrai, et il ne le fera pas more geometrico; il kitroduira deA. personnages vivants. Mais c'est toujours la méthode; et il forcera le thomiste et le moliniste, à définir eux-mêmes le mot « prochain » ; il les prendra l'un et l'autre à part, et il les confrontera l'un avec l'autre, il les confondra : c'est une comédie suivant le thème fourni par un géomètre. Les thomistes seront convaincus de trahir les jansénistes, dont ils partagent toutes les opinions, pour les jésuites avec qui ils n'ont de com-
munfi que les dwx syllabes pro chain; la Sorboone sera convaincue d'uçer de mots équivoques et captieux 4ft09 le^ définitious; et la théologie peut 6tre sera oonvaiacue de ii'éti*e qu'une sottise. C'est la premibre Provinciale.
La veine était trop heureuse pour que Pascal ne la poumuivtt pas. Le jeu av43c lequel ii nous a amusés «IX dépens du fournir prochain et des thomistes^ il le recommeoeera, dans la seconde Provinciale, aux dépens, cette fois, de Ifigrâcêstliflisante et toujours des thomistes. Seulement ici, il eompiète ou conige sa méthode.
Substituer la définitûm au défini, sans doute, S n'y manque pas et c'est toujours le coup droit et Fartifice esseortiel. JBn cette sorte il démontre que les thomistes, smr le sujet de la grâce suffîsante^ ont les mêmes sentiments que les jansénistes. Mais il ne s'en tient pas là; et il faut le citer luiHoaéme :
a Ditos-moi, mon Père, en quoi vous êtes conforme aux jésuites. — C'est, dit-il» en ce que les jésuites et nous, reconnaissons les grâces suffi' santés données à tous. — Mais il y a deux choses dans ce mot de grâce suffisante; il y a le son, qui n'est que du vent, et la chose qu'il signifie, qui est réelle et effective. Et ainsi quand vous êtes d'accord avec les jésuites touchant le mot de suffisante^ et que vous leur êtes contraire dans le sens, il est visible que vous êtes contraire touchant la substance de ce terme, et que vous n'êtes d'accord que du son. Est-ce là agir sincèrement et cordialement? » Le bon homme de thomiste répond : a De quoi vous plaignez-vous, puisque nous ne trahissons personne par cette manière de parler. » Point de trahison? Regardons de plus près.
Une des questions qui ont été les plus agitées dans les premières années du dix-septième siècle est celle de a l'imposition des noms ». Les sceptiques la discutent à propos du problème de la certitude (1) : ils s'efforcent de prouver que les noms ont été donnés artificiellement aux choses
(1) Voir F. Strowski, Montaigne (Alcan, i906, collection des grands philosophes)» au chapitre iv, Fétude sur Sanchez.
et qu'il n'existe aucun rapport essentiel entre les noms et les choses. D'où ils conclurent que le raisonnement, puisqu'il ne combine que les noms, n'atteint pas à la vraie nature des choses. Les dogmatiques, les aristotéliciens, tous les philosophes classiques avaient inutilement essayé de rétorquer l'argument. Seuls les géomètres (1) avaient clos le débat en montrant que le mot n'est en effet qu'un signe : peu nous importe que le signe soit arbitrairement choisi, artificiellement imposé, pourvu qu'il soit universellement accepté et constamment imposé au même objet.
Pascal en était resté à cette conception dans le fragment sur la Méthode géométrique. De là il suivait que le choix des mots est indifférent, et qu'en somme si les thomistes ont aidé à une équivoque en appelant une certaine grâce, grâce suffisante^ ils n'ont pas dépassé leur droit. Ils auraient aussi bien pu appeler cette grâce de tout autre nom. Reproche-t-on à l'algébriste de désigner par b ou par c telle ou telle quantité? au parrain de nommer un enfant Pierre au lieu de lui imposer le nom de Paul?
Mais cette vue — qui est une vue de géomètre —
(1) Hobbes particulièrement.
n'est pas vraie dans la pratique des iiotioûB communes. Actuellement» hors du domaine des Sciences et dans iià vie réelle, il h'est piàs vHti que le choix des mots soit iiidifférent toujours, et libre par conséquent; et Pascal maint enÂïit Ife Voit et le dit. Lès mots anciens, chargés d'uh certain sens par tes années et par Tùsagè, kie sàtif aient être détournés dé faé senis préfeié : il n'è*l fli j[iermis hî même j^bssiWe dé mécohhatti*e la foWite et là définition qu'ils portent en èUx. <}u'on âccofo à pouvoir l'adjectif jorocrftatn, «l que l'on d6ïln^& prochain une valeur telle que pontdir piréchè^ signifie pouvoir indomplet^ c'est acbéplable; l'on avait d'ailleurs tout atitant le droit de signifiée, par la même expressioh, juste le contraire, é'éstà-dire « pouvoir complet », car pouvoir prochain îi'a pas été consacré par l'usage. Mais Tailla entendre par suffisant l'idée d*insuffisance, c'est commettre une faute contre la langue, contre la conscience, contre la raison.
Les thomistes commerttent cette faute. Afin de sceller leur alliance avec les Jés^uites, qui enseignent que tous les hommes, avant la grâce efficace, et en dehors de la grâce efficace, reçoivent de Dieu une grâce, un secours, une lumière suffisante pour coopérer à leur salut, les thomistes.
qui enseignent qu'en dehors de la grâce efficace, il n'existe que des secours insuffisants, appelleront ^roc^ suffisante ces secours insuffisants. Cette attitude que Pascal, de bonne foi, attribue à la lâcheté des thomistes — il oublie que la théologie parle latin, même quand elle use du français, et que le mot suffisante était imposé par le latin Stt$cimè -^ provoque sa légitimé indignation, li'îronié est plus dure, et l'invèctivô plus véhémente, danâ la sècobde lettre que dimd la première; Féloquence s'ajotitè à l'esprit, et le stylé, aussi dsé, est plus Port (1).
(1) Voici quelle est la source de ces deux Provinciales et ce qui en à foûnii le dessein à Pasical. A la fin de ûihi 1^52 il y But «hes le due et la duchesse de Liancourt, en leur présence, et devant le maréchal de Schomberg, père de la duchesse, une coBféMnce Ménagée par M. Olrer contre le P. Desmares et le P. Pierre de Saint-Joseph. On débattit d'abord les deux pomts suivants : 1* vi le P. Déêmarêt condamnait cèrMne Mri- Uques ceux qui enseignaient la gréée suffisante; 2* s'il admettait comme un article de foi des gràcet suffisantes qui ne fuitent pas efficaees. Le P. Desmares fit observer que « le terme de grâce suffisante étant pris dans les écoles dans des sens très différents. Il n'était pas raisonnable de le forcer de Tacoepter sans explications ; que d'ailleurs ce terme ne pouvait jamais faire •robjet d'un article de foi ; qu'il ne se trouvait consacré dans aucune décision de l'Église, qu'il n'était ni dans VÉcriture, ni '.dans les Pores, ni dans les anciens théologiens; qu'au surplus la foi ne pouvait consister dans une expression, mais dans le sens qui y était attaché, que l'expression de grâce suffisante étant équivoque, bien loin d'être obligé de l'adopter sans explication, on ne pouvait le faire au contraire sans prévarication, ^'étant jamais permis d'user d'équivoque en matiéire de doâfrîne. »
Amauld réunit les diverses pièces relatives à cette con-
La troisième Provinciale fut composée au moment où la condamnation d'Arnauld était décidée, et peut-être même prononcée. Elle ne parut d'ailleurs qu'après la condamnation. Une dernière plainte : pas même; un dernier geste de pitié ironique, un anathème cavalier : a J'y ai compris que c'est ici une hérésie d'une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n'est que sa personne. C'est une hérésie personnelle. Il n'est pas hérétique pour ce qu'il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu'il est M. Amauld. C'est tout ce qu'on trouve à redire en lui. Quoi qu'il fasse, s'il ne cesse d'être, il ne sera jamais bon catholique. La grâce de saint Augustin ne sera jamais la véritable tant qu'il la défendra. Elle le devien-
férence, les publia et les fit précéder d*une préface. C'est la source à laquelle Pascal a puisé. Voir Arnauld, Œuvres corn" plèUs, t. XVI, p. xzzi.
drait, sMl venait à la combattre. Ce serait un coup sûr, et presque le seul moyen de l'établir, et de détruire le molinisme; tant il porte de malheur aux opinions qu'il embrasse.
a Laissons donc là leurs différends. Ce sont des disputes de théologiens, et non pas de théologie. Nous, qui ne sommes point docteurs, nous n'avons que faire à leurs démêlés. » Pascal en a fini avec les thomistes. (1)
Mais il n'en a pas fini avec lui-même.
