VALEUR PHILOSOPHIQUE ET PORTEE DU LIVRE
Difficultés et complexité du sujet : — information et impartialité qu'il exige, — et que, comme ledit Pascal lui-même [Pensées, M. 671), « il faut ouïr les deux parties ».
I. De la sincérité et de la loyauté de Pascal dans la polémique. — A. Que la question de la sincérité de Pascal a été souvent soulevée par les ennemis des jansénistes, — et que cela était aussi naturel que puéril (Cf. surtout Joseph de Maistre dans f Église gallicane: impertinence cavalière et paradoxale du ton). — Du mot de Chateaubriand : « Pascal n'est qu'un calomniateur de génie ; il nous a laissé un mensonge immortel » [Analyse raisonnée de Fllis-
loire (le France). — Que la bonne foi de Pascal est l'évidence même, et qu'elle est d'autant moins suspecte qu'il est du coté des persécutés. — Une seule exception (début de la 17^ Provinciale), quand il déclare qu'il n'est pas de Port-Royal.
B. Que, sur la question de loyauté, Pascal n'est pas exempt de tout reproche. — On ne songe pas, en parlant ainsi, aux ruses de guerre employées dans toute polémique : malignité, habileté de la mise en scène, adresse à tirer parti des aveux, etc. ;
— que, si la charité s'en trouve blessée, les jésuites lui en ont, plus d'une fois, donné l'exemple. — Mais que Pascal s'est parfois fait l'avocat de mauvaises causes (Cf. au début de la ^^' Lettre la justification déplaisante de Jansénius). — Qu'il a aussi arrangé d'une manière un peu perfide quelques citations ;
— mais que, cependant (Cf. les éd. Maynard et Molinier) il a commis très peu d'erreurs graves, — et qu'il aurait pu d'ailleurs (Cf. l'éd. Brunetière) aisément trouver dans les casuistes de quoi prouver tous ses dires.
Qu'on peut lui adresser un reproche plus grave. Il a exposé, parfois, assez injidèlement les théories adverses; — il a donné des idées fausses du molinisme, de la casuistique, du pouvoir prochain; il a souventobscurci lesquestions aulieudeleséclaircir;
l'homme, l'œuvre, l'influence 93
il a eu l'art de faire croire à ses lecteurs qu'ils entendaient les questions les plus abstruses de la théologie et les solutions trop simplistes qu'il en proposait, et que ce serait là un emploi assez déloyal de la dialectique, si Pascal, passionné comme il était, et un peu novice en matière théologique, n'avait été sans doute la première dupe de ses argumentations; — qu'en tout cas, cela diminue d'autant la portée de son œuvre ' .
II. Pascal et ses adversaires. — A, Pascal et le molinisme. D'après Pascal, le molinisme supprime en fait ou annule la grâce, le dogme essentiel du christianisme, et légitime la superbe de l'orgueil humain ; — or, cela n'est pas absolument exact, et le molinisme n'a jamais été condamné. — S'il est vrai que le molinisme^Jwra une tendance k « évincer le scandale de la Croix » (Jansénius), les vraies raisons théologiques, philosophiques et historiques sur lesquelles il se fonde ne sont pas exposées par Pascal; — il a fait la caricature, non le portrait du molinisme (Cf. Maynard et llatzfeld, op. cit.).
B. Pascal et la casuistique. — 1° Que, d'abord,
1. Voir d'ailleurs les conclusions assez différentes de M. Paul Desjardins, les Règles de l'honnête discussion d'après Pascal, dans la Métliode des classiques français : Corneille, Poussin, Pascal (Paris, A. Colin, 1904).
Pascal n'a pas toujours exposé avec toute rexactitude etrimpartialitédésirableslesdécisionsdescasuistes; — il simplifie à outrance, supprime les nuances qui, en cette matière, sont l'essentiel (Cf. Maynard).
2° Qu'il a commis des confusions fâcheuses : entre le péché d'ignorance et le péché d'habitude, — entre les divers genres d'homicide (meurtre, assassinat, duel et guerre), etc. (Cf. les éd. Maynard et Brunