DB LA VALEUR PHILOSOPHIQUE DU LIVRE
I. Position de la question : du prétendu «scepticisme» de Pascal. — A. Peut-on parler de la ((philosophie» de Pascal dans les Pensées ? — et d'abord, du singulier dédain qu'il professe pour la philosophie [Pensées, M. 412, — B. 4; — M. 371, — B. 79). — Mais quand bien même on refuserait à Tauteur des Pensées le nom de philosophe, on aurait au moins le droit de tirer de son œuvre toute une conception de la vie, et ce serait là déjà une philosophie ; — un mot de Taine à ce sujet : « Il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de chaque œuvre d'art est une idée de la nature et de la vie...» [Litt. angL,i. I, p. 221) : qu'en vertu de ce principe, on a pu parler de la ((philosophie»
(le Molière (MM. Janet et Brunctière); et à plus forte raison, pourrait-on parler de la philosophie de Pascal. — Mais il y a plus : Pascal était un géomètre, un physicien de premier ordre; comme tel, il ne pouvait manquer d'avoir des idées générales, et nous avons, d'ailleurs, plus d'une fois constaté qu'il était doué d'une raison très exigeante et d'une rare puissance de pensée abstraite; d'autre part, il a bien connu certains philosophes de profession, comme Epictète et Descartes, pour ne pas parler du moraliste Montaigne. — Que, s'il a nié la philosophie, il a du en avoir des raisons philosophiques; — et l'ensemble de ces raisons, étant donné son son esprit systématique, doit former un véritable système, donc une « philosophie», au sens môme le plus technique du mot (voir sur toul cola d'excolleutes observations d'un philosophe de j)rofessioii, M. Hrunschvicg, dans sa grande édition des P (Misées (l. l, p. ciiiciv;.
B. Dira-t-on que, Pascal «Hant chrétien, théologien même, ne mérite pas le nom de philosophe? — Que (î'est là se faire une concc^ption étroite, et non seulenientrationaliste,maisroncièremeul, aià priori irréligieuse de la philosophie. — Qu'il est bi(în évident qu'on ne trouvera pas chez Pascal une p/ii-
losophie séparée, et que, pour «penser», pour «philosopher», il ne fait pas table rase de ses croyances : au contraire (Cf. Pensées, M. 880, — B. 548) : il croit que la foi donne sur l'homme, sur la vie et sur la nature môme des lumières nouvelles (Cf. le début de Topu seule sur la Coîiversion du pécheur): légitimité et profondeur de ce point de vue. — Enfln, à ceux qui, niant la vérité du christianisme, diraient que la vérité des doctrines philosophiques de Pascal en est par là même compromise, on pourrait encore répondre : que Pascal (comme Bossuet, d'ailleurs : Cf. Lanson, Bossiiet, 1890) est un chrétien si sincère et si convaincu qu'il ne craint pas de voir la réalité face à face, et qu'il n'a pas peur qu'elle donne un démenti à ses croyances; — il est, au contraire, un esprit si libre, si positif, si épris du réel, si préoccupé des faits, et d'y appuyer toutes ses idées que, quand bien même ses croyances religieuses seraient démontrées fausses, ses théories philosophiques subsisteraient encore presque tout entières.
C. De ceux qui ont voulu faire de Pascal un « sceptique » (Cf. Cousin, — et, dans un sens contraire, E. Droz, op, cit.); et qu'ost-ce à dire? — Pascal n'est assurément sceptique ni en religion, — ni enscience; — et en philosophiemême,Iaquestion