PENDANT LES ANNÉES
1. Les problèmes. — II. La saiute Épine. — III. Le Thomisme. — lY. Mlle de Roannez.
Reprenons Thistoire intérieure de Pascal. Elle va nous mener aux deux dernières Provinciales. Tâchons de deviner le travail mystérieux qu'il poursuit dans le secret de son esprit, pendant que tout haut, avec les jésuites, il tenait sur le propos de la morale relâchée un colloque si retentissant.
Car maintenant les problèmes que sa foi de catholique et ses préférences de janséniste soulèvent dans Tordre intellectuel, se posent à lui avec une pressante insistance.
Jusque-là^ Pascal s'était laissé porter par les
doctrines de Port-Royal. Il pratiquait docilement ce que TÉglise lui prescrivait, il se savait bon catholique de fait et de conduite; et, sûr de ses sentiments, il laissait son esprit suivre la pente de Jansénius, sans craindre de quitter l'orthodoxie. Mais brusquement, voici que, dès la 4' Provinciale, il a été arrêté; de tous côtés on lui crie à Thérésie, et Ton précise cette accusation sommaire : on lui indique des vérités constantes qu'enseigne FÊglise catholique, on lui montre dans ses écrits, dans ceux de ses amis, des formules opposées à ces vérités.
Un catholique ne doit pas « violer les constitutions du pape » ; un catholique ne doit pas dire que a les commandements de Dieu sont impossibles », et que « l'on n'a pas ni la liberté de faire le bien et le mal, ni la force de résister à la grâce y» . Un catholique ne doit pas contester que « Jésus- Christ soit mort pour tous les hommes ». Tout cela, c'est de l'hérésie. Pascal ne saurait le nier* Il faut pour demeurer catholique, qu'il respecte les constitutions des papes, qu'il croie à la possibilité d'accomplir les commandements de Dieu, à la liberté de l'homme, et le reste; il le faut, et il avoue qu'il le faut.
Or, xl'un autre côté, comme janséni§t#» que
pense-t-il? que fait-il? que ditrilî Le pape a condamné les cinq propositions au sens de Jansénius, Pascal refuse de souscrire à cette condamnation. Arnauld a enseigné que le commandement de Dieu est devenu impossible à saint Pierre, et en général que dans certains cas les commandements sont impossibles aux justes. Pascal défend Fopinion d' Arnauld. Il soutient que la grâce efficace est irrésistible et infaillible; il soutient que les hommes, emportés toujours par la délectation la plus forte, n'ont jamais la liberté de choisir entre le bien et le mal, il soutient que, du Calvfidre, la grâce ne descend que par des gouttes avares, destinées aux seuls élus (i), les autres hommes n'éprouvant aucun effet ni aucun bien de la mort du Christ.
Concluons : ce que Pascal pense comme catholique, et ce qu'il pense comme janséniste, n'est-ce pas le oui et le non? Et comment un esprit peut-il vivre, quand il est déchiré par de pareilles contradictions?
Cette situation est celle de tous les gens de Port- Royal. Us en seront tous gênés, et leurs démarches
(1) Arnauld dit dans son Apologie det Sainit Pires (OEuvret 4omplète8, t. XVni, p. 309) : « Jésus-Christ est mort et n'a prié son Père que pour le salut de ceux qu'il a aimés, et qu'il a aimés d'un amour éternel, et irrévocable, qui sont se» élus. »
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en demeureront pour jamais incertaines et hésitantes. Les uns se tireront d'affaire par des arguties ou des calembours. M. Feydau, dans le catéchisme de la grâce, dit : Dieu n'est pas mort pour le salut de tous les hommes, mais comme il est mort à cause de la faute de tous les hommes, il est mort pour tous les hommes (1). D'autres se réfugieront dans le mystère, d'autres sacrifieront alter nativement chacune des deux tendances; d'autres enfin se rabattront sur l'impuissance de la raison humaine, et appelleront Montaigne à leur aide. Le seul qui ne sera pas déconcerté, ce sera Pascal. Et il ne sera pas déconcerté parce qu'il est un savant, un créateur de science.
