VALEUR ET PORTEE GENERALES DE L ŒUVRE
Toute philosophie digne de ce nom, sous peine de n'être qu'un jeu d'esprit sans conséquence, étant plus encore qu'une certaine manière de penser, une certaine façon d'entendre et de pratiquer la vie, il faut nous demander à quelle conception générale de la vie aboutit la philosophie de Pascal.
I. De la conception delà vie qui se dégage des <( Pensées » : du « pessimisme » de Pascal. — A. Une page de Pascal : « L'immortalité de l'âme est une chose... aucune lumière » {Pensées^ M. 898, — B. 194) : que ce simple fragment nous en dit plus long que toutes les réflexions du monde sur sa conception de la
vi(» : la préoccupation du « salut » est pour lui dominante, et il semble, à première vue, qu'on pourrait définir cette conception une conception c/irriienne, — Qu'à y rélléchir pourtant ce mot est insufiisant, car il y a différentes façons de comprendre, comme de pratiquer le christianisme : « 11 y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père » ; — et Bossuet ne s'en fait pas la même idée que saint François de Sales, Fénélon que Bossuet, et tous ensemble que Pascal ; — qu'il y a donc lieu de chercher un terme plus précis.
Méprenons la suite du morceau cité tout à Theure : « CVst donc... extravagante créature »,et pressons ces fortes paroles. Pour Pascal, il n'y a qu'un seul problème : celui de la destinée, — et l'on a vu comment il le résout. — Mais une fois Thomme arrivé au chrislianisine, tout n'est pas fini : il sait d'où il vient, où il va, et, on gros, ce qu'il doit faire : le salut. — Mais ce salut, comment l'entendre? comment le réaliser? Suffi t-il de remplir exactement tous ses devoirs de chrétien, et, pour le reste de vivre de la vie de « riiounéte homme », d'user des « divertissements » raisonnables? Si à toutes ces questions, les Pe?isers no répondaient pas suflisamniout, la vie de Pascal répondrait pour elles :
L'homme est, pour Pascal, toujours sous le coup du péché originel; il est foncièrement corrompu
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et mauvais (Cf. dans VAîigtfstinifs, les parties intitulées : De statu naturœ Inpsœ et De statu naturœ purœ), — Môme chrétien, même régénéré par le baptême, la « concupiscence » habite toujours en lui. Or, tel quel, il est indigne d'approcherde Dieu, de le prier même. Et la vie chrétienne doit être un combat perpétuel contre la concupiscence. — Mais le « monde » est le règne de la concupiscence : il faut le fuir, vivre dans la retraite, le détachement. — Et cela ne suffit pas ; car là même, le chrétien n'est pas à l'abri des tentations, et s'il est débarrassé de la compagnie des autres hommes, il n'est pas débarrassé de soi-même. — Or, c'est soi-même et avant tout qu'il doit fuir ; c'est de sa propre nature corrompue, c'est de sa « chair de péché » qu'il doit se détacher, se dépouiller. — La mortification, voilà le moyen, la sanctification, voilà l'objet de la vie chrétienne: il faut « s'offrir par les humiliations aux inspirations ». — Tout le reste, la science, l'art, l'amitié, la vie de société, de famille, n'est qu'un vain « divertissement » : une seule œuvre est digne de l'homme : l'œuvre morale de « la réformation de l'homme intérieur », de la sanctification. — Mais cette œuvre, nous devons aider les autres aussi à la réaliser: d'oîi V Apologie, — Et la conclusion, la voici: « Or, quel mal vous arrivera-t-il... cette bassesse. » [Pensées^ M. 6. — B. 333).
Kli'vation, grandeur et noblesse de cette conception, — et en quoi elle rejoint et complète celle qui nous a paru so d(5gager des Provinciales^.
B. De quelques critiques qu'on a adressées ou qu'on pourrait adresser à Pascal. — On serait tenté, à première vue, de trouver qu'il a eu et conseillé un souci peut-être excessif du salut individuel^ — mais qu'on oublierait l'origine tout altruiste de \ Apologie. — Est-il vrai, comme Ta prétendu Scherer {art. cit.^ p. 193), que « la crainte de lenfer pèse sur ce christianisme »? — Que cette interprétation repose sur un contre-sens commis sur le texte de M°* Périer (("ni. Brunschvig, p. 28) ^
Mais qu'on peut reprocher à Pascal d'avoir trop voulu imposer aux aulros sa vie, ses scrupules de couscienco et S(*s mortilications ^Gf. M"**" Porier), et qu'il a déployé en cola un excès de rigorisme janséniste. — II ne s'est pas assez rendu compte que tout le monde n'est pas Pascal, que la religion peut et doit s'adapter à rinfiiiie diversité des âmes, et que personne» n'a le droit d'imposer aux autres des mortilications ([ue Th^glisc accepte et encourage, mais II titre de témoignages tout spontanés desanc-
1. Voir aussi la leçon que M. (iazier a donnée d'après un manuscrit de la Vie de Biaise l*ascal (lu'il a publié dans la lievue d'/iisi. un. de la France (oet. 1898).