La quatrième Provinciale marque le point de départ de ces recherches nouvelles.
(1) Les trois premières Provinciales ne sont pas dirigées contre les disciples de M. Le Moine et contre les Molinistes : ceux-là sont les ennemis irréconciliables, et c'est aux Théologiens de débattre avec eux. Elles sont donc adressées aux Thomistes; il s'agissait de leur ouvrir les yeux un peu rudement sur l'immoralité de leur alliance avec les Molinistes. Amauld avait multiplié les avances aux Thomistes et un éminent thomiste, Denis de La Barde, évéque de Saint-Brieuc, avait, dès les premières séances de la Fac\ilté de théologie, déclaré que les propositions reprochées à Amauld n'étaient pas si éloignées du sens de S. Thomas. L'accord ne s'était pas scellé, malgré les efforts d'Arnauld. Les deux premières Provinciales sont une dernière tentative et un premier châtiment
Les jésuites et les thomistes s'accordent doac sur deux expressions : grâce suffisante, pouvoir prochain. Après avoir mis en lumière pour le public, pour le lecteur, le discord, disons la cou tradiction qui se dissimulait sous la ressemblance des formules, Pascal, en lui-même, vis-à-vis de lui-même, dans l'austère silence de cette chambre ou il vivait comme un ascète, ne s'est-il pas demandé s'il n'avait pas été superficiel? Les thamistes vraiment j;iye voulaient-Us rien dure quand ils employaient les mots de a pouvoir prochain » ou de <x grâce suffisante? » Les formules dont ils se servaient étaient-elles absolument vides? L'accord des molinistes et des thomistes ne portait-il que sur des sons? L'équivoque, si elle est certaine, est inexcusable. Peut-être, dans le fond des choses, n'est-^Ue pas 4e tous points une équivoque.
Pascal interroge d'abord Ârnauld, et celui-ci lui enseigne quelque chose de nouveau : les théoli/giens thomistes et les molinistes donnent à leur grâce suffisante et à leur pouvoir prochain ce caractère commun d'être actuels. Les jansénistes, eux, quand ils admettent au certain pouvoir, une certaine grâce en dehors de la grâce efficace, les tiendraient pour habituels, Pascal qui
sait le latin n'est qu'à demi étonné par ces mots : il entend qu'actuel signifie cr présent dans chaque acte » (1) et qu' « habituel » désigne une certaine manière d'être générale et imperceptible : habitm. Thomistes et molinistes veulent donc dire que dans chaque acte, dans chaque parole, dans chaque palsatîon de notre cœur, la grâce suffi* santé ou le pouvoir proch^n quels qtffls soient produisent un «ffet direct, sensible : voilà l'accord réel. Les jansénistes nient cet eflFet direct et sensible; voilà la contradi-ction réelle.
Mais quoi est donc cet effet sensible, quel est cet effet direct des grâces actuelles? Au lieu de disserter, Amauld ouvré, au livre VIII, son traité intitulé Apohgie pmr les Saints Péres^ et le tend à Pascal.
V Apologie pour les Saints Pères est, nous l'avons
(1) Dans Bue lettre au cardinal Barberîni du 31 mars 1656 Araauld dit qu'il se sépare des thomistes en ce que les thomistes disent que le pouvoir prochain «t la gr&ce suffisante (demeurant en Tàme après le départ ou avant la venue de la gr&ce efficace) est une^râoe netuéiltt qui fait toujours cowntAtrt au juite qui pèche son péché et excite en lui un pieux désir de réviter. Au contraire, selon Amauld, la plupart des péchés se cemmetlent «tne proevia cogiitUione, per subitum mentis œtium etper ineongitantiam. La psychologie janséniste est celle des personnages de Racine, au contraire les personnages de Cor-> neille, qui délibèrent, qui voient, qui veulent sont une conception thomiste, ou pi\ii6i même moliniste. £h oui, c'est aux jésuites que s'apparente Corneille, non pour la morale, mais pour la psychologie.
ditj à la fois l'exposé et la réfutation du néomolinisme de M. Le Moine, et voici comment y est posée la question qui préoccupe Pascal à cette heure.