Il a vu que la science se constitue et qu^elle progresse, parle grand nombre des faits contraires, que le savant constate. L^observation qui ne saisit qu'une série de phénomènes identiques, est inféconde; elle conduit à des affirmations généralisées^ impasses au bout desquelles il faut s'arrêter. Mais qu'elle embrasse des phénomènes divers et, ea apparence, irréductibles, aussitôt l'activité de l'es-
(1) Voir la solution qu'Arnauld donne à cette antinomie au livre n, chap. iv, de VÂpologie pour M. Jan$éniu$, t. XVI des ÇEuvret complètes, p. 166 et suiv. ; en réalité Arnauld comme, tous les jansénistes croit que Jésus-Christ n'est raort que pour l^s, élus« .
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prit se réveille; ce sont des chemins divergents : ouii seulement ces chemins se croisent bien quelque part, en un carrefour, en un principe, en une loi. De là le plan et la filiation des choses apparaîtront à Fœil émerveillé. Un exemple :
Pascal a remarqué que lorsqu^il emplit de mercure un tube de verre fermé aune extrémité, et qu'il a renversé ce tube sur une cuve à mercure, la colonne de mercure a une hauteur constante de deux pieds trois pouces. Cette expérience mille fois répétée, mille fois confirmée, lui fournit deux conclusions, Tune que le vide existe^ l'autre que la nature n'a horreur du vide que jusqu'à une limite déterminée. Ces deux conclusions, où se résument des faits identiques, sont fausses. Mais heureusement Pascal ne s'en tient pas là; il cherche non des faits semblables, mais des faits hétérogènes; il tâche de provoquer des contradictions entre les phénomènes; il change la forme du tube, il mêle l'eau avec le mercure; il installe ses expériences sur une tour, dans une plaine, il les fait faire au sommet d'une haute montagne; alors les résultats de ses observations ne concordent plus ; la hauteur de la colonne de mercure varie; tant mieux! l'œuvre de l'expérimentateur est finie, celle du savant commence. Et voilà ni. $
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Pascal corrigeant ses premières conclusions, poursuivant, atteignant le principe simple, d'où découlera toute cette richesse prodigieuse de phénomènes divers. Cette fois, vraiment, la science a fait un grand progrès, elle a saisi de près le réel.
La « science des mœurs » ou science de l'homme est d'un autre ordre que la physique, mais elle est science, comme la physique : elle a le même progrès et une méthode analogue. S'il faut à la physique des faits hétérogènes, il en faut tout autant à la science de l'homme ; et si l'objet du physicien e^t, non pas de sacrifier un groupe de faits au groupe de faits contraires — pourvu que tous ces faits soient également constants — mais de les ramener à un principe supérieur qui les explique, l'objet du moraliste est pareillement de respecter les vérités contraires dûment reconnues vraies, et de les expliquer elles aussi par un principe supérieur.
Ainsi dans aucune science la contradiction n'est la marque que l'une des deux choses contraires soit vraie et l'autre fausse; elle n'est pas davantage la condamnation de la raison humaine; elle prouve seulement que le savant se trouve à la période préparatoire de son labeur : elle lui ouvre
la longue, Tinfiaie carrière de la recherche de la vérité.
« On ne peut faire une bonne physionomie, écrit Pascal sous le titre de Contradiction (1), qu'en accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans accorder les contraires. Pour entendre le sens d'un auteur, il faut accorder tous les passages contraires. Ainsi pour entendre VÉcriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages s'accordent; il ne suffit pas d'en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants, mais d'en avoir un qui accorde les passages même contraires : tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s'accordent, ou il n'en a point du tout. » Pascal enseigne ailleurs qu'en établissant une des deux vérités contraires, l'unité par exemple ou la multitude^ on ne doit pas exclure l'autre, sous peine d'erreur : il faut « faire profession des deux contraires (2). p Et par là on arrive à un principe qui montre l'enchaînement admirable des vérités partielles contradictoires — contradictoires du moins aux yeux de l'esprit qui n'a pas encore embrassé la
(i) Pentéês, édit. Brunschyicg, n. 639.
(2) Ibid., 731, 733.
vérité totale; — c'est-à-dire momentanément contradictoires.
