‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence: Notes d'un cours professé à l'Université de FribourgChapitre 15 sur 61 · LA « PÉRIODE MONDAINE · texte numérisé non relu

LA « PÉRIODE MONDAINE

(octobre 1651 — OCTOBHE 1(>54)

Cette période, la moins connue de la vie de Pascal, est pourtant celle qu'il nous importerait le plus de connaître, pour savoir exactement d'où il est « revenu » ; — insuffisance et contradictions des témoignages contemporains : sévérité suspecte des jansénistes, indulgence relative de M"''' Périer; — les romans bâtis par les modernes (Cousin, Faugère, etc.).

I. Les commencements de la vie mondaine. — A. Quand Pascal a-t-il commencé à « regard(;r un peu derrière lui »? (( C'est, dit-on, en 1649, mais plus vraisemblablement en 1652 qu'il « s'enfon(;a dans le monde » (Gazier, op. cit.^ p. 590). — La conjecture de M. Gazier a contre elle : l'opinion traditionnelle, — et surtout le témoignage formcd de Marg. Périer (Lettres, opvsc.^ pp. 452, 453; , — témoignage que viennent d'ailleurs renforcer un cer-

ko PASCAL

liiin noilihn' ilr faits ol do vraisemblances psycholii;;i<|iu*s : les (*oiiseils île « ilivertissement » donnas nar les iih'Mltriiis [CW M'"" Périer et Marg. IVrirr) stMiiMtMil. hieii lialer de 1048 ou 1640; — t'*es|, sans douh* |>our s'y coaformer, et aussi pour tlislrnin» srs oiitaiils tit» leurs préoccupations à son i;ir IrnpoxchisiviMuenl reliyieust^s qu'Etienne Pascal li»s riniiHMUi en Auvergne (mai l()i9); — que là Pasral n<» parait pas avoir mené la vie résolument rlnustrale (|ui lui im^IIc» de* sa sœur (Cf. la Viede Jtnt/ur/l/H' dans Lottrvs^ opifsr.^ p. 46, sqq.) : si raniM'.dote ratîont^îe par Fléchier dans les Grandi fnifrs ffAtnyrrfffie doit Aire rapportée à cette date on au voyage del()r)2? (Cf. Michautquise prononce pour la première hypothèse, — Adam et Brunsclivic};, pour la seconde) ; — Relations de Pascal avec hî tinc d(^ Hoannez dès 1651. — Userait, d'ailleurs, p(în vraisemblable que , brusquement après la mort de son père, il se fut « mis dans le monde », s'il n'y avait pas été auparavant ; — au contraire, on conçoit très bien que, déjà lancé dans le monde dès 1649, il ait eu, « sous le coup du deuil, un retour chrétien passager » (Sainte-BeuTe, t. II» p. 486), — d'où la Lettre si janséniste du 17 <M tobre 1651, — et qu'il ait été ensuite promptentm ressaisi parla « vie du siècle ».

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B- Des causes qui peuvent expliquer le changement d'allures de Pascal. — 11 y en a d'abord une naturelle : « Il y a en lui quelque chose qui répugne à mourir au monde, et avant la dernière et définitive victoire de sa volonté, son cœur veut un moment s*épanouir et fleurir à la vie » (Michaut, p. 59) : en 1649, il n'a que vingt-six ans. — Que la réaction devait être d'autant plus forte que la première « conversion » avait été plus soudaine. — Action probable de la maladie : ardeur^ de jouissances que les douleurs physiques développent dans certaines natures. — Caractères particuliers de la sensibilité de Pascal, qui le fait passer tout entier dans chacune de ses occupations : « Cet esprit si Wf et si agissant ne pouvait pas demeurer oisif » (Lettres, etc., ip. 452,453). — Peut-être aussi un secret instinct Tavertissait-il que son expérience de la vie n'était pas complète, que les sciences et la religion ne sont pas tout Thomme. celui-ci étant aussi un être social, et qu'il n'avait pas le droit de renoncer au monde sans le bien connaître; bref, qu'il se devait à lui-même — et à la logique — d'éprouver et d'épuiser les diverses conceptions de la vie avant de s'arrêter à une seule. Si peut-être ridée d'une Apologie lui avait déjà traversé l'esprit (v. la leçon précédente), il pouvait penser que son œuvre profiterait de ces nouvelles « expériences »,

s'enrichirait d arguments nouveaux et aurait chance de s adresser à une humanité plus large et moins abstraite ^ — Sa grande affection pour son père [Cï, M""" IVrier, T/V (/e Hlaise P.) et surtout pour sa sœur Jacqueline ; « jnon frère qui r aimait [Jacqueline i <ri(ne tendresse toute particulière »

1. Ce ne sont là — ai-je besoin de le faire observer? — que de simples conjectures. 11 me semble cependant qu'elles ne sont pas dénuées de toute vraisemblance, et qu'elles peuvent servir à expli- (juer les divers états d'esprit de Pascal. 11 faut sans doute distin- «j:ucr très nettement les époques successives de sa pensée et de sa vie ; mais il faut d'autant plus exactement rechercher et souligner les transitions qui les relient entre elles. L'évolution psychologique et morale de Pascal me parait avoir été remarquablement logique : il s'est « développé » beaucoup plus qu'il n'a « changé »; l'unité et la continuité ont été moins absentes de sa vie que peutêtre ne l'a-t-il cru lui-mémo : et, par exemple, si l'on connaissait mieux le Pascal de la « période mondaine », je suis persuadé qu'on V retrouverait bien des traits qu'on attribue d'ordinaire au Pascal de la première et uïème de la seconde conversion. On lit à ce sujet dans la Préface mise par Port-Uoyal aux Pensées ce curieux passa'To : <v Ce désir de retraite, et de mener une vie plus chrétienne et plus réglée, lui vint lorsqu'il était encore fort jeune; et il le pt»rla dès lors à (juitter entièrement l'étude des sciences profanes pour ne s'appliquer plus qu'à celles qui pouvaient contribuer à son salut et à celui des auU'es. Mais de continuelles maladies qui lui survinrent le de tournèrent quelque temps de son dessein^ et l'empêchèrent de le pouvoir exécuter plus tôt qu'à Vâge de trente uns. ^> Evidenmiont ici, Etienne Périer atténue, comme sa mère,> par esprit de famille, ce qu'il y aurait à dire de la « période mon-^ daine » : mais tout n'est pas erroné dans son témoignage ; et parmi SOS réticences, il a eu, ce me semble, un assez juste sentiment de la continuité dont je parlais tout à l'heure, puisqu'il rapporte à la première conversion les premières intentions apologétiques de Pascal, et qu'il attribue à une cause involontaire, la maladie, le relard qu'a mis Pascal à les réaliser. Cette cause initiale est d'ailleurs réelle, et si, un peu plus tard, elle s'est compliquée d'une autre, la lièvre des « divertissements » mondains, l'expression employée par Etienne Périer me parait garder sa justesse : vv être détourné quelque temps d'un dessein ^> n'implique pas qu'on vv l'oublie » entièrement, ni surtout qu'on y « renonce ^>.

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{Lettres^ etc., p.()3 : Vie deJacqiidinr^ par M""' Périer) : laissé brusquement seul par la mort de Tun et la retraite de l'autre, il a dû éprouver un violent besoin de combler le vide de cette solitude. Qu'on n'a pas assez insisté sur la grande lendresse qui unissait Biaise et Jacqueline, et que ce fait éclaire pourtant d'une vive lumière la vie et la psychologie de Pascal. — Les sœurs de grands hommes : Lucile de Chateaubriand et son frère, — Renan et sa sœur Henriette ; — une exquise page de Sainte-Beuve sur ce sujet [Port-Royal ^ t. III, p. 358, sqq.). — La retraite de Jacqueline : admirable page de M"' Périer [Lettres, etc., p. 71-73) : émotion pénétrante qui se dégage de ce récit dont la beauté est faite de sa simplicité et de sa nudité mûmes, et que cela nous en dit long sur la (]ualité des âmes qui s'y révèlent. — On comprend que Pascal ait profondément aimé cette sœiir, et qu'il ait longtemps hésité ii se séparer d'elle.

II. Biogn^aphie psychologique de Pascal durant sa vie mondaine. — A. Les donations mutuelles de Jacqueline et de son frère (octobre 1()51 : Cf. M. Barroux, Actes notariés relatifs ti Pascal et à sa famille, Paris, 1889) : Jacqueline donne tout à son frère, à condition que celui-ci lui constitue une rente qui prendra fin si, mariée, elle meurt sans enfants.

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