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CHAPITRE IV

LES PROVINCIALES ET LES JÉSUITES

I; Changement de front. — II. La Théologie morale d'Àmauldl —III. Eseohar et les sources de Pascal. — IV. Comment Pascal cite. — V. La casuistique et les mœurs du temps. — VI. Lé rôle des jésuites et Tesprit des casuistes. — VII. Conclusion sur cette partie des Provinciales.

Pascal avait donc engagé sa polémique dans une voie nouvelle. Encore une fois, il tourne court. La cinquième Provinciale* ne s'occupe plus de respomabilité :ûèsoTmsis les « petites Lettres »' traiteront de la morale des jésuites.

Le chevalier Méré, je crois, prétend qu'il en aurait donné le conseil à Pascal. Il lui aurait montré que les thèses des théologiens ne pouvaient plus intéresser personne, et qu'il fallait, pour nourrir le succès, une matière à scandale. Si

Méré a donné ce conseil, je crois que, du seul point de vue de l'art, il fut mal inspiré. Les thèses des théologiens, avec leur sens profond, n'étaient peut-être ni moins humaines, ni moins émouvantes, ni moins capabltss de fournir à l'éloquence, que les décisions des casuistes. C'est le génie de Pascal, plus que le aujet, qui fait l'attrait de son œuvre. Et ce même génie, s'appliquant à démêler ce qu'est l'homme, et s'attaquant aux grands courants de son siècle, eût été toujours grand. Seulement les Provinciales auraient annoncé plus directement les Pensées.

Sans doute ce qui a détourné en cet instant Pascal de la philosophie, c'est qu'il ne se sentait pas encore capable de traiter de tels problèmes. Il ne les avait pas assez étudiés. Il n'avait pas assez approfondi la science des mœurs, et la con = naissance de l'homme. On le voit, dès lors, dans ses divers écrits, préoccupé de réunir des faits et de découvrir des principes : «. Quelle chimère est-ce donc que Thomme? » Mais c'est à la fin de sa vie seulement qu'il semble maître d'une solution. En 1656 c'est trop tôt pour lui. Il change donc de sujet.

D'ailleurs la solution qu'il entrevoit (car déjà il en entrevoit une) serait, si nous en jugeons par

rcnlretien avec M. de Sacy, très différente de cefle que soutient la secte. Il n'est pas plus d'accord avec Arnauld et Nicole, avec M. Rebours, M. Singlin, ou M. de Sacy qu'avec M. Le Moine et les jésuites. Il aurait peine à réduire la personnalité aune sorte d'inconscience et d'emportement aveugle. Il croit bien à l'impuissance de l'homme; mais il fait une part trop grande à Ëpiclète et à la dignité de la pensée. «Travaillons à bien penser, écrira-t-il, c'est le principe de la morale. » Ou encore : « Penser fait la grandeur de l'homme » ; ou enfin : « L'homme est visiblement fait pour penser. »

Pour toutes ces raisons Pascal ne pousse pas sa pointe. II ne veut ni risquer d'atteindre ses propres amis, ni s'exposer à n'exprimer qu'une vérité incomplète. En revanche, voici un moyen tout expérimental de vérifier par leurs conséquences les doctrines morales du néo-molinisme. C'est en même temps un moyen d'arrêter les progrès d'un danger (1), qu'à Port-Royal on déclare effroyable. Sus donc à la morale des jésuites I

(i) Sur la réalité de ce danger et sur l'opportunité des Pro- 9inciale$, voir Tédltion classique partielle des Provincialet donnée par BauNSTiéRE à la librairio Hachette.

En France^ la vertu, la piété, la conscience humaine sont attaquées sournoisement par le venin des jésuites : par la casuistique. Le mal avait été signalé par Arnauld, dans la Théologie morale des jésuites qui avait été imprimée en 1643, réimprimée en 1644 — par les soins de la Faculté de théologie (1).

Avec sa vigueur d'esprit accoutumée, Arnauld avait dégagé le double caractère de la casuistique : le probabilisme d'abord, et ^innovation ensuite : « Il n'y a presque plus rien, écrivait-il, que les jésuites ne permettent aux chrétiens, en réduisant toutes choses en probabilités, et ènsei* gnant qu'on peut quitter la plus probable opinion que l'on croit vraie pour suivre la moins probable; et en soutenant ensuite qu'une opinion

(1) La Théologie morale des jésuites se trouve au tome XXIX des Œuvres complètes d'ARNAULD, elle y est suivie de divers opuscules, dont la Lettre d*un théologien à PoUmarque. Elle a été réimprimée par M. Lanson dans Torticle déjà cité.

est probable, aussitôt que deux docteurs Tenseignentj voire même un seul. Ils enseignent que nous devons apprendre la règle de notre foi des anciens Pères, mais que, potir celles des mœurs, il la faut tirer des auteurs nouveaux. » Par la suite l'ouvrage n'est qu'une sèche et brève mise en ordre de citations des jésuites. Les citations, toutes nues, toutes courtes, sont rangées méthodiquement : maximes contre la morale chrétienne en général, puis maximes contre les commandements de Dieu, et premièrement contre les deux commandements généraux de l'amour de Dieu et du prochain ; maximes ensuite contre le Décalogue, — maximes contre les Sacrements — contre l'Église, — contre la hiérarchie, — contre le pape, — contre les évêques. Les casuistes les plus souvent cités sont le P. Bauny en première ligne, en seconde ligne Antoine Sirmond et Garasse.

Aucun commentaire. Quelques citations d'Arnauld furent accusées de faux; Arnauld se défendit dans sa lettre d'un théologien à Polémarque du 20 septembre 1644. Depuis lors, Arnauld, quand il en trouve l'occasion, attaque la casuistique; si un jésuite est sur son chemin, il lie manque pas de lui reprocher la morale relà-

chée de ses confrères (i). Il enrichît ainsi peu à peu le recueil des décisions scandaleuses. Peutêtre songeait-il à reprendre sa Théologie morale complétée et mise au jour. D'ailleurs le mal grandissait. Les casuistes publiaient sans cesse et les libraires ne parvenaient pas à satisfaire aux demandes (2). Le livre trop technique d'Arnauld, avec son allure de répertoire, n'avait même pas ralenti les progrès de la casuistique. Il sembla opportun aux jansénistes de faire entendre la protestation de la conscience. Pascal s'en chargea.