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tification individuelle, et auxquelles elle n'astreint nommément personne, parce qu'elle les considère comme des raffinements, d'ailleurs rccommandables, de piété. — Que c'est là Técueil de la religion de Pascal, et qu'elle s'oppose, à cet égard, à celle de Bossuet.
C. Nous avons jusqu'ici décrit et développé, non défini la conception de la vie qui fait le fond des Pensées. — Il ne suffit pas de dire que c'est une conception chrétienne, ni même janséniste, car Arnauld, et surtout Nicole, qui sont jansénistes, sont parfois assez loin de Pascal. — On a proposé (Vinet, M. Brunetière, Challemel-Lacour) le nom de pessimiste; — et si l'on veut exprimer par là la profonde mélancolie qui se dégage de tant de pages des Pensées, rien de mieux (Cf. Camille Bos, dit Pessimisme de^ Pascal, dans les Annales de philosophie chrétienne d'octobre 1897); — mais le pessimisme inconditionnel et absolu de Schopenhauer et de Hartmann, qui est le vrai pessimisme, n'est pas celui de Pascal, et cette conception lui eût paru profondément irréligieuse, et môme antichrétienne, au même litre que l'optimisme des philosophes du xvni® siècle : si le pessimisme (un pessimisme très sincère, mais relatif et provisoire) est au point de départ de sa philosophie, au point d'arrivée, on
iviroiive roptimisiiu' transcendantal des vrais chrélions: « Joio, jnio, pleurs de joie >^ dit le Mémorial Cf. aussi rrnsrt's, M. :m. — B. 781 ; et la lettre VII à M'" d«» Koannez, éd. Brunschvicg, p. 22t3- 'i'S2'. — Au lit»u du mot pessimiste, je proposerai, pour caraclérist'r et définir la conception pascaiieniie île la vii». io mol ascétique; et il me semble ([ue ce mol *mi exprime bien le côté plus que sérieux, vraiment tragique, et le côté non seulement niystiqu»', mais essentiellement moral.
Par If mouvement natun»l de sa pensée, comme pur révi)lulion naturelle de son ame, on peut dire «pii' Pascal a retrouvé et exprimé, dans un admir;il)Ii' laniiagf, la haute et profonde conception do la vil' (|iii ;i lail lii ^^randrur et la force des grands <:iinl< l't lit'-li/'rns <lu chrislianisme : un saint Paul, un <M\\\ lîiTMîinJ, ft. plus près do nous, un saint Viin:<']il •]•• Pîuil, un LacurJairo et unManninti:.
II. Les conséquences et la portée générale des «< Pensées /'. -A, Au |»oiul (b* vuf littéraire. — Pour la si'cornji' IV)]-, ib'puis (|uiiize ans, le génie littéraire ♦'•iriii ini- îiii si'iviro du christianisme : et à cette •hih* ir,7ii . |{o>^iii-[ n'îiyiiiit encore publié que la liô/nffifif/ii il II i'fifrrlnsttu' dc Paul Ferri (^1055; et \'()/nisff/i jinii'hrc trilrnrietle de France (1669:. on pciil (lin- (|iip jjiruîiis encore chez nous l'idée reli-
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Eicufto n'nvuît trouvt' pour s'exprimer une forme l'arl aussi puissante, el aussi parfaite, et que, lillOraireiuent comme philosopliiquement parlant, les PpTist'rs se trouvoii'iit iHre la plus victorieuse réfu- , talion du Tartufe (i(i04). — Que la lci;on ne sera ^pas perdue pour Bossuet, Bourdaloue. FiSnelon et Uassiilon, et (après la « grande crise de la foi » au kviii' siècle), pour Chateaubriand, de Maislre et bamounuis. — Oue le Pascal des Pensées est peut- ■Ire le seul de nos grands classiijues que la critique Ktlf^mirc de ndtre siècle ait toujours profondiJment pecti?, — et pourquoi : son lyrisme, sa poésie fchrupte et tourmentée ne pouvaient manquer de flaire aux écrivains de 1830, et ont miimcconlribu^ klui fairepréterdes sentiments un peu trop romaiiuques^ : — que mAme ces fausses interp restât ions