Eh bien, Pascal, abordant le fond des discussions théologiques et voulant élaborer la doctrine de la grâce, s'aperçoit à cette heure et sous la poussée des objections, que lui, et tout son parti, en sont à ce premier moment où l'esprit connaît toutes les vérités partielles, mais ne connaissant pas leur enchaînement, les trouve contraires. Le labeur auquel dès lors il se consacre, n'est pas de trouver des vérités nouvelles, c'est d'accorder des vérités connues. Le drame qui se passe dans son intelligence, ce n'est pas le duel de la foi et du doute, de l'ignorance et du désir de savoir; ce n'est pas la curiosité qui est en jeu, c'est la faculté de combinaison, c'est l'esprit de synthèse. Pascal veut empêcher qu'aucune des vérités partielles succombe, il construit la doctrine qui les embrasse toutes, et qui, faisant disparaître le plus grand danger qu'elles puissent courir, explique leurs contradictions, révèle leur harmonie et leur unité. C'est la lutte de la science avec l'expérience, de la théorie avec les faits, de la raison avec le réel.
Mais d'abord on peut — Pascal a pu — se demander avec quelque inquiétude si ces faits op-
posés sont vrais, si ces vérités à accorder sont constantes. Avec quel soin dans ses expériences sur le vide, il s'est assuré de n'avoir que des observations bien faîtes, sur lesquelles le doute ne puisse, sans sortir du sens commun, avoir prise! Ici, est-il sûr des propositions diverses dont est faite sa foi?
Il en est sûr, divinement sûr, et Dieu même vient de le lui dire.
Un abbé, M. Roi de la Porterie, fort dévot aux reliques, et qui en avait réuni de très précieuses dans sa chapelle particulière, prêta au couvent de Port-Royal de Paris une épine de « la sainte couronne de Notre Seigneur ». La relique fut placée au milieu du chœur; les religieuses vinrent l'adorer, puis les enfants. Parmi celles-ci était une fillette de dix ans, affligée d'un ulcère lacrimai, qui lui avait pourri l'os du nez : la malheu* reuse était la propre nièce de Pascal, Marguerite Périer. Quand ce fut son tour d'adorer la relique,
elle l'approcha de son œil, et demanda avec ferveur qu'il fût guéri. Il fut guéri. Elle ne s'étonna point : quoi de plus naturel et de plus attendu que le miracle pour une enfant de dix ans? Elle le dit le soir à une sœur, qui ne s'étonna pas davantage; la mère Agnès est prévenue; mais elle attend au lendemain pour parler; pendant huit jours on observe : la guérison se maintient. Elle est définitive. Cela se passait le vendredi 24 mars 1656 (1). C'est le miracle de la sainte épine. Il n'y eut pas un miracle isolé; de tous côtés les malades arrivent, et les guérisons merveilleuses continuent en se multipliant. La correspondance de la mère Angélique à la reine de Pologne est remplie de ces récits; en décembre 1656, quatre guérisons en une semaine; et le 11 janvier 1657, mère Angélique écrit encore : « Il s'en est fait trois (miracles) depuis huit jours ». Ce qui achevait de donner un sens à cette intervention surnaturelle, c'est que, hors de Port-Royal, la sainte épine ne manifestait plus sa vertu. Ainsi tombaient les objections de ceux qui criaient que a si on avait porté la relique à
(I) Les jansénistes font remarquer que c'était le joUf même où rAssemblée du Clergé de France entamait l'affaire du jansénisme.
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Charenton (1), elle aurait aussi bien fait le miracle qu'à Port-Royal. »
Avec quelle joie, avec quelle piété Pascal accueillit cette sorte de faveur que Dieu faisait à sa famille, on le devine, et Ton sait que dès lors, changeant son cachet, il y mit pour armes un œil au milieu d'une couronne d'épines avec cette devise : scio cui credidi. Mais il n'en témoigna pas moins un étonnant sang-froid. Il consulta M. de Barcos, la plus grande autorité théologique du parti, pour avoir la définition vraie du miracle : il s'enquit du sens, de l'étendue, de la portée que la théologie attribue aux faits surnaturels, et il ne conclut qu'après cette enquête. Mais il conclut avec beaucoup d'énergie. « Les miracles, lisons* nous dans les Pensées^ discernent aux choses douteuses : entre les peuples juif et païen, juif et chrétien, catholique, hérétique, calomniés et calomniateurs; entre les deux croix. » Dans tous les sens, le miracle est donc Vargumentum crucis^ de Bacon, l'argument qui dit, à la bifurcation de deux routes, s'il faut prendre la droite ou la gauche. Pascal continue : « Ces filles (les religieuses de Port-Royal), étonnées de ce qu'on dit
(1) Où était le temple protestant.