Ârnauld a donc précédé Pascal et lui a fourni sa première mise de fonds. Mais ce n'est pas assez, et avec cette mise de fonds Pascal n'aurait

(!) Ainsi c'est dans la Remontrance (voir infrà) qu'il cite en 1651 la décision de Lamy sur l'homicide, que Pascal donnera dans la septième Provinciale. De même s'y trouve le texte de Hurtado rapporté par Diana, sur les obligations des valets attachés à un maître débauché. (Arnauld, Œuvres complètes, t. XXIX, p. 514.)

(2) Arnauld, CEuvres complétée, t. XX VIII, p. v.

PASCAL ET SON TEMPS 9i

pu aller où son génie lui (lisait d'aller. Voyez la différence. Théologien, Arnauld rapporte tout à la théologie. Docteur de Sorbonne, il voit tout sous Tangle de la doctrine. Pascal est homme; il rapporte tout à la vie réelle et aux conditions présentes de la société ou du monde. Voici, disait Âmauld, ce que les jésuites enseignent contre le premier commandement de Dieu, puis contre le second commandement, et le reste. Voici, doit dire Pascal, ce que les jésuites enseignent au valet, au marchand, au prêtre, au gentilhonmie; voilà ce qu'ils permettent quand on veut faire un placement avantageux, quand on a une injure à venger, quand on court après une jolie fille. On comprend que dès lors le choix des citations auquel Arnauld s'est arrêté ne pouvait pas suffire à Pascal; il fallait, à l'auteur des Petites Lettres^ dénicher dans l'obscur fatras des casuistes, les décisions qui touchaient précisément aux circonstances quotidiennes, aux habitudes du jour, aux préoccupations du moment, qui étaient amusantes, intéressantes, significatives, actuelles. Où chercher tout cela?

Un jésuite espagnol, le P. Antoine de Ëscobar, vieillard austère, dit-on, et vénéré, s'avisa de

réunir en un corps la doctrine morale des principaux casuistes de la Compagie de Jésus. Il trouva vingt-quatre de ces casuistes, ils étaient égaux en nombre aux vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, et Escobar n'hésite pas à faire la comparaison : la liste des vingt-quatre jésuites ne vaut pas à beaucoup près celle que Pascal donne dans la cinquième Provinciale, la voici cependant et dans Tordre d'Escobar : Suarius, Vasquez, Molina, Toletus, Valentia, Sanchez, Azorius, Salas, Lyman, l'un et l'autre Lugo, Coninch, Rebellus, Reginaldus, Lessius, Castio; Saa, Petrus Hurtado, Gaspar Hurtado, Fagundez, Gordonus, Granados, Turrianus, Baldellus, Filliucius. « Ohl mon Père, tous ces gons-là étaient-ils chrétiens, s'écrie Pascal après son énumération. » Ils sont tous jésuites, tous casuistes et ils donnent probabilité à leurs opinions.

Escobar va donc leur demande une somme de la théologie morale (1).

(1) C'est dans la Remontrance aux Péaiss Gésuites, touchant un libelle qu'ils ont fait courir dans Paris, sous ce faux titre : Lb Manifeste de la véritable doctrine des jansénistes, tel qu'on la doit exposer au peuple, composé par l'Assevblée de Port-Royal (Paris, 1651), qu'Aniauld pour la première fois signale Escobar et rimportance du « Livre mystérieux de votre Théologie morale, recueillie par un jésuite espagnol des viagt-

Son ouvrage est divisé en traités , chaque traité en examensy chaque examen en chapitres (1). C'est une suite de brèves décisions, numérotées à part dans chaque examen. L'ordre est méthodique : le premier chapitre est d'ordinaire consacré aux définitions, les suivants au développement des règles générales, le dernier à la résolution pratique de cas difficiles. Par exemple Y examen 13 du premier traité est sur le jeûne; le chapitre i de cet examen a pour titre : Qu'est le jeûne ecclésiastique; le chapitre n, De l'obligation du jeûne; le chs.pitre ni. Résolutions pratiques de ce qui a été dit.

Ëscobar cite ses sources ; dans la marge il met en face de chaque proposition les noms des auteurs qui les ont formulées; et dans l'intérieur du texte ce nom est d'ordinaire répété et accom-

quatre plus habiles d'entre vos docteurs, qu'Une craint point d'appeler par l'esprit d'humilité qui anime votre Compagnie (es vingt^quaire vieillards de V Apocalypse, auxquels V Agneau a découvert les mystères et les secrets de son livre. » {Remontrance, M» Preuve.)

(1) J'ai pris, comme Pascal le recommande, im « des Escobars de Lyon où à l'entrée il y a une image d'un agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux » (8« Provinciale). Les différentes éditions d'Escobar sont allées se complétant, l'auteur tenait à jour son ouvrage. Ainsi à la page 614 de cette édition il rapporte une mesure prise par Philippe IV : hoc anno i646. Voilà pourquoi Pascal conseille de ne pas prendre les éditions de 1644 et 1646, qui sont incomplètes. Je regrette de n'avoir pu consulter l'édition de Bruxelles de 1651 qu'il recommande aussi.

pagné de références. Cependant il n'est pas rare que la référence manque : le nom est donné tout seul. Parfois même il n'y a aucun nom; tantôt c'est oubli, tantôt faute d'impression, tantôt enfin c'est qu'Escobar n'a aucune autorité à invoquer; mais dans ce cas la décision n'est pas de son cru; il nous prévient dans la préface que ses innovations sont toujours déduites de décisions universellement acceptées dans les écoles de la société.

Pascal avait donc là toute la théologie morale des Jésuites, et la théologie morale des jésuites seuls. Aussitôt il se met à lire l'ouvrage de bout en bout, et à le relire.

Cette lecture lui a donné la base de ses Provinciales y de la cinquième à la seizième; et voici, ce me semble, comme il procède : trouve-t-il dans Escobar quelque décision qui lui paraît dangereuse ou scandaleuse, il la note, il en isole le venin, il en met le ridicule en relief. Il accom-' mode de la sorte plusieurs textes; il les entoure de renseignements historiques et d'arguments théologiques; il les unit dans une dialectique à la fois animée, imprévue et rigoureuse où il excelle : les éléments, le plan, le tour d'une Provinciale, il les tient. Mais ce n'est pas tout. Escobar ne'

parle pas suivant Escobar, Escobar décide suivant autrui^ ces aubres-Ià seront bien intéressants à connaître. Qui sait? les choses sont souvent plus curieuses à leurs sources I Et voilà Pascal qui voudrait bien chercher. Mais comme Escobar se borne souvent à des renvois vagues, et même inexacts, que la recherche pourrait être longue, Pascal met en campagne ses amis. Escobar demande à propos de l'obligation du jeûne :

• Lorsqu'on vue de ne pas jeûner on s'est fatigué à quelque chose de permis, comme par exemple de jouer à la paume, ou à quelque chose de défendu, comme par exemple de courir après les femmes, est-on tenu de jeûner? » Parmi les vingtrquatre vieillards, ceux-ci disent oui, et ceux-là non. Escobar ne nomme pas ces derniers, et d'ailleurs n'est pas de leur avis. Mais cet avis d'indulgence scandaleuse, quelle bonne fortune pour le polémiste de pouvoir le citer) Pascal malheureusement a bien autre chose à faire que de remuer pour le chercher tous les in-folios des casuistes; c'est Nicole, c'est Arnauld, c'est Lemaître qui fouilleront et qui découvriront dans Filliucius la décision : « Celui qui s'est fatigué à quelque chose comme à poursuivre une fille, est-il obligé de jeûner? Nullement », et le reste.

Au total, pour les citations, les Provinciales sont faites de trois apports : 1" textes pris par Pascal lui-même aux ouvrages d'Arnauld déjà parus, par exemple à la Remontrance, à la Lettre à Polémarque, surtout à la Théologie morale des Jésuites; 2* textes pris encore par Pascal lui-même à Escobar; 3« textes enfin fournis à Pascal, mais sur ses indications, par ses amis — ces derniers extraits n'étant guère que la recherche des sources d'Escobar.

Pascal est ainsi resté le maître et le chef des Provinciales, l'organisateur de la victoire.

Les citations de Pascal sont-elles exactes?

La question est singulièrement complexe et difficile à résoudre. Un savant découvre une inscription : il la transcrit; rien de plus simple que de se rendre compte ensuite si la transcription est fidèle. Un historien trouve, dans un document, l'indication d'un fait, il cite le pas-

sage OÙ ce fait est rapporté; il est déjà plus difficile de décider si la citation est bien faite; elle a un commencement et une fin, cette citation ; on Ta isolée; n'en a-lK>n pas dénaturé du même coup le sens et la portée? Mais quand un philosophe, pour discuter une idée d'autrui, prend dans un texte des mots, des lambeaux de phrase, ou, si Ton veut, des phrases entières, ce n'est point par une simple confrontation du texte original avec la citation qu'on peut reconnaître si la citation est exacte; tel la dira évidemment exacte, tel la dira évidemment inexacte : selon la signification générale qu'on prête à l'ensemble de l'ouvrage d'où la citation a été extraite.

C'est le cas de Pascal, et encore le cas est ici compliqué parce que Pascal est un polémiste qui prétend mettre au jour les intentions cachées de ses adversaires, qui par conséquent doit^'tlégager les méchants principes, habilement dissimulés ou enveloppés par les jésuites. A son sens, sil cite trop la lettre, il cite infidèlement. Autre difficulté, Pascal écrit non pour les savants, mais pour les gens du monde, pour les lecteurs ignorants ou pressés : il est donc forcé de mettre de la clarté et de la rapidité dans ses citations, et de traduire en langage de tout le monde, m. 7

le langage des théologiens et des confesseurs.

De là vient que, si on mettait d'un côté les citations de Pascal, et de l'autre les originaux de ces citations, on aurait souvent à noter des inexactitudes matérielles. Tantôt on trouverait que Pascal a omis tel ou tel mot, tantôt on remarquerait qu'il a coupé trop tôt sa citation, tantôt enfin l'air de son français ne paraftrait pas avoir l'air même des textes latins; mais faut-il tout de suite crier au falsificateur et à l'imposteur?

Prenons pour exemple le texte fameux de Filliucius sur la dispense de jeûner, le texte latin afin d'éviter toute chicane : « Dices secondo, an qui malo fine laboraret ut ad aliquem occidendum vel ad insequendam amicam, vel quid simile, tenereturadjejunium. Respondeo talem peccaturum quidem ex malo fine; at, sequuta defatigatione, excusaretur a jejunio (et il cite comme autorité Médina, puis il continue); nisi fieret in fraudem, secundum aliquos ; sed melius alii, culpam quidem esse in apponenda causa fractionis jejunii, at, ea posita, excusari a jejunio (i). » Et

(1) On dira secondement si celui qui se serait fatigué pour une mauvaise fin, comme à tuer quelqu'un ou & poursuivre [9a] maltresse ou à quelque chose de semblable, serait tenu au* jeûne; je réponds que celui-là pécherait à la vérité par suite de la mauvaise fin [qu'il poursuit]; mais, la fatigue s'en étant

voici le texte qu'en tire Pascal. « Celui qui s'est fatigué à quelque chose, comme à poursuivre une fille, ad insequendam amicam^ est-il obligé de jeûner? Nullement. Mais s'il s'est fatigué exprès pour être par là dispensé du jeûne, y sera-t-il tenu? Encore qu'il ait eu ce dessein formé, il n'y sera point obligé. » Comparez les deux morceaux : à première vue une différence saute aux yeux; l'abbé Maynard et Sainte-Beuve le remarquent durement. Pascal omet que Filliucius, tout en dispensant du jeûne, spéciQe bien que la faute d'où procède la fatigue, demeure, et demeure inexcusée, inexcusable. Mais Pascal, et ni l'abbé Maynard, ni Sainte-Beuve ne le disent, a omis aussi que Filliucius dispense du jeûne, outre le débauché, l'assassin, comme si elle n'était pas tout à fait odieuse et bouffonne, cette invention d'assassiner pour ne pas jeûner! Courir après les filles en vue d'une fatigue qui dispensera du jeûne, passe encore, c'est double plaisir; mais, afin de ne pas jeûner, s'en aller tuer quelqu'un, c'est absurde et odieux. Avouons

suivie, il serait dispensé du jeûne... à moins qu'il n'ait eu cette intention frauduleuse: mais d'autres [soutiennent] plus justement que la faute consiste & s'être procuré une cause de rompre le jeûne^ mais que, cette cause produite, on est dispen»& du jeûne.

que si Pascal a commis deux omissions, Tune compense l'autre.

Mais voici qui est plus piquant, Pascal dans cette double omission ne faisait que suivre un exemple, et quel exemple 1 Un exemple autorisé par trentesept éditions espagnoles, par un grand nombre d'éditions françaises, par l'universel respect des jésuites. Quelqu'un qui s'entend apparemment en fait de théologie morale beaucoup mieux que nous, et même que Pascal, en résumant la décision de Filliucius, avait commis cette double omission lui aussi, sans croire que le texte de Filliucius en serait dénaturé ou que le caractère ridicule et odieux de la décision en serait aggravé. C'est Escobar.

Sur la même citation Sainte-Beuve a porté un autre blâme; il reproche à Pascal d'avoir trahi « l'honnête pénitencier » Filliucius, en rendant a. leste et plaisant » un passage qui n'a rien de gai. Or, pour faire la leçon à Pascal, Sainte- Beuve traduit lui aussi le texte <c dans sa lourdeur authentique. » Voici cette traduction :

a — Tu demanderas si celui qui se fatiguerait pour une mauvaise fîn^ comme qui dirait pour tuer son ennemi ou pour poursuivre sa mattresse, ou pour toute autre chose de ce genre.

serait obligé au jeûne. Je réponds que celui-là aurait péché en tant que poursuivant une fin criminelle, mais que^ s'étant mis une fois hors d'état à force de fatigue, il serait exempt du jeûne. A moins toutefois, disent quelques-uns, qu'il n'y ait mis une. intention de fraude (l'intention de s'exempter). Pourtant d'autres pensent plus justement, que le péché consiste à s'être procuré une raison de rompre le jeûne, mais que, cette raison une fois produite, on est exempt du jeûne. »

Sainte-Beuve connaît bien le latin; les finesses du français, il lés possède, et voyez : il substitue à ces mots : ut ad aliquem occidendum^ ceux-ci • comme qui dirait pour tuer son ennemi » . Ce tour archaïque et volontairement empêtré <c comme qui dirait pour » rendant ut; cet « ennemi »

venant à la place de aliquem pour excuser le meurtre, si c'était une précaution de Pascal, nous crierions à la tromperie. Mais Sainte-Beuve n'est pas suspect : nous ne disons pas que sa traduction est une trahison. Seulement ayons la même justice pour Pascal.

Ainsi dans un cas précis où Pascal est accusé d'omission et de défigurations, matériellement l'omission existe, visiblement le texte est mo-

difié; mais, si l'on consultait Escobar, Escobar dirait que l'omission n'altère nullement le sens de Filliucius, et si l'on compare la traduction de Pascal à celle de Sainte-Beuve, eh bien, la traduction du polémiste n'altère pas plus le texte que celle du savant critique.

Voilà un exemple. Peut-il servir de type? Et nous conduit-il à une conclusion générale?

Remettons-nous dans le dessein, dans la méthode, et, s'il est possible, au centre même du travail de Pascal. Pascal emprunte d'abord à Amauld des textes que celui-ci a donnés dans des ouvrages antérieurement publiés. Ces textes ont subi l'épreuve de la contradiction, ont été vérifiés; ils se sont imposés comme exacts, quand Pascal les reprend à son compte. Donc pour ceux-là, pas de tricherie (1). Mais, les autres?

Les autres, ce sont d'abord les textes pris directement par Pascal à Escobar et directement cités. Ces citations sont irréprochables. Je les ai vérifiées, et, à part les erreurs que j'ai pu com-

(i) Cependant d'Arnauld à Pascal il y a un grand progrès, non seulement dans la manière de faire valoir une citation, mais dans la manière de citer. Pascal est plus consciencieux et plus méthodique. Arnauld veut trop prouver, et souvent bâtit toute ime énorme déduction sur une pointe d'aiguille.

mettre, j'ai constaté Tinvariable fidélité de Pascal.

Mais il y a, et c'est ici que la question devient plus délicate, il y a des citations qui ne sont que des résumés. Ce sont les résumés de ces extraits que Pascal avait fait faire par ses amis : et sans doute il a vérifié lui-même l'exactitude de ces extraits; mais dans ce passage de main en main — la passion aidant — le vrai sens des auteurs jtt'a-t-il pas fini par être altéré? C'est à propos de ces citations arrangées que Sainte-Beuve écrit : € Pascal, comme tous les gens qui citent, tire légèrement à lui. Il dégage l'opinion de l'adversaire, plus nettement qu'elle ne se lirait dans le texte complet. Parfois il arrache quatre mots de tout un passage, quand cela lui va et sert à ses fins. »

Eh bien, c'est vrai, les résumés de Pascal, semblent parfois tendancieux. A qui en faire remonter la responsabilité? A Pascal? A ceux qui ont fait les extraits? Ni aux uns ni aux autres : à Escobar.

C'est Escobar qui a mis Pascal sur la piste de ces décisions scandaleuses, et il les a le premier résumées. C'est lui qui indique à Pascal, dans quel sens il faut dégager les opinions des casuistes. C'est lui qui a le premier « arraché

quatre mots » lorsque Pascal « arraehe » ceà t quatre mots » .

Cette constatation» qu'il est facile de faire, doit changer du tout au tout notre jugement sur Pascal. Nous n'avons plus le droit de dire, que si Pascal « dégage l'opinion de l'adversaire » et arrache quatre mots, c'est pour servir à ses fins. Nous n'avons plus le droit de dire que Pascal aide volontiers [à la lettre, ni qu'il est tendancieux : l'autorité d'Escobar le couvre.

Et même nous devons aller plus loin. Chacun s'érige, pour condamner Pascal, en juge de l'exactitude de ses résumés. Mais qui donc était meilleur juge, et plus désintéressé — ou plus intéressé à faire de bons résumés, — que le P. Escobar?Escobar ne dit rien de lui-même; il compile avec sympathie et avec intelligence. Son but était d'élever un monument à la gloire de la Compagnie : il aime et il admire les vingt-quatre vieillards, touis jésuites, tous casuistes. Il a l'expérience, l'érudition, tout ce qu'il faut pour bien entendre et fidèlement reproduire les opinions qu'il rapportera. Sa compilation a eu un long, un formidable succès : trente-sept éditions en Espagne, et pas mal d'autres en France; jamais aucun jésuite, aucun casuiste ne l'a taxé d'erreur ou de men-

songe : îl n'est même pas, comme récrivait Sainte-Beuve, un verre concentrant et grossissant. Escobar n^a pas accumulé à plaisir les décisions relâchées; il y en a peu chez lui et personnellement sa morale est assez rigoureuse. De quelque façon que j'envisage le livre et Fauteur, oui, Escobar, en fait, est Tinterprète fidèle, Finterprète avoué de la théologie morale des jésuites.

Et ce qui est jugé résumé exact, citation fidèle^ chez Escobar, ne peut être citation infidèle, résumé inexact chez Pascal.

Pascal écrit dans la onzième Provinciale (1) : « Je puis dire devant Dieu, que j'ai toujours pris un soin particulier, non seulement de ne pas falsifier, ce qui serait horrible, mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d'un passage. » A côté de cette protestation solennelle je n'ose guère apporter un témoignage individuel. Et mon enquête est sans doute incomplète. Je dirai pourtant qu'à mon su, Pascal n'a jamais

(1) Je signale que cette onzième Provinciale est prise en très grande partie, citations et idées, dans une Réponse à une lettre d^une penonne de condition, d'Amauld. (Œuvres complètes, t. XXVn, p. 4.) C'était à propos des Enluminures et pour prouver que le chrétien avait le droit de railler et de se moquer. Amauld y a joint un « traité » dans la forme géométrique, sur ee sujet t

falsifié, altéré ou détourné le sens d'.un passage (1).

Mais il no faut pas s'arrêter ici. Nous avons conclu sur une difficulté, en voici une autre, plus grave.

Ces décisions que Pascal isole et ensuite qu'il

(1) J'ajoute quelques mots sur deux reproches faits à Pascal. Lorsque Pascal proteste qu'il n*est pas de Port-Royal, il a menti, dit-on; et M. Lanson explique ce mensonge avec beaucoup d'esprit et de malice. Nous l'avons dit, il n'y a pas mensonge. Pascal était, comme il le proclame, ami de Port-Royal, il n*était pas de Port-Royal, il n'y avait ni ses habitudes, ni ses intérêts, ni son domicile. Les gens de Port-Royal ne le considèrent pas comme un des leurs; ne lui témoignent pas la confiance qu'ils témoignent à M. Akakia (voir ci-dessous), •le traitent comme un des amis du dehors qui ont rendu des services ; les étrangers ne l'ont jamais mis au rang des Softtairei. Ensuite on accuse Pascal d'avoir ménagé une confusion inévitable entre un obscur jésuite, le P. Antoine Sirmond, et un illustre jésuite, érudit de grande autorité, le P. Jacques Sirmond. C'est qu'on ignore l'histoire. Quand Pascal parlait d'un P. Sirmond, c'est à Antoine que tout le monde songeait. Jacques Sirmond a eu la gloire plus tard, mais alors Antoine faisait le bruit et beaucoup de bruit. Il avait écrit en 1641 une « Défense de la Vérité »; il passa pour être dans ce livre l'avocat et le porte-parole de sa Compagnie. Cet ouvrage eut un énorme retentissement. Il en est à chaque instant question dans toute la controverse antérieure aux ProvineiaUt,

accumule se présentent, chez les casuistes, noyées au milieu de beaucoup d'autres tout à fait irréprochables. D'ailleurs elles sont souvent contestées; et plus d'une fois, en rapportant une opinion scandaleuse, Escobar dit : Je ne suis pas de cet avis; et il nomme d'autres casuistes qui, eux aussi, ne sont pas de cet avis. Bref Pascal se conduit à Fégard de la casuistique, comme un historien qui, pour juger l'esprit d'une cour de justice, rapporterait uniquement quelques arrêts mauvais, sans dire d'ailleurs que ces arrêts sont rares, et qu'ils ont soulevé dans cette cour même quelques protestations. N'est-ce pas souverainement déloyal?

Attendez pour condamner Pascal. Nous sommes sous la loi du probabilisme. Or, le probabilisme enseigne que toute opinion, soutenue par un docteur d'autorité (les vingt-quatre vieillards d'Escobar ont tous cette autorité), peut être embrassée en toute sûreté de conscience, nonobs^ tant toute autre opinion d'un autre docteur; ainsi les diverses opinions sont indépendantes les unes des autres. Filliucius dans tel cas est pour l'affirmative scandaleuse, et Escobar pour la négative rigoureuse; la négative de celui-ci ne diminue pas la probabilité qui s'attache à l'affirmative

de celui-là : les décisions ne se substituent pas l'une à l'autre, elles coexistent; elles ne se modifient pas Tune l'autre, elles sont irréductibles l'une à l'autre. Par suite, si l'on veut citer une opinion, ni la loyauté, ni la méthode scientifique n'obligent à citer aussi la réserve exprimée ou la correction faite par un théologien d'avis différent, car cette réserve ne réserve rien, cette correction ne corrige rien. L'opinion probable une fois exprimée, toute blâmée qu'elle soit, reste toujours là, prête à qui voudra excuser le pécheur. C'est la force du probabilisme, et c'est aussi son immoralité (1).

Il met entre les mains de n'importe qui le moyen de fausser les cœurs, d'endormir les scrupules, d'enlever à ce qui est mal le nom de mal; il le permet puisque dans la multitude des décisions, il serait invraisemblable qu'il ne s'en trouvât pas une pour tourner la loi, et, toutes les autres opinions fussent-elles saintes et rigoureuses, par cette seule décision relâchée la vertu, la conscience, l'honneur chrétien, s'en iront. Eh 1 proteste-t-on à Pascal, ce n'est qu'un point dans

(1) Indiquons le point de vue contraire : dans une société formaliste, fanatique et pharisaSque, le probabiHsme peut devenir un instrument de libération. Mais c'est toujours un très dangereux instrument!

la masse par ailleurs solide de la théologie morale, un point presque invisible. Ne pouviez-vous pas nous montrer à côté les hautes digues, fermes, solides, inviolables? Pourquoi ameuter les gens devant les joints mal assurés? Théoriquement sans doute la théorie du probabilisme vous laisse la faculté de citer et d'isoler toute décision relâchée. Mais en fait vous êtes injustes de les réunir et de les mettre en lumière. L'histoire répondra, pour Pascal, qu'on les connaissait alors trop bien. Le règne de Louis XIII ou plutôt de Richelieu avait marqué le triomphe de l'Église catholique sur les églises réformées : triomphe trop grand ; car si la vitalité protestante semble épuisée, le même mal va, par contagion, toucher le catholicisme qui n'a plus à côté de lui l'opposition d'une religion purement intellectuelle et cordiale avec ces sentiments exaltés du chrétien porté en Dieu, sans l'intermédiaire des actes et des formules. En même temps se développe en politique le sens réaliste : Richelieu n'ordonne pas ses actes suivant des principes, mais d'après des faits; le soin de la grandeur nationale et de sa grandeur personnelle priment pour lui tous les autres soins. Chacun fait comme lui : chacun se dévoue à des intérêts particuliers qu'il s'agit de

ilO PASCAL ET SON TEMPS

satisfaire non par de nobles pensées ou par des actes brillants, mais par des moyens efficaces. D'un autre côté l'imagination se remplit d'images païennes : le luxe des choses, les beaux spectacles, les ver» éclatants, les poèmes magnifiques, les fêtes ménagées pour la joie des yeux et pour l'orgueil des hommes, la splendeur des costumes^ la générosité des pensées avec tout ce qui fait l'orgueil de la vie, déchristianise à fond un État gouverné par un cardinal de l'Église romaine (qui n'a rien du prêtre), une société soutenue dans sa vie morale par le seul stoïcisme et par la sagesse des anciens. Vient la Fronde. Son effet est presque le même que celui des guerres de religion. C'est une dévastation abominable, c'est la ruine universelle, c'est l'universelle démoralisation. Les ambitions ont libre carrière, les appétits aussi : toutes les ardeurs que Richelieu tenait en laisse sont d'un coup lâchées : c'est la ruée des passions et ce qui reste du sentiment religieux en est submergé. Là-dessus la religion prétend reprendre ses droits. La reine est dévote, et c'est elle qui est victorieuse. Un parti puissant se consacre à l'œuvre de restauration religieuse. Seulement ce ne sont pas de pauvres gens parlant à de pauvres gens (ceux-là sont évangélisés admi-

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rablement). Ces Polyeuctes-là, pris individuellement, sont de hauts magistrats, des courti* sans écoutés, des bourgeois riches. Le plus humble d'entre eux détient quelque parcelle de la puissance publique, ou peut exercer son auto* rite sur ceux qui détiennent la puissance publique. Ce n'est pas au grand jour que ces apôtres travaillent; ils se réunissent en secret pour des décisions pleines de mystères et leurs décisions ne se révèlent que par les effets : c'est là Confrérie du Saint-Sacrement^ la « cabale des dévots B (1).

. L'action de cette franc-maçonnerie à rebours est grande : son prosélytisme s'exerce vigoureusement. On cède à sa pression, à ses conseils, à la puissance et à l'autorité de ses membres : on cède, niais cet élan spontané, cette chaleur d'adhésion^ cette joie et cet abandon du cœur, cette force de persuasion intérieure qu'une âme profondément religieuse, qu'une âme riche et spontanée obtient d'une autre âme en la convertissant, ne sont pas réveillées par ces gens si politiques^ si attentifs et si secrets. Leur surveillance d'ailleurs porte sur les actes et les paroles. Il faut être poli-

(1) Cf. Raoul Alliir, la Cabale det Dévoti, Paris» Golio, 1902.

tique comme eux pour être avec 6ux^ Us sont parfaitement corrects et raisonnables, sans folie et sans générosité de cœur. Leurs convertis leur ressembleront.

Ces nouveaux convertis n'ont pas de sentiments vraiment chrétiens. Ce qu'on leur enseigne d'une, façon si pressante, et ce qu'ils ont tant d'intérêt à croire, ils le croient; ils feront ce qu'il faut; ils ne feront pas plus qu'il ne faut. Us modifieront le moins possible leurs habitudes, lesquelles ne sont pas chrétiennes. Us cherchent, par mille subtilités juridiques, à échapper aux exigences de la loi religieuse. Us recourent donc aux casuistes. Us dénichent les opinions probables qui leur évi-, teront les devoirs pénibles. Tel devrait se séparer d'une mauvaise liaison dans laquelle il vit : occasion prochaine de pécher! la casuistique lui apprendra que certains théologiens, dans certains cas, dispensent de la nécessité d'éviter l'occasion prochaine : il n'en faut pas plus; et, la conscience en repos, notre homme gardera chez lui l'occasion prochaine, quitte à se repentir de ses fautes, quand il les aura commises.

Tel est le rôle qui est dévolu par la force des choses à la casuistique « probabiliste » .

Ce n'est donc point Pascal qui isole arbitraire-

ment les décisions relâchées et les autorisations sc€Ui(ialeuses. Il n'exagère donc pas l'abus qu'on en fait. La casuistique des jésuites a été V occasion prochaine d'une diminution de la conscience. Nous avons jusqu'à présent le droit de dire que les Provinciales furent d'une merveilleuse opportunité et qu'elles restent absolument solides.

Mais nous n'avons pas épuisé toutes leurs affirmations. Sans erreur quand il constate les faits, Pascal est-il sans erreur aussi quand il les interprète?

Car il les interprète : et il recourt, pour tout expliquer, à une hypothèse qu'il nous faut à présent examiner : celle du Jésuitisme.

De proche en proche nous sommes arrivés à la question la plus importante, à la seule question douteuse. Il est puéril de se demander si les citations de Pascal sont exactes : un savant de cette valeur ne cite pas à faux ; et aussi bien une citation fausse aurait ruiné sa cause i II est m. s

plus puéril encore de débattre les limites de cette exactitude. Escobar dit qu'un moine peut dépouiller sa robe pour « forniquer » incognito, Pascal, complétant le texte d'Escobar avec un texte de Diane, traduit « ut occulto fornicetur » par a aller incognito dans un lieu de débauche » . Là-dessus Fabbé Maynard crie au mensonge. « Le crime, écrit-il, s'accomplit dans l'intérieur du monastère. » Eh I mon Dieu, en quoi la décision est-elle moins ridicule, que le moine fornique intra muros ou qu'il fornique extra muros. C'est la dernière des naïvetés de chercher ainsi noise à Pascal. A ces discussions-là, ni les adversaires, ni les amis de Pascal n'ont à gagner. Déblayons le sol de toutes ses arguties. Une seule chose est à examiner. Ces décisions scandaleuses, isolées par Pascal, et grandies par lui comme un monde, servaientnelles à un parti puissant, comme instrument de domination et de démoralisation?

Car Pascal le dit. Dans la négative, les Provinciales avec toute l'exactitude des citations sont un réquisitoire injuste. Dans l'affirmative, elles sont un acte sauveur. Hors cette question toutes les autres sont vanité.

Pascal l'a bien vu lui-môme. Dès le début il s'est installé sur ce terrain-là. Il a affirmé qu'un

grand parti, qu'une société formidable, la Compagnie de Jésus, avait formé un rêve monstrueux de domination universelle par la domination des consciences. Pour les consciences scrupuleuses, la Compagnie de Jésus a des conseils rigoureux et des directeurs sévères; pour les consciences qui ne demandent qu'à être engourdieS) la Compagnie a des maximes relâchées et des directeurs indulgents : le probabilisme concilie le tout. Ainsi le christianisme va à sa ruine, la Compagnie à sa royauté, l'humanité à sa damnation. Voilà ce que soutient Pascal. Ayons la franchise de regarder le problème en face. Les casuistes avaient-ils l'intention d'excuser les péchés? Les jésuites conspiraient-ils contre la morale publique?