li. Je lu à ce sujet dans une conférence de M, Brunelifre sur jhahaubritind (Hevue drs Deur-MoniJet, IS août I89«. p. 912) : PÛn m« iliPa pniit-fllfe ft nn propos que jo mo rnritie une Ml:" d* ShBl«iiubrland sur le modèltt de Pnspah mais c'est le Cdntrtiire plutAI qu'il rnudmit dire, et — la remarque en viluI Ia peine — u'Dst Cousin et Sninte-Oeute, peut-fitre Vinel lui-m^mc. (lui sr «iml furmé l'iilfe d'un P'iicul o romntittiiue " sur le modéln de Clui- Kaubriand. " — M. Bruoelière m(^ parait avoir iintiérement rniïon ; Hall il aurait pu ajouter que celle idée d'un Pascal n roman- %iaB ", d'un Pascal " tourmente par le doute *, c'est Chateaubriand ■ premief cjui t'a miss nn lionnenr et en circulation, ooii seiile- ■ent en prêchant d'exemple, uiais encore en suggérant, en conhlUnt et en pnlronant cette înterprËtation (Voir â. cet £gard une nrictiM dËdaratlon de Salnle-Heuve, l'artrails cnniemp., t. V, fcîl3-ai4). — J'ai depuis essiij-e de préciser et de dt^reloppor ce Kint dons un article de la lisvui! det Deux JHonilet (t" avril !B99] hr Chaleaubrianil fl les it-'molrrs iVOitlrt-TomU. Voii-i d'ailleurs Il tVlte de Sainle-Heuve aui]uel je Tni^nis nllusiim. Il rappurlc les
nous sont une pnMive de tout ce qu'il y avait littérairomonl, dans les /V//.s7'>.v, de germes d'avenir.
B. Au point de vue apologétique. — Si Pascal n'a pas porti' un c<)U|) mortel à r« indifférence en matière de religion >», du moins il semble bien qu'il en ait retardé l(»s i)rogrès et qu'il ait montré à Hossuet t*l aux autres sur quel terrain il fallait porter le combat : les problCîmes du surnaturel, de la croyanct», des fondements psychologiques, moraux et historiques de la religion chrétienne, s'il ne lésa pas évidemment inventés, il les a mis dans tout leur jour (»t il les a imposés à l'attention de ses adversaires comme de ses alliés. — Pascal a-t-il dé- Irrminé des u conversions' »? est-il capable, aujour-
p.iroN^s iiiT'iiirs (le (iliatc.'iubi'i.-unl recueillies dans une conversation fjiiiiilii'-rc : ' VAi ! p(>in'<(ii()i v. s'ccridil ce dernier, «ne pas prendre P.iscal. <*.ninnic il nous est donné, avec son sc(îpticisme? H s'est fait clirrti«'n en mraj^^cant, il est mort à la ])eine. Je Taime ainsi: je l'ainiiî toinliant à ^^enonx. se cachant les yeux à deux mains et «riant : J(^ rmis, i»res(jue an nitMiu; moment on il lâche d'autres paroles (|ui feraient craindre le contraire. Lutte du cœur et de rintelli«,'en<M'. ! Son cumii" jiarlait pins haut et faisait taire l'autre. La fin du xvi' siècle lui avait lé^Mu'; ce scepticisme qui circulait al«>rs partout, lui avait mis c<î ver au CdHU' ; il eu a triomphé tout en en mourant, (l'est là sa pliysion(>mi(;, c'est ainsi qu'il a sa vraie grandeur. Quellt? manie d<; la lui ôter!. .» — Cette conception tout»' r<>maiiti«pie «1<! Pascal a l()n«,4emps séduit les esprits les plus div(Ts. \oiei c«! «pu; je lis à <e sujet dans les Moles inédites de Taiiu! : « Un sent à l'obstination (pie Pascal met à revenir sur ses réfufati«»ns (pi'il n'est jamais content, <iu'il doute, qu'il lui reste au fond dt; l'âme une f,^)utt(î de scepticisme qui rempoisonne, et coirom])t la force de tout(;s les prcuives (lu'il a données. »
1. Adolphe llat/.feld, l'auteur bien ccmnu du. Dictionnaii*e de la laïKjHc fniiiiftisc, et du Pascal ipie nous avons plus d'une fois rîl "
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d'hui encore, d'en déterminer? Et pourquoi pas, s'il est bien, aujourd'hui encore, capable d'opérer des conversions à rebours^? C'est que, pour résister à Pascal, il faut de bonnes et solides raisons : au besoin, il les ferait trouver lui-môme, étant de ces
passait pour avoir été converti au catholicisme (il était d'origine Israélite), par la lecture assidue des Pensées. — Voir aussi le « cas * d'Hernsheim, d'origine israélile lui aussi, et qui, littéralement converti au catholicisme par Pascal, entra dans les ordres, et se fit dominicain (Cf. Questions adressées aux philosophes^ noies posthumes écrites en 1840 par le Père Hernsheim^ ancien élevé de l'Ecole normale supérieure^ et Vun des quatre premiers compagnons du Père Lacordaire, avec une Notice sur le R. P. llernsheim^ par le H. P. Danzas. Paris, Lecoffre, 1903, in-12).
