LA SITUATION GÉNÉRALE À LA VEILLE DES (( PROVINCIALES
Le trait dominant du moment nj'i nous sommes paraît être, dans tous les ordres- xk-^pensée-et-del'action, un immense besoin d'ordre, de règle et d'unité, et une réaction très vive conirê Vindividua- /«5/?«£^e^^^que précédejLite,-
I. Situation politique et sociale. — A. Au dehors, grandeur croissante de la France : traité de Westphalie (1648) ; — continuation de la guerre avec l'Espagne, mais succès de nos armes^x Pays-Bas et^alliance avec l'Angleterre (1655) ; — traité des Pyrénées (1659) : l'équilibre européfîn xéiabli à noTre profit, et la France désormais^aujD^emiei' rang des puissances européennes ^ .
B. Au dedans, situation moins brillante : on sort de la Fronde (1648-1652), époque d'anarchie, de luttes civiles, de misères matérielles et morales
(Cf. Ghéruel, Hist. de France pendant la minorité de Louis XIV et soîis Mazarin ; — et les Mémoiî'es et Correspondances du temps). — Mais impuissance reconnue des Frondeurs à fonder un gouvernement stable; — consolidation du pouvoir de Mazarin, de la Régente, de Louis XIV; — abaissement de toutes les classes et progrès de l'idée monarchique; aspirations de tous à un gouvernement régulier et fort; ' — fusion de l'idée dynastique et de l'idée nationale : le mot célèbre : « L'État, c'est moi », s'il a été prononcé, l'a été à la satisfaction générale (Cf. Gournot, op. cit.).
II. Situation littéraire. — A. La langue française et ses progrès : Malherbe, les Précieuses, Vaugelas (les Remarques, 1647). — Que l'idéal linguistique du temps pourrait être défini : l'usage du monde pris comme règle et substitué au caprice individuel et au joug du latinisme (Cf. dans YHist. de la langue., etc., les études de F. Brunot ; — et A. Haase, Syntaxe française du XVIP siècle, trad. Obert, Paris, Picard, 1898). — Constitution d'une tradition linguistique et littéraire : l'Académie française, gardienne de cette tradition. — Une page de Nisard à ce sujet (Hist: de la litt. franc.., t. II, p. 187-188). — Opportunité de cette œuvre : les influences étrangères en France sous la régence
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d'Anne d'Autriche; — italianisme et espagnolisme;
— le burlesque; — que Molière et La Fontaine s'y sont laissé d'ailleurs prendre. — Dangers qu'a courus le génie national et nécessité d'une réaction purement française.
6. Que pour consacrer ces efforts et légitimer ces aspirations, il manque encore des œuvres vraiment classiques : non qu'il n'y ait eu déjà des œuvres fort remarquables : V Introduction à la vie dévote (1608), VAstrée (1609), les odes de Malherbe; —le Discours de la méthode (1637), et le Cid (1636). — Insistance sur ces deux dernières œuvres : mais que Descartes a été bien surfait (Cf. Nisard et Cousin) comme ecm'^m; « 11 n'est qu'un témoin de la langue de son temps » (Sainte-Beuve, t. V, p. 373). — Quant au CzW, il ne marque une date importante qu'en poésie; il est d'ailleurs tout imprégné de « romantisme » avant la lettre, comme au reste l'œuvre entière de Corneille, — et celui-ci, s'étant « perdu » après ses chefs-d'œuvre, ne pouvait prétendre à régler l'avenir. — Incertitude donc de la tradition littéraire;
— et qu'en prose surtout, on attend encore, en 1655, l'œuvre qui doit « fixer la langue ». — Cette œuvre, on a cru la trouver dans la Fréquente communion d'Arnauld (1643), — d'oiî son succès, attesté par les Mémoires du P. Rapin : « on n'avait rien vu de
mieux écrit dans notre langue » ; — on s'était trompé sans doute; mais cette erreur même était une preuve de l'intérêt passionné que l'opinion publique prenait aux questions religieuses, et d'une sorte de pressentiment et de désir où l'on semblait être que l'œuvre attendue fut un ouvrage théologique. — Il est grand temps que ce livre paraisse : en 1656, La Fontaine a trente-cinq ans; Molière, trente-quatre; Bossuet, vingt-neuf ; Boileau, vingt; Racine, dix-sept; et tous ensemble n'attendent qu'une révélation de leur propre idéal.
Mêmes tendances dans l'art : fondation de l'Académie royale de peinture (29 janvier 1648). — Cf. S. Rocheblave, l'Art dans ses rapports avec la littérature au XVII^ siècle (Hist. de la langue., etc., t. V).