Si l'on lit Escobar, comme l'a fait Pascal et à la suite de Pascal beaucoup d'autres, on y trouvera, je l'ai dit, les maximes singulières qui indignent Pascal : mais elles ne paraîtront point dictées par un esprit d'indulgence à l'égard du péché. Elles ne semblent pas voulues, ni amenées à dessein, elles paraissent imposées par la déduction et la méthode, et, parfois, acceptées à contre-cœur. L'excèd dont elles sont le châtiment, c'est rexcèt

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de Tesprit juridique, non Tabus de l'esprit d'indiligence.

Le juriste est un homme qui a un texte de loi et sa raison. Avec sa raison il analyse et définit les termes de la loi. Il compare à ces définitions les cas que la réalité peut lui présenter. Il triomphe, si des cas, en apparence compliqués et insolubles, deviennent clairs et se dénouent avec facilité à la lumière des principes qu'il a nettement déduits de la loi. Il lui arrivera de supposer des espèces invraisemblables soit pour montrer, soit pour vérifier jusqu'où va la clarté projetée par la loi que sa raison a interprétée*

Escobar n'est pas un psychologue, n'est pas un moraliste, n'est pas un théologien : c'est un juriste.

Un bref exemple, toujours sur le jeûne. Escobar définit que manger c'est^rompre le jeûne, que boire n'est pas rompre le jeûne. Il déduit : boire beaucoup, boii:e avec immodératîon, ce n'est jamais que boire : s'emplir de vin, .ce n'est donc pas rompre le jeûne. Il déduit encore : l'hy» pocras se fait avec des épices, est-ce rompre le jeûne que boire de l'hypocras? Non, car malgré Les épices, l'hypocras est boisson. Le chocolat enfin /s'il ést^ délayé dans de l'eau, mais en telle

^quantité que seulement il la parfume et Tàssaisonne, est boisson; avec du* lait il devient aliment; il ne faut pas prendre le chocolat au lait, mais à l'eau, pour respecter la loi du jeûne. Ainsi décide Escobar; et ce n'est pas en vue de prêter les mains aux amateurs de chocolat.

Les décisions relâchées que mentionne Escobar ne témoignent donc pas d'un dessein prémédité de a mettre des coussins sous les bï'as des pécheurs ». Pascal aurait eu droit de s'en prendre à l'esprit juriste. Considérer la pénitence chrétienne, comme ces punitions que la loi humaine inflige, c'est à nos yeux un contresens; c'eût été aux yeux de Pascal une impiété : c'est oublier que, dans la vie chrétienne, la lettre n'est rien, et que l'esprit est tout. La pénitence chrétienne vise à mortifier les instincts brutaux, aide à fortifier le cœur et va au delà du pur et simple châtiment. Le jeûne n'est pas seulement l'application d'un texte de loi, c'est un conseil d'ascétisme, et un acte d'amour. Escobar et ses semblables l'oublient. Que Pascal le leur eût reproché, rien de plus juste. Mais c'est autre chose qu'il leur reproche; et il a tort.

Il s'est donc mépris sur le cas d'Escobar en par-

ticulier» et sur le cas de la généralité des casuistes.

Il s'est mépris de même sur la compagnie de Jésus.

La grande conspiration des jésuites contre la morale était d'invention récente. Saint-Cyran ne la connaît pas (1). Il parle cependant des casuistes, il les blâme de se complaire dans les problèmes scandaleux, il les appelle » vidangeurs » (2) ou quelque chose d'approchant; mais il ne les accuse pas de mettre une morale relâchée au service de leurs ambitions. C'est plus tard que la légende se forme à Port-Royal.

(1) Arnauld l'avoue lui-môme, il écrit en 1644 dans l'Apologie pour M. Tabbé de Saint-Cyran. « On lui a oui dire quelquefois (& Saint-Cyran) qu'il souhaiterait que Dieu lui présentât une occasion juste et légitime où il pût faire assurer à. tout le monde que Tamour de la vérité, qui lui fait improuver, avec tant de savants hommes, plusieurs de leurs maximes (des jésuites) n'empêchait pas que la charité qu'il a pour eux comme pour ses frères en Jésus-Christ, ne le portât à leur rendre d'autant plus de bons offices, qu'ils lui en avaient rendu de mauvais. » Arnauld ajoute : « Mais les choses qui sont arrivées depuis, qui ont offensé la Sorbonne, les évoques et le pape^ et qui font gémir tous les gens de bien, nous donnant sujet de craindre que cette réponse ne trouve aujourd'hui moins de créance dans l'esprit des hommes ; et que quelquesuns ne se persuadent que M. de Saint-Cyran pourrait bien s'être plaint des désordres qu'ont causés les jésuites. » £n note M. de Pontchateau, plus tard, ajoute encore : « Depuis Tannée 1644 que cette Apologie a été écrite, on a encore bien mieux reconnu combien les jésuites sont dangereux à l'Église. » On voit la progression. Arnauld, CEunret complètet, t. XXIX, p. 285.

(2) C'est Pétrut Aurélius qui parle ainsi.

Port-Royal centre de vie chrétienne, et ascétique; Port-Royal où Ton vit durement sous la tyrannie capricieuse de Dieu; où Ton considère que tout ce que les hommes opèrent de leur fonds, est mauvais, en sorte que le chrétien ne doit prendre aucune part au magnifique progrès qui, dans tous les genres, et dans tous les sens, transforme alors la vie humaine; Port-Royal où l'on professe que l'homme est incapable de choisir et de se déterminer lui-même; Port-Royal est trop loin des Jésuites, pour comprendre leur rôle historique.

Les jésuites sont molinistes; ils remettent dans l'homme la détermination de l'homme : le motif pour lequel celui-ci est sauvé, et celui-là damné, est concevable, réside en partie dans la volonté et la raison de l'homme. Les jésuites essayent de réconcilier le siècle et l'Église; ils sont mondains (1); dans les collèges (2) dont ils

(1) « Vous courez à la chasse des bénéfices. Vous êtes ravis pour cet effet d'être puissants en la cour des Rois, et dans les maisons des Princes... Vous [vivez] dans le tumulte et les intrigues des Palais et des Visites. » Arnauld, Œuvres eom» plét€$, t. XXX, p. 124. C'est pris à un bien curieux ouvrage d' Arnauld, en faveur d'un M. Galaghan et contre le P. Brisacier. « L'innocence et la vérité défendues. » Pascal y a trouvé quelques citations des casuistes.