qu'elles sont dans la voie de perdition, que leurs confesseurs les mènent à Genève, qu'ils leur inspirent que Jésus-Christ n'est point en l'Eucharistie, ni en la droite du Père; elles savent que tout cela est faux; elles s'offrent donc à Dieu en cet état. Qu'arrive-tril là-dessus? Ce lieu, qu'on dit être le temple du diable. Dieu en fait son temple. On dit qu'il faut en dter les enfants; Dieu les y guérit. On dit que c'est l'arsenal de l'enfer, Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin, on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeances du ciel (1), et Dieu les comble de sa faveur. Il faudrait avoir perdu le sens pour en conclure qu'elles sont donc en la voie de perdition (2). »
Pascal, qui est dans la même voie qu'elles, n^est pas davantage dans la voie de l'erreur. Le voilà confirmé et attaché inébranlablement aux propositions contraires du catholicisme et du jansénisme.
(1) On se rappelle qu'au moment où le miracle se produisit, les solitaires étaient forcés de quitter. Port-Royal, et les petites écoles allaient être dissoutes.
(2) Il semble que Pascal résume ici les conclusions d'un opuscule resté longtemps inédit et attribué à Arnauld : de VAu' torité dei Miracles , mais il est plus vraisemblable encore qu'il avait collaboré à cet ouvrage, et que ses notes en sont comme une préparation.
Pascal est donc certain des faits et des vérités. Malheureusement cette certitude, en devenant plus grande, n'augmentait pas la clarté de ces faits et de ces vérités. Cette confirmation surnaturelle était toute extérieure, et la difficulté de trouver le principe unifiant et la théorie générale n'en était pas diminuée.
Juste à point, d'autres secours se sont ofi'erts à lui.
Et d'abord les essais que d'autres théologiens ont autrefois tentés pour résoudre le problème se révèlent à lui et l'instruisent : parmi ces essais, le plus important de tous, c'est le thomisme. Jusqu'alors, Pascal connaissait peu et mal le thomisme, d'ailleuips les saints en Port-Royal le méprisaient comme scolastique, et Arnauld n'en parlait que comme d'une manière de jansénisme incomplet et bâtard, où la grâce efficace était compromise au milieu de grossières erreurs. Mais vers le milieu de l'année 1656, saint Thomas
força les défenses de Port-Royal : ^pdqo'on lui en ouvrît les portes; et du coup Pascal fut vraiment mis en face d'une des plus fortes pensées théologiques qui aient existé. C'est une péripétie, et dans l'histoire de Port-Royal et dans l'histoire de Pascal, il est nécessaire de la conter, pour justîGer Pascal de quelques reproches.
Arnauld, avons-nous dit, avait essayé par politique, vers 1652, de montrer la conformité du jansénisme avec le thomisme. Mais l'écrit latin qu'il avait composé à ce propos, et qui ne fut édité qu'au dix-huitième siècle, ne contenait qu'une seule concession au thomisme : pour faire pendant à la grâce suffisante insuffisante des thomistes, Arnauld enseignait qu'il existe une grâce efficace inefficace. Encore cette concession est-elle purement apparente : par grâce efficace inefficace (1) Arnauld désigne ces petits élans de foi et de piété^ que l'on constate parfois chez les mauvais chrétiens : elle n'a rien de commun avec le secours universel, libérateur et bienfaisant qu'est Isl grâce suffisante même insuffisante.
Tant qu' Arnauld, l'inflexible dialecticien, et le
(I) Je ne veux pas dire qa* Arnauld ait inventé pour les be* soins de la cause cette sorte de grAce. On la trouve dans VAtt» guttinut.
doctrinaire têtu, resta préposé aux relations de Jansénius avec Saint Thomas, Jansénius ne céda rien. Mais voici qu'Arnauld prend un lieutenant; c'est Nicole, et Nicole livre les clefs de la place.