Un mot de M. Faguet : « Ce petit siècle de Mazarin^ avec sa littérature indisciplinée et un peu folle, son anarchie littéraire amusante et gaie, toute pleine de promesses brillantes qui ont abouti, est un chapitre infiniment curieux de l'histoire de l'esprit français » {Hist. générale, t. VI, p. 311-312).
III. Situation intellectuelle et morale. — Qu'elle est assez difficile à caractériser.
A. Dans l'ordre scientifique. — Vers le milieu du
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siècle, la haute culture scientifique en France commence à décliner (Cf. P. Tannery dans V Histoire grncrale, t. V, p. 406-407); — les grands savants de l'époque précédente n'auront pas de successeurs; — et pourquoi : il semble qu'alors l'esprit public se détourne des sciences pures pour se porter vers l'étude de Thonime.
B. Dans l'ordre philosophique. — 1° Les libcrtins : que, si les attaques du P. Garasse ont discrédité et désorganisé le parti et contraint tous ces « libres penseurs » à être surtout des « libres viveurs )) (Cf. Perrens, op. cit.; — et Brunotière, Manuel., pp. 115, 157), ils ont eu pourtant de beaux jours encore sous la Fronde; — indices d'une prochaine réaction contre l'individualisme intellectuel et moral qu'ils représentent;
2" Les Cartésiens. — La philosophie de Descartes à Port-Royal, et division des jansénistes à son endroit (Cf. Maynard, op. cit.). — Les vicissitudes de l'influence cartésienne (Cf. dans lu Revue de tnétap/iijsique de juillet 1896 les études de M. Lanson sur ce sujet, et de M. Blondel sur le Christianisme de Descartes). — La mort de Descartes (1650) semble marquer une éclipse provisoire de la philosophie cartésienne.
C. Dans l'ordre religieux. — La grande question en suspens est alors celle du jansénisme. Nouveaux détails complémentaires sur la doctrine et son histoire; — complexité et obscurité des problèmes qu'elle agite, — et qu'il y va au fond de toute la morale. — Importance, même sociale, de la publication de \ Augustiniis ' (1640), et qu'elle n'est guère moindre que celle de VInstitution chrétienne ellemême. — Jésuites et jansénistes : vivacité des polémiques et âpreté des controverses sur la grâce et sur la vraie manière ri 'entendre la vie chrétienne : le Traité d'Arnauld (1643). — Les sej)t,^iïisZtÊâ- cinq propositions extraites de YAugiistiniis, déférées à la Sorbonne (1649), — condamnées à Rome (1653)
1. Malgré les trois éditions successives qu'il a eues, de 1640 à 1643, ce livre, si justement célèbre, est devenu de nos jours, je ne sais trop pourquoi, à peu près introuvable ; et on ne le rencontre guère que dans des bibliothèques heureusement privilégiées. Comme on ne peut parler de Pascal sans y pratiquer au moins « quelques coups de sonde », je renvoie aux analyses plus ou moins fragmentaires qui en ont été faites par Sainte-Heuve dans son Port-Hoyal, et, plus récemment, par M. Brunschvicg dans son excellente édition des Pensées (p. 49-53). M. Brunetiére en a reproduit l'instructive table des matières dans l'appendice d'une remarquable édition classique des Provinciales (Hachette). M. Michaut dans ï Appendice III de son livre (2° édit., p. 223-238), a donné, d'après dom Gerberon, une Analyse janséniste de VAugus- Linus, les cinq propositions, les passages de l'^wr/ws/Z/n/s auxquels elles lui ont paru se rapporter le plus exactement, et l'interprétation que V Ecrit à trois colonnes leur attribue et déclare orthodoxe. Enfin, Ranke, dans son Histoire de la papauté' (t. IV, p. 428-431 de la Irad. française), a parlé aussi de VAuguslinus, et a mis très nettement en lumière l'ardent et profond mysticisme qui. sous des formes parfois rébarbatives, semble bien faire le fond du livre — et de la doctrine janséniste.
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— Attitude équivoque des jansénistes : distinction du droit et du fait; — que la distinction se trouve déjà dans Goeffeteau (Cf. Ch. Urbain, Nicolas Coeffeteau, p. 192). — Excitation des esprits et de l'opinion laïque; — imminence d'une crise.
Agitation religieuse, — attente littéraire, — apaisement politique : que ces trois mots résument assez exactement la situation générale.