M. Le Moine voulait montrer que la grâce suffisante actuelle est distribuée à tous les hommes; il le déduit de l'étude des conditions sans lesquelles nos actes ne nous sont pas imputables : a Dieu, disait- il en substance, ne peut condamner les hommes pour les fautes dont ils ne seraient pas responsables; or Ton n'est pas responsable si, quand on commet Facte mauvais, Ton ignore qu'il est mauvais, si l'on n'a pas la possibilité de choisir entre le bien et le mal, bref si l'on n'est pas conscient et libre. Il faut donc conclure que si Dieu condamne les pécheurs, s'il leur impute leurs péchés, comme on met au compte d'un homme ses dettes, c'est qu'avant chaque faute imputable il leur a donné la connaissance du mal et la force de l'éviter. Et c'est dans cette connaissance^ dans cette force, que consiste la grâce suffîsaate ou le pouvoir prochain, sous la forme actuelle. » A la thèse de M. Le Moine Arnauld répondait en niant et le principe et la conséquence. « Non, disait-il, il n'est pas vrai que nos péchés soient précédés de connaissance et de
liberté, nous y tombons par ignorance, par insouciance, par un emportement subit de Tâme, par une habitude qui nous enlève la vue de nos actes. Il n'est pas vrai davantage que de tels actes commis sans volonté expresse de mal faire ne soient pas imputables : bien au contraire, ce sont les plus coupables. » Et passant de la discussion des idées à la réfutation par Tironie, Amauld énumëre tous les gens qui cesseront d'être coupables et qui seront dignes du ciel si l'on pousse à bout la théorie de M. Le Moine. Ils viennent tous, ces innocentés ; et Tenfant mal élevé qui blasphème, et le libertin effréné, et l'avare endurci, et l'impie, et l'épicurien, et jusqu'aux prostituées, qui remercient pendant tout un chapitre M. Le Moine de la faveur grande.
Heureux Amauld t L'Apologie pour les Saints Pères dort, depuis combien d'années? A-t-elle jamais vécu? Elle contient des idées fortes et importantes. Mais qui donc aurait songé à les chercher là? Tant de clarté, de méthode et de bon français était perdu; le livre VIII tombe sous les yeux de Pascal, Pascal Tadmire, le résume (1),
(1) Voyez par exemple comment du chapitre vi de ce livre VIII de TApologie, Pascal fait ces deux paragraphes. « Pensera-t-on que ces' philosophes... » et « Qai pourra croire que les épicuriens... »
le signe de son nom : c'en est fait, l'argumentation d'Arnauld, et ses plaisanteries même, resserrées il est vrai, animées, corrigées avec goût, tout cela est immortel, c'est la quatrième Pro-* vinciale (1).
Ainsi la quatrième Provinciale donne à la discussion plus de solidité et plus de fond. Nous sortons de la logique formelle pour entrer dans la vîfe ; il ne s'agit plus de savoir si les adversaires des jésuites avaient une mauvaise méthode.
€ertes le débat est encore un peu sec et un peu J4mdique. N'importe! Pascal décidément arrive au cœur du problème. Et quel problème!
(1) M. LansoD écrit dans un article très poussé (Revue d'his-toire littéraire de la France, 1900, p. 194) : « On peut dire que la quatrième Provinciale est née de la citation du P. Baimjr (donnée par Arnauld dans sa Théologie morale) coupée en deux. Mais par quel effort de génie est-elle néel... Et quelle disoussion que ne donnait pas Arnauld des conditions de Timputabilité?... » 8il Arnauld la donnait. Mais la marche de la discussion, la forme vivante, M. Lanson a dix fois raison, c'est du Pascal, et du plus admirable. Le génie sauve tout ! Pascal dans les Provi$iciale8 a compilé, copié, imité, miUe fois plus que ne le suppose M. Lanson; si nous avions une bonne édition critique des Provincialeg, avec l'indication des sources et seulement des sources amaldines — on serait stupéfait; et pourtant c'est toujours du Pascal t
. P.'S, Nous aurons cette édition et nous la devrons à M. Brunschvicg.
La quatrième Provinciale bouleverse d'une façon imprévue le plan de campagne que semblaient avoir choisi Pascal et ses amis. Elle contredit ce que disaient les premières lettres. Il n'était donc pas vrai que l'équivoque de Sorbonne cachât uniquement, sans rien de plus, l'animosité des docteurs contre Amauld. Les mots de a suffisant 9, de a prochain » et « d'actuel » renfermaient donc quelque sens profond. Et la faculté de théologie, qu'elle eût raison ou qu'elle eût tort, ne s'agitait pas dans le vide.
En effet! Ce n'était pas pour néant qu'on se battait si fort avec les termes d'école. C'était, à tout le moins, sur la question del'imputabilité. Et, même pris de biais, comme le fait ici Pascal, le débat s'élargit tout de suite. Mais il n'y a qu'à le traduire en clair dans le langage de tous Içs jours, au risque d'ailleurs d'être moins précis, pour en voir toute l'étendue.
Cherchons un synonyme au mot « imputabim. 6
liié 9 voici le mot de s responsabilité ». La quatrième Provinciale, après les théologiens, traite donc des conditions de la responssJ)ilité. Les théologiens orthodoxes soutiennent que la responsabilité se mesure au degré de conscience et de lucidité. Être coupable, enseignent*ils, c'est faire un mauvais choix. Les jansénistes repoussent cette condition : ils disent que nous sommes responsables de ce qui s'échappe de notre fond, même sans le jugement de la conscience morale, même sans notre choix, et en dehors de tout consentement réfléchi. Être coupable, c'est avoir un fond d'où s'échappent des actes coupables.
Transposons encore ces formules. Remplaçons cette idée de responsabilité par une idée équivalente et plus générale, et demandons quels actes sont vraiment de nous. De ce point de vue nous embrassons un plus large horizon. Les théologiens de la Sorbonne disent donc que sont à nous seulement les actes voulus; tout le reste, habitudes, réactions instinctives, mouvements imprévus, explosions et bourrasque, n'est pas proprement de nous; ce qui nous caractérise, ce qui nous fait hommes, ce qui est le principe essentiel de la personnalité, c'est la connaissance du bien et du
mal, elle pouvoir, avant d'agir, déjuger. Pour les jansénistes, ce qui est à nous, c'est l'involontaire aussi bien que le volontaire; et au demeurant, le volontaire n'existe pas. Illusion, à leur sens, que cepouvoir que nous nous octroyons, de discerner le bien et le mal et de nous conduire selon ce discernement! Nous sonmies des a natures » et non des a volontés » ; de l'abîme inaccessible de notre être (notre être corrompu) sortent incessamment, par des jaillissements imprévisibles, nos pensées, nos sentiments, nos actes. Et tout cela est nous, d'autant plus nous que notre volonté est moins intervenue; tout cela est notre péché; tout cela est notre personnalité.
Voilà le débat essentiel entre les jansénistes et leurs adversaires. Tout le reste est jargon, algèbre théologique, et jeu abstrait. Mais cehi, c'est la vie mémo; c'est le siècle tout entier. Nous y discernons la réaction violente d'une secte ultra-chrétienne contre le stoïcisme dominant. Évoquons les héros de Corneille; et en face d'eux regardons cette Phèdre qui est le chef-d'œuvre de la psychologie janséniste. Un Rodrigue, un Auguste sont selon M. Lemoine; Phèdre est selon Arnauld. Il faut choisir entre les deux type^ d'humanité : lequel est selon la vérité? C'est le problème avec ses
incalculables coiiséquences : et c'est lui qui passionne la Sofbonne.
Dans la quatrième Provinciale Pascal ne le développe pas, ne le pose même pas d'une manière explicite. H le pose cependant; et, en le posant, il rend çiu [débat toute sa dignité.