En vérité, c'est bien le Mélanchthon du jansénisme que le doux, le distrait, l'inquiet, le très savant Nicole : il y avait en lui de l'ermite, du jésuite et du bénédictin. Sceptique presque autant que Montaigne, presque aussi bel esprit que Bouhours, psychologue comme Bourdaloue, docte comme MabOlon, le plus timide et le plus obstiné des hommes, il demeura au second rang, acceptant qu'Amauld fût le chef responsable et glorieux des ouvrages dont il fournissait toute la matière historique, et toute la substance humaine. II ne se dégagea qu'à la fin de sa vie, malheureux, et maltraité par le parti ingrat qui l'accusa de s'être vendu pour un peu de tranquillité : il ne s'était pas vendu, il s'était libéré. Mais la marque des fers longtemps portés ne le quitta point. Je me rappelle le dernier mot de Bossuet sur Grotius : a Encore une fois, je le plains ». Encore une fois, je plains Nicole,
Or, au printemps de 1 656 , le pape Alexandre VII, qui n'avait pas encore confirmé la condamnation portée par son prédécesseur contre les cinq pro-
positions, se prépara à sévir à son tour. Cette fois, comme en 1653, Port-Royal essaya de se concilier à Rome l'appui des thomistes, et Arnauld prit la plume; mais, dans l'occurrence, il appela à son aide Nicole, beaucoup plus versé que lui dans la connaissance des doctrines de l'école. La collaboration d' Arnauld et de Nicole ne produisit pas grand effet : Alexandre VII, le 16 octobre 1656, condamna, comme Innocent X avait condamné. Seulement, la condamnation infligée à Rome pouvait être arrêtée à la frontière; et si les thomistes de France avaient voulu, la décision du pape serait restée, à Paris, lettre morte. Arnauld, lassé de faire toujours les avances, s'en remit à Nicole, et celui-ci écrivit des Disquisitions^ qu'il signa du nom de Paul Irénée. Paul Irénée avait, beaucoup plus que les anciens théologiens du jansénisme, l'intelligence historique : il le fit trop bien voir. Il se laissa prendre aux idées qu'il exposait, il approuva trop fort l'illustre théologien dominicain Alvarez, et bref, en fait, au lieu de réduire le thomisme au jansénisme, il élargit le dogme janséniste presque jusqu'aux proportions du thomisme. Ce fut un scandale à Port-Royal. Et comme Arnauld, tout en désavouant les avances de Nicole aux domi-
nicains, et tout en prononçant le Non possumus de tout le parti, semblait prendre goût à son tour à ces vieilles nouveautés, Nicole, plus que suspect, fut accusé de « gâter le goût de M. Arnauld, en le rendant tout scolastique » . La situation devint si tendue qu'un des messieurs de Port-Royal ne put se retenir de crier à Nicole : « Il y a deux cents personnes qui gémissent de votre vanité ! » Nous ne suivrons pas plus loin les progrès de la sympathie que Nicole témoigna toute sa vie pour le thomisme. Il nous sufflt d'avoir montré qu'à Port-Royal même il y eut d'importantes infiltrations du thomisme. Ce ne fut donc pas pour les besoins de la cause et par une sorte d'hypocrisie intellectuelle que Pascal contredit dans la dix-septième et la dix-huitième Provinciale les railleries et les invectives de la première, de la deuxième et de la quatrième Provinciale. C'est que, par ses amis Nicole et Arnauld, il avait appris à mieux connaître et, partant, à mieux aimer la pensée de saint Thomas (1).
