DIXIEME LEÇON
LES « PROVINCIALES
INTEliliT LITTEHAIRE DE L ŒUVRE
I. La langue et le style des u Provinciales ». — A. Les Provinciales lues de nos jours : longueur et lourdeur apparentes de la phrase de Pascal ; — mais que, si on lit à haute voix, tout s'anime, s'éclaire et se simplilie : — que le trait dominant de la langue de Pascal est d'être une langue essentiellement parlée (Cf. par contraste la prose essentiellement écrite de Descartes, d'Arnauld, mèmede Balzac). — Que non seulement Pascal a trouvé sa forme à lui, mais celle aussi de son siècle, prose et poésie, la forme de Bossuel, de Bourdaloue, de Molière, de Boileau, de Racine ^ jusqu'à La Bruyère qui recommence à voir sa phrase, au lieu de V entendre.
1. Voir F. Brunetière, la Langue de ^loliere [Revue des Deux .Vonrfes du 15 décembre 1898, ou Etudes critiques, t. Vil).
B. Qualités qui en résultent : netteté, lucidité, naturel et vie. — Que la phrase de Pascal est le vêtement naturel et nécessaire de sa pensée ; — qu'il cherche et réussit à y faire passer tout ce qu'il a dans l'âme : — de là, la fidélité avec laquelle s'y reflète la mobilité de celte âme (Cf: Brunetière sur la langue de Pascal, éd. des Provinciales. p. v-vi) ^, — et qu'on pourrait définir le style de Pascal : une forme essentiellement vivante.
C. De la place à attribuer à la langue des Provinciales dans l'histoire de la langue française. — Que Voltaire a tort de dire qu'elles « marquent l'époque de la fixation de la langue », les langues ne se « fixant » que lorsqu'elles meurent. — Qu'il n'y a pas, pour le vocabulaire et la syntaxe, de différence essentielle entre la langue de Pascal et celle de ses contemporains; — mais que, de Maliierbe à Vaugelas, tout un travail préparatoire ayant eli lieu qui a eu pour objet de constituer une langue oratoire, régulière, également éloignée de l'archaïsme et du
1. Ailleurs, dans une notice sur Bossuet, parue d'abord dans la Grande Encyclopédie, et réimprimée dans la 6° série de ses Éhides critiques (p. 213), M. Brunetière me paraît avoir jugé avec un peu de sévérité le style de Pascal «... Pour le nombre et l'harmonie de la période, dit-il, cette qualité qui fait souveul défaut h l'auteur des Provinciales... » Encore une lois, et j'en conseille l'expérience, je ne crois pas que cette impression résiste à la lecture à haute voix.
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néologisme, Pascal en a recueilli les résultats. — Celte langue, les contemporains la balbutient, et Vaugelas, non sans étroitesse, en a déterminé les conditions idéales. — Que Pascal a admirablement vu dans quel sens allait évoluer la langue, et qu'il a entièrement réalisé lidéal entrevu avant lui : il a « parlé Vaugelas », mais avec liberté et avec génie. — Excellence des leçons données par lui à ses successeurs (Cf. les variantes simultanées ou successives des Provinciales dans les éd. Maynard, Lesieur, Henry Michel, Faugère, et surtout Molinier, — et dans le Bulletin du bibliophile d'avril 1846, de 1870-71, de 1878, les curieuses études bibliographiques de M. Basse). — Qu'en ce sens, les Provinciales sont bien en français « le premier livre de génie qu'on eût vu » (Voltaire).
II. La nature et l'art dans les (( Provinciales ». — A. Du mot de Havet : « Géométrie et passion, voilà tout Pascal », — et que Pascal s'est peint au naturel dans les Provinciales :
1° L'esprit géométrique dans les Petites Lettres : les (( dessous » logiques de l'œuvre; — que tout y tend à la démonstration, et que la phrase, le paragraphe, la Lettre^ tout est construit en vue d'uiie Ihèse à établir : « C'est un théorème qui marche. »
2° Que les Provinciales ne sont pas seulement
une œuvre de passion, mais de colère, — que Pascal y a mis toutes les ardeurs de son âme violente et excessive; et c'est par quoi l'œuvre nous empoigne encore aujourd'hui.
B. Que l'art était nécessaire pour combiner ces deux éléments : froideur et sécheresse des purs raisonnements; — monotonie de la passion à jet continu.