1. Dans une intéressante notice sur son père [Annuaire des ^A
anciens élèves de VEcole normale^ 1891, p. 21-22), M. Louis Havet '. '''^, nous dit que c'est un «contact intime et prolongé avec le génie ■ '^ ^^^ * de Pascal » qui, de simple déiste, Ta rendu « radicalement irréli- \ ^--^ gieux». Et ainsi, c'est à Pascal que nous devrions ce livre sur le • ^^ '^i*-* Christianisme et ses origines^ pour lequel personne ne se montrera V plus sévère qu'Edmond Scherer, un juge peu suspect pourtant, y ,,o« * dans l'une de ses Etudes sur la littérature contemporaine (t. VU, ■ ' \ ^i' p. 266, sqq.). Pour emprunter à M. Jules Lemaître une de ses plus ^ JJ «^ jolies expressions, on peut dire d'Ernest Havet que c'est Pascal '-* »^ç\v' qui « Va, contraint à sortir tout le xviii^ siècle qu'il avait dans le . •• <* sang»; et cela môme n'est-il pas, en un certain sens, à l'honneur de Pascal? H est de ces écrivains dont le commerce assidu est une véritable école de sincérité intellectuelle. — « Nous croyons peu », a écrit M. Faguet {XVII* siècle^ p. 53), « aux victoires qu'il a pu remporter sur les esprits intraitables et les cœurs orgueilleux qui étaient l'objet de son argumentation et de ses ardents appels. » Je crois, au contraire, que c'est sur ces « esprits intraitables » que Pascal a eu le plus de prise : quand il ne se les soumettait pas, il les forçait du moins à aller jusqu'au bout de leur pensée, et c'était là encore pour lui une victoire — une victoire sur l'équivoque et les malentendus fàrheux. Quant aux autres, aux timides, qui, selon le mot de Nicole, « n'aiment pas à être régentés si fièrement», Pascal laissait à d'autres le soin de les réduire, sachant bien qu'ils ne seraient jamais, pour la cause qu'il défendait, de bien redoutables adversaires. Quand on peut être un Pascal, on n'est pas un Fénelon.
critiques et de ces juges qui ne se contentent pas (l'à-peu-près et de faux-fuyants, et dont l'incessant contact est, en matière de convictions religieuses, une /wa»////V/?/6' incomparable ^ Il est, avec Voltaire, Housseau, Chateaubriand, Lamennais et Renan, Tun des quatre ou cinq grands écrivains français qui sont le plus capables de modifier Tétat de la conscience religieuse (l'histoire des idées morales nous en fournit d'abondants exemples) : tous, ils ont créé, ou, du moins, vulgarisé et consacré certains états d'esprit et d'âme : car il y a un pascalianisme, comme il y a un voltairianisme et un renanisme; et d'eux tous, je ne sais si ce n'est pas Pascal qui peut donner les plus fortes secousses. — Un mot très juste de M. Bour^ct [op. cit,^ p. 19) sur lui : « 11 est des apologislos de la religion, celui qui a le mieux compris ses adversaires et qui leur a rendu la justice la j)Ius pleine. » — Que, parmi les apologistes du xix" siècl(\ il eu est hien peu qui n'aient rendu hommage à Pascal en lecitant souvent et ens'inspiraut fortement de lui (voir (Chateaubriand, Frayssii)ous, Lamennais-, Lacordaii'e, etc.), — et qu'il
1. « II faut lircî ces paj^es [de Hossm'l] coinine on lit Pascal; ro nest pas, assuréiiionl pour être janséniste (pi'oii s'apjdique aux Pi'uviiic'uilvs et aux l'ensâes^ /nuis ])0uv rproiiver son luiie moderne ef sa croi/ance personnelle au choc (rune impérieuse et profonde jiensée dont il faut à la fois se serrir et se défendre. » ((iustave Lanson, Uossuet, Extraits des Œuvres diverses, p. 'I.)
J.. Dans V Essai sur i indifférence^ Pascal est, je crois, cité plus fréquemment (jue Uussuel lui-même. 11 est vrai que cela s'explique
[. IIOMMË. L (KCVRK.