(1) Nicole, dans son Traite de la grâce générale {{'• partie, di8c. préUm.» p. 1 et 2), raconte qu'il a eu ses idées sur la grâce dès Tannée 1656 ou 1654, qu'il les communiqua dès lors (en 1656 B&Ds doute) à Pascal, et que Pascal les avait approuvées. Or voici ces idées, telles que les résume l'éditeur d'Amauld. (Arnauld, Œuvres complètes, t. X, p. xxviii.) Nicole enseignait « que les infidèles pourraient faire, qu'ils faisaient même quel-
Que cette doctrine de saint Thomas et de la Somme lui ait convenu tout entière, je ne le crois pas. Mais il est certain qu'il examina avec une curiosité intelligente et sympathique comment Thomas résolvait les antinomies dans lesquelles lui-même s'embarrassait encore. Il fut surtout frappé do deux idées. La première, c'est que cette grâce suffisante qu'il avait tant raillée ne man« quait pas de convenance ; la seconde, toute nouvelle pour lui je crois, c'est que l'action de Dieu sur la volonté y produit la liberté; et que, quand Dieu fait vouloir, il fait vouloir librement. Pascal comprit alors qu'il y a plusieurs sortes de causes, suivant l'ordre des réalités auxquelles les causes et leurs effets appartiennent. Dans le monde des corps ou dans le monde physique la cause agit
quefois, en vertu de la seule grâce générale, des aetiom eoeemptes de tout péché, que ces actions étaient rapportéei à Dieu, que dans certaines occasions les infidèles aimaient la iagesse pour ellemême; qu'ils étaient capables de quelque amour de Dieu pour lui-même et de n'aimer point la créature dam quelque action; que, comme Tamour dominant de Dieu dans les Justes n'est point incompatible avec des degrés d*amour de la créature pour elle-même, mais non dominant, de même l'amour de la créature, tel qu'il est dans le cœur des infidèles, n'est point incompatible avec une infinité de degrés d'amour de Dieu plus faibles et qui ne justifient point, mais qui sont néanmoins des amours de Dieu, pour lui-même, des mouvements qui se rapportent & Dieu, qui demeurent en Dieu, et qui, par conséquent, sont exempts de dérèglement et de pécbô. » Si Pascal est allé jusque-là, on peut dire que vraiment il s'est libéré de la conception janséniste.
l)rutaleinent; dans le moode des esprits, l'action d'une intelligence sur une autre intelligence est contraignante, impérieuse, mais non brutale; qui sait donc si dans le monde des âmes libres, dans le monde de la charité, la cause, restant tout aussi efficace, tout aussi infaillible, ne transfère pas la liberté à la cause seconde? « Dieu, dit Bossuet interprétant saint Thomas, fait être homme ce qui est homme, et corps ce qui est corps, et pensée ce qui est pensée, et passion ce qui est passion, et action ce qui est action, et nécessaire ce qui est nécessaire, et libre ce qui est libre, et libre en acte et en exercice ce qui est libre en acte et en exercice. »
Après ce premier secours que l'histoire de la théologie fournit à Pascal, une occasion providentielle s'offre à lui : elle lui présente dans un cas particulier les vérités particulières qu'il s'agit d'intégrer. Elle lui permet d'observer, et même d'expérimenter. La sœur du duc de Roannez, son
ami, Charlotte Gouffier de Roaonez, subit à vingttrois ans la crise religieuse où Port-Royal reconnaît l'entrée en scène de la grâce efficace; et le confident et le guide de Charlotte de Roannez^ c'est Pascal (1).
Cette jeune fille avait une nature molle et vaine; Amauld, qui dit les choses sans délicatesse, mais non sans exagération, dénonçait en elle « la fainéantise, l'amour des ajustements, le désir d'être flattée, l'attachement à des compagnies qu'elle avait reconnues elle-même lui être très dangereuses, et l'éloignement de celles qui pouvaient lui servir » . Joignez qu'elle était courtisée, recherchée, qu'elle voulait se marier, que sa mère voulait la marier. De tout cela, comment pouvait sortir une religieuse de Port-Royal? Elle fut cependant religieuse, Mlle de Roannez. Un jour, dans la chapelle du monastère de Paris, elle demanda à Dieu de lui donner un attrait si grand pour le cloître, qu'elle n'eût aucune peine à y entrer. Dieu donna un attrait fort grand en effet, mais pas assez grand pour ôter toute peine. La première peine, ce fut que Mlle de Roannez ne
(1) Voir dans les Mélanges dé littérature et d*hittoire de notre maître en Port-Royal, M. Gazier, la touchante histoire de Charlotte de Roannez.
put pas mettre à exécution immédiatement son véhément désir; elle se heurta à la mauvaise volonté de sa mère; et son frère, quoique de son parti, l'emmena avec lui en Poitou, comme pour éprouver cette soudaine vocation. C'est dans ces circonstances que Pascal lui écrivit.