1" Que Pascal s'est bien gardé de projeter toute sa logique au dehors; — comparaison à cet égard de la Fréquente communion et des Provinciales : les syllogismes et les citations interminables d'Arnauld,
— sobriété de l'érudition et rapidité de la dialectique de Pascal : — le goût « mondain » substitué au pédantisme théologique (Cf. G. Lanson,art. déjà cité sur les Provinciales et la Théologie inorale) ;
— combien il est rare à ce point de vue de prendre Pascal en faute (Cf. les critiques du P. Daniel, de M"" de Grignan, de l'abbé Maynard). — De la composition dans les Provinciales : qu'elle consiste à subordonner toujours l'accessoire à l'essentiel, — à ménager les transitions (Cf. dans la 4" Lettre le passage des discussions sur la grâce aux discussions sur la morale, — dans la iO' Lettre^ le passage de la comédie à Téloquence, etc;), — et à faire de chaque Lettre un tout complet et harmonieux ; — que la
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logique « artialisée » de Pascal lui a servi à trouver et à appliquer les règles de la composition classique.
2° Que Pascal s'est aussi efforcé d'avoir raison avec esprit, et qu'une préoccupation de ce genre était aussi étrangère aux jansénistes qu'aux jésuites ;
— avantages qu'il tire sur ce point de sa culture « mondaine ». — De l'ironie dans les Provinciales, et qu'il y en a de toutes les sortes : l'ironie légère, ailée, presque voltairienne, l'ironie grave, attristée, l'ironie indignée; — aisance avec laquelle Pascal passe de l'une à l'autre.
3° Des dangers de l'ironie et que Pascal a su les éviterle plus souvent; même dans ses plaisanteries les plus fines, on sent, en générai, que la gravité est au fond; — et quand il a tiré de son ironie tous les effets qu'il en attend, il éclate alors, nous découvre le fond de sa pensée et se laisse aller à toute la passion qui couve en lui : c'est l'éloquence.
— L'éloquence de Pascal comparée à celle de Bossuet, et qu'il est assez difficile de les distinguer l'une de l'autre; — que peut-être cependant celle de Pascal a-t-elle quelque chose de plus sobre, de plus contenu et de plus subjectif.
4" D'un trait particulier de l'imagination de Pascal, et qu'étant étonnamment réaliste, elle est capable de représenter non seulement les idées
mais aussi les êtres vivants; — qu'à ce titre elle est éminemment dramatique . — Parti qu'il en a tiré dans les Provinciales : la comédie dans les Petites Lettres ; — le don du dialogue, les portraits : le portrait du Casuiste comparé au Tartufe; — parenté de l'imagination de Pascal avec celle de Molière et surtout celle de Shakspeare, — et importance de cette observation.
Qu'on pourrait appliquer au Pascal des Provinciales ce mot de Prévost-Paradol sur Taine : « C'est la passion qui a la raison pour vêtement ^ » (0. Gréard, Prêvost-ParadoL p. 168).
1. J'ai déjà été amené à rapprocher Pascal de Taine ; et plus j'y songe, plus il me semble découvrir dans la structure mentale et dans la nature morale de l'un et de l'autre des traits communs ; il n'est pas jusqu'à l'évolution de leur pensée respective qui n'offre une certaine ressemblance : les événements de 1810 ont déterminé chez Taine une véritable « conversion », — je ne prends pas le mot dans le sens religieux, — qui présente plus d'analogies avec celle de Pascal qu'avec la « conversion » en sens contraire de Renan à la même époque; et dans lesdernières années de sa vie, — je tiens ce détail de M. de Vogué, — l'écrivain des Origines était en proie à (les angoisses intérieures rappelant de très près celles de l'auteur des Pensées. Mais, à côté des affinités qu'il est bon de constater, il y a des différences qu'il faut maintenir; et par exemple, on ne saurait assimiler entièrement l'espèce d'imagination de Taine et de Pascal. Taine, comme on l'a dit excellemment (M. Barrés, Vhifluence de M. Taine, dans le Journal du 6 mars 1893), avait « l'imagination philosophique, le don de rendre émouvantes les idées, de dramatiser les abstractions ; » il n'avait pas l'imagination proprement dramatique, celle qui crée el figure aux yeux les êtres vivants ; il en convenait, d'ailleurs, humblement (Cf. G. Monod, Henan, Taine et Michelel, p. 99). Pascal avait les deux comme Platon, et il fait penser non seulement à Taine, mais aussi à Shakspeare et à Molière. — Taine, comme Henan, d'ailleurs, n'a jamais parlé qu'incidemment de Pascal : et c'est dommage, car, aux quelques mots qu'il en a dits çà et là (Cf. Essais de critique et