(2) Arnauld leur en veut singulièrement des succès de ces collèges; mais il ne les accuse pas de discipline relâchée. « On a vu des enfants mourir entre leurs mains (des prêtres qu'on

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couvrent la France, ils embellissent l'esprit, ils encouragent la science et la recherche scientiflquo; ils ne redoutent pas les nouveautés en philosophie; ils se vantent d'avoir restitué le bon goût, d'avoir répandu les lumières, d'être les auteurs d'une sorte de renaissance (1). Enfin dans la pratique de la morale et dans le secret du confessionnal, ils assouplissent les vieilles règles trop rigides et inapplicables aux conditions modernes de la vie; ils mettent au second rang la peine, la contrainte; leur idéal, c'est une vie humaine pleine d'aisance et d'élégance, se sanc-^ tifiant en Dieu sans perdre rien de son caractère élégant et aisé : gens en vérité infiniment intelli* gents et curieux qu'on dirait tantôt contemporains

appelait corrocteujrs parce qu'ils étaienl chargés de corriger les enfants) sous les coups de fouet dans votre collège de ClermontI » Œuvres complètes, t. XXX, p. 76.

(1) Arnauld se moque de toutes ces prétentions. Tantôt il les montre de basse extraction (t. XXIX, p. 497). Tantôt il raille leur style, il leur reproche d'employer des tours incorrctcts : « une couche inerte » pour une couche inférieure ; des mots bas : « avorter ». « Je laisse à ceux qui enseignent qu'il est permis quelquefois de faire avorter les femmes, de se servir à toutes rencontres de cette phrase si élégante : faire avorter les stratagèmes », écrit-il; des néologismes : « irréfutables »; des figures ridicules; en un mot, « la bassesse, les phébus, les galimatias et les barbarismes » (t. XXIX, p. 499). Tantôt enfin il fait Ténumération des grands écrivains, des grands savants (il choisit Cardan, Tinez, Ramus, Copernic, Heglomontanus) et des grands philosophes qui ne doivent rien aux jésuites (t. XXIX, p. 509).

xle Léon X, tantôt frères de Sàdolet, tantôt amis de saint François de Sales. Qu'il se soit insinué, dans leur tentative, iine sorte d'énervement de la force chrétienne, qu'ils aient glissé eux-mêmes, vers la facilité, vers l'amour du monde, vers la conquête du monde, qui songerait à le nier, sauf eux?

Mais la conspiration pour la conquête du monde per fas et nefas\ c'est une calomnie.

Les jansénistes ont calomnié, faute d'avoir pu le . comprendre, le christianisme des Jésuites, ce que j'appellerais le jésuitisme, si ce mot n'était une injure. Cette façon d'entendre la vie chrétienne leur a paru tellement monstrueuse qu'ils n^ont pas cru qu'elle pût entrer dans un cerveau bien fait : ils disent qu'on ne la peut soutenir que par mauvaise foi. Montaigne avait rencontré jadis des réformés qui eux aussi n'admettaient pas que de bonne foi on pût être catholique. Ce sont tous gens qui confondent le sentiment de l'évidence avec l'évidence. Si les jésuites sont molinistes, si leur casuistique affaiblit les anciennes règles, et substitue une morale nouvelle à l'ancienne, les jansénistes soutiendront plus dur que fer que les jésuites, en agissant de la sorte, agissent contre leur propre pensée, contre

leur propre conscience, ont donc un but caché. Ce but, quel peut-il être? Les jansénistes regardent; ils voient les excès de la morale relâchée; ils voient les jésuites bien en cour, dans cette cour où on ne les aime pas, ils voient les enfants des grands seigneurs remplir les collèges des jésuites. Ils font une hypothèse. Ils la forgent aussi malveillante qu'ils peuvent, et ils y croient (1) : une haine véritable faite des coups qu'ils ont donnés, des calomnies qu'ils ont subies, des persécutions qu'ils vont subir, les aveugle. C'est une de ces passions collectives dans lesquelles l'esprit le plus lucide perd son sang-froid.

Pascal l'a partagée. Ses Provinciales l'expriment d'une terrible manière.

(1) Les jansénistes avaient la monomanie du complot. HermaDt insinue que le discours sceptique de la Vertu des Payens paru en 1641 sans nom d'auteur, et qu'on sut plus tard être de La Mothe le Vayer, « était le fruit d*une sorte de conspiration qui éclata dans ce temps contre la morale chrétienne, sous la protection du cardinal de Richelieu, et comme un corollaire du livre de la Défense de la vertu que le P. Antoine Sirmond, jésuite, publia la môme année ». Amauld répondit au discours de La Mothe le Vayer par un traité intitulé De la nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé. Ce traité composé en 1641 ne fut publié qu'en 1701. Arnauld, Œuvres complètes, t. X, p. ix.

La thèse essentielle des Provinciales est donc fausse. II n'y a pas eu main-mise d'une société de butin et de conquête sur ^la morale religieuse. Cela suffit. Nous en conclurons que Pascal a commis une injustice singulière, en cherchant dans les livres d'honnêtes théologiens, ou plutôt dans le livre d'un honnête théologien, désormais déshonoré, et sous des décisions — qui étaient d'ailleurs eflfectivcnient dangereuses — des intentions et une politique profonde qui ne s'y trouvaient pas.

Et cependant malgré tout, nous ne traiterons pas les Provinciales de pamphlet, ni même d'immortel pamphlet. Elles ont joué àhîen des égards un rôle trop utile, elles partent de sentiments trop grands, pour être les victimes d'une condamnation. Elles ont mis en garde l'opinion publique et la conscience collective d'un siècle religieux et d'un pays catholique, contre le probabilisme. Elles ont rehaussé dans les imagina-

lions» l'intégrité de l'obligation morale. Contre un danger qui ne se présentait pas sous la forme hypocrite et dominatrice où Pascal nous le présente, mais qui se présentait en effet, les hommes de bien ont été prévenus : prêtres, moines, laïques, jésuites mêmes. Relisons les Provinciales^ relisons-les en oubliant les prémisses que Pascal suppose aux idées et les intentions qu'il prête aux gens. Apprenons de lui comment on s'indigne contre les formules juridiques, les sophismes, les décidions subtiles, dont les nâoraliste's com plaisants abusent pour permettre ce qui n'est jamais permis, et dont les àmès sans droiture se servent, pour se tromper elles-mêmes. Gagnons une certaine intransigeance morale dont la vie saura bien nous corriger. Prenons-y contact, à travers les erreurs et les préjugés de l'homme de parti, avec la conscience et Vàme de Pascal.

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