Cette correspondance est perdue, il ne nous en reste que des fragments — dont une érudition ingénieuse n'a dissipé qu'à demi les obscurités (1); mais ce sont d'admirables fragments. Pascal s'y livre tout entier avec une sorte de naïveté saisissante : ses sentiments s'y expriment presque sans son aveu; il ne peut retenir le cri de son indignation et de son inquiétude devant les « misérables livres des casuistes » ; et la sincérité de sa campagne contre la morale relâchée y devient plus claire que le jour : « Cette parole est étonnante, écrit-il : Quand vous verrez Vabomination dans le lieu où elle ne doit pas être^ alors j que chacun s'enfuie sans rentrer dans sa maison pour
(1) M. Adam, dans la Revue bourguignonne d'Enseignement tupérieur, a essayé de les classer et de les dater et M. Bruns chvicg a suivi ce classement qui désormais fait autorité; en gros, oui, je le crois exact. Mais je crois aussi qu'on resserre ees lettres dans un espace de temps beaucoup trop court; par exemple, comment Pascal pourrait-il écrire : « Je lui répéterai là-dessna ce que j'ai autrefois rapporté de Y Écriture,., » dans une lettre de décembre 1656, alors ^u'on date du même décembre 1656 la lettre à* autrefois, où il a cité ce passage de rÉcriture?
Iil« M
reprendre quoi que ce soit. Il me semble que cela prédit parfaitement le temps où nous sommes, où la corruption de la morale est aux maisons de sainteté» et dans les livres des théologiens et des religieux... Il faut sortir après un tel désordre; et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce temps-là t » Également la préoccupation de son esprit disputé par les notions contraires s'y révèle. Un jour, cette profession de foi lui échappe, et il dit lui-même qu'il ne sait pourquoi : « Le corps n'est non plus vivant sans le chef, que le chef sans le corps. Quiconque se sépare de l'un ou de l'autre, n'est plus du corps et n'appartient plus à Jésus-Christ. Je ne sais s'il y a des personnes dans l'Église plus attachées à cette unité du corps, que ceux que vous appelez nôtres. Nous savons que toutes les vertus, le martyre, l'austérité et toutes les bonnes œuvres sont inutiles, hors de l'Église et de la communion du chef de l'Église qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion; au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce, sans quoi je serais perdu pour jamais. » « Je ne me séparerai jamais... » Pourquoi cette protestation inutile et imprévue? C'est que le grand tourment, le grand effort de Pascal, h cette heure, est en effet de
rester fidèle à la communion du pape, du pape qui condamne les cinq propositions. Il ne veut pas renier les vérités contraires, le bon savant; il ne veut renier ni la grâce efficace, ni le pape, le bon chrétien; et, comme un homme absorbé d'une idée fixe, il la crie tout haut, brusquement.
Ces confidences involontaires sont pour nous fort intéressantes : mais Pascal n'écrivait pas pour répandre son cœur au dehors; il écrivait pour conseiller et diriger Charlotte de Roannez; seulement il est un singulier directeur.
Un directeur de conscience se rend compte du genre de perfection que peut réaliser Tâitie qu'il dirige; il éclaire cette âme sur cette perfectiod, il l'y mène, soit par un impérieux commandement, soit par une suite habilement graduée de prescriptions et d'exhortations. Pascal, au contraire» se borne à regarder et à expliquer : lès phéno-^ mènes se déroulent devant lui sans qu'il semble intervenir dans leurs cours : il .est un savant. Et puis il est un janséniste, il sait qiie la grâce efficace ne dépend pas des industries humaines; et que ni Pascal, ni Charlotte de Roannez, ni personne au monde ne peut hâter ou ralentir l'actioa divine.
Car c'est incontestablement l'action divine, qui,
bouleverse à cette heure Mlle de Roannez : la jeune fille n'exagérait pas^ quand, plus tard, elle écrivait, de Port-Royal, à sa mère. « Vous savez, madame, qu'il n'y a aucune personne au monde qui m'en ait donné les premiers mouvements, ni qui y ait contribué de quelque manière que ce soit. Ce n'a été ni sermon, ni livre, ni discours; et c'est tellement de la pure miséricorde de Dieu que je tiens ma vocation, qu'il n'y a guère d'exemple où il ait fait si clairement paraître qu'il peut, quand il lui plaît, se rendre maître du cœur sans l'entremise des créatures. »
Aussi Pascal éprouve-t-il, devant cette âme visiblement visitée par Dieu, le tremblement et la vénération qu'il éprouvait devant l'Eucharistie : il y avait là aussi Présence Réelle. Seulement moins mystérieuse ici et moins enveloppée que dans le pain et le vin, l'action divine se manifeste par des effets palpables que l'observation du savant peut noter.