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III. De la place des « Provinciales » dans l'histoire littéraire. — Que, d'après une idée chère à M. Brunetière (Cf. son éd. des Provinciales, p. viii-x), le mérite éminent des Provinciales consisterait à avoir conquis à la littérature une province nouvelle, la théologie;
— que ce mérite est d'ailleurs relatif, puisque Y Institution de la religion chrétienne et V Introduction à la vie dévote avaient précédé les Petites Lettres ;
— mais qu'aucune de ces œuvres n'était revêtue de ce caractère de perfection et d'» éternité » qui fait les œuvres vraiment classiques, et que ce caractère se rencontre, pour la première fois, dans les Provinciales. — Que, pour laformecomme pour le fond, elles répondent absolument à l'idéal littéraire du temps, — et qu'elles étaient le chefd'œuvre attendu, désiré et rêvé par tous lescontem-
(Vhistoire, 2" éd., p. 332-333: — Nouvecntx Essais, p. S-9, 11-12; — Philosophes classiques, p. 191-192), on sent qu'il en eût parlé infiniment mieux que lienan (Cf. les trois articles de ce dernier sur le Port-Royal de Sainte-Beuve dans les Débats des 28, 30 août 1860, et 15 novembre ISôl). — Voici, puisque l'occasion s'en présente, un intéressant jugement de Taine sur les Provinciales, à propos de la Philosophie de llamiltoii, par Stuart Mill : « Sauf le talent littéraire, je ne crois pas avoir lu, depuis les Provinciales de Pascal, un livre de polémique plus puissante, une œuvre d'analyse et de logique plus serrée, plus obstinée, plus acharnée, plus capable d'emporter les convictions, et en môme temps plus loyale et mieux pénétrée de l'amour de la vérité pure. » L'article d'où j'extrais ces lignes a paru dans les Débats du 12 octobre 1S69 et n'a pas été recueilli en volume. C»n peut en rapprocher cet autre mot des Philosophes classiques (p. 219) : « Si le Cours de droit naturel (de Joufl'roy) était écrit en style exact, on pourrait le lire ù côté des Provinciales de Pascal, »
porains. — Profonde impression faite sur Bossuet', Molière, La Fontaine, Boileau, Bourdaloue, Racine (Cf. F. Brimetière, Manuel, p. 152-160, et Eugène Gandar, De la prose française au milieii du xvii" siècle 1643-1661) : Pascal, discours d'ouverture prononcé à la Sorbonne le 8 janvier 1862 [Lettres et souvenirs d'enseignement, Paris, Didier, 1869, t. II, p. 75-110). Pascal l'un des principaux, sinon le principal fondateur non seulement de la prose, mais de la littérature classique, comme Rousseau sera l'un des principaux initiateurs de la littérature romantique.
1. N'ai-jepas ici, sur la foi de M. Brunelière, nnpeu exagéré Tintluence que Pascal écrivain a pu exercer sur Bossuet? Du moins, la question est peut-être un peu plus complexe que je n'avais paru le soupçonner tout d'abord. En effet, il est très vrai que les Sermons qui ont immédiatement suivi les Provinciales, le beau Panégyrique de saint Paul (30 juin 1657), l'admirable et trop peu connu, ou du moins trop rarement cité Pane'çmrique de saint Victor (21 juillet 1657) sont bien supérieurs littérairement aux œuvres oratoires qui ont précédé les Petites Lettres, le Sermoji sur la conception de la Vierge (1652), le Deuxième Panégyrique de saint Gorgon (1654). Mais d'autre part, quand je lis la Réfutation du catéchisme de Paul Ferri qui est de 1G55, donc antérieure aux Provincicdes, je me demande ce qui, à cette époque, peut bien, au point de vue de la composition, de la méthode et du style, manquer encore à Bossuet. El je suis tenté de conclure tout simplement que les Sermons qui sont, ne l'oublions pas, de purs et simples brouillons, ne nous représentent pas exactement tout ce dont était capable à celte époque Bossuet écrivain et orateur. Encore y aurait-il lieu de tenir compte du célèbre fragment sur lu brièveté de la vie, qu'on s'accorde à dater de septembre 1648, et au plus tard <ie septembre 16i9.