Pascal regarde donc de tous ses yeux : est-il vrai que la grâce efficace n'altère point la liberté? Est-il vrai que le péché soit délectation, que la foi soit délectation, que l'une remplace l'autre dans la conversion, et que toute la vie de. l'âme 8oU Tune ou l*autref De quelle manière te fait le
passage d'une délectation à rautre?Les effets ne démentent-ils pas la théorie? Gomment expliquer les peines et les vertiges de Fâme en marche vers Dieu? « Il est bien assuré, écrit-il, qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien, quand on suit volontairement celui qui entraîne, mais quand on commence à résister et à marcher en s^éloignant, on souffre bien. Le lien s'étend et endure toute la violence... Avant que l'on soit touché, on n'a que le poids de sa conçue piscence qui porte à terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette vio^ience. » Et dans une autre lettre : a De môme que ceux qui quittent Dieu pourretoumer au monde, ne le font que parce qu'ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l'union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et les, faisant repentir de leur pre« mier choix les rend des pénitents du diable; de même on ne quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Christ, si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénûment, et dans le rebut des hommes que dans les délices du péché. Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu'en
une amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouvé parfaite que dans le ciel^ est si pleine de satisfaction qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le couronnement. C'est une lumière si éclatante qu'elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient, et, s'il y a quelque tristesse mêlée, surtout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient et non pas de la vertu : car ce n'est pas Teffet de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. » Ces paroles magnifiques ont un sens plein et précis. On peut les presser : elles ne s'évanouiront pas en impres* sions délicates; elles expriment les idées avec là rigueur d'esprit qu'ont les mathématiciens et les physiciens.
Pascal vécut assez pour voir ce qui sembla être l'entier triomphé de la grâce et la confirmation de sa théorie, pour assister à l'entrée de Mlle dé Roannez à Port-Royal; il mourut trop tôt pour être témoin d'une autre confirmation de sa théorie. Si la grâce soutient, parfois aussi elle abandonne. Pascal avait écrit ceci : « Quand je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage, par les com* mencements qui en paraissent dans les personnes de piété, j'entre en une vénération qui me transit de respect envers ceux qu'il semble avoir choisis
pour ses élus. Je vous avoue qu'il me semble que je les vois déjà dahs un de ces trônes où ceux qui auront tout quitté, jugeront le monde avec Jésus- Christ, selon la promesse qu'il en a faite. Mais quand je viens à penser que ces mêmes personnes peuvent tomber et être au contraire au nombre malheureux des jugés, je ne puis souffrir cette pensée; et l'effroi que j'aurais de les voir en cet état éternel de misère, après les avoir imaginées avec tant de raisons dans l'autre état, me fait détourner l'esprit de cette idée, et revenir à Dieu, pour le prier de ne pas abandonner les faibles créatures qu'il s'est acquises. » La « faible créature » qu'était Mlle de Roannez finit, après ped d'années, par a laisser prendre à d'autres la couronne que Dieu lui avait offerte » . La religieuse, arrachée à Port-Royal, oublia ses engagements et se maria. Elle épousa le duc de La Feuillade. Dès lors c'est une histoire touchante et triste que la sienne. Son premier enfant mourut sans baptême, et pour Port-Royal l'enfant mort sans baptême était damné; le second fut contrefait, le troisième ne dépassa pas dix-huit ans ; elle ne conserva que le quatrième. Ces malheurs auxquels s'ajoutaient des maladies très étranges, compliquées par des opérations comme on les faisait au dix-septième
siècle, c'est-à-dire infiniment barbares, réveillèrent sa piété et ses remords : elle y vit la punition de Dieu. Elle mourut le 13 février 1683.
Mlle de Roannez était entrée à Port-Royal en juillet 1657. La dix-septième et la dix-huitième Provinciales sont par conséquent contemporaines des luttes suprêmes de la Grâce avec la Nature dans ce cœur. Après les réflexions de Pascal, après les miracles de la sainte Épine, après Tétude du thomisme, il fallait aux dernières Provinciales et à leur auteur cette préparation que fut le spectacle d'une conversion toute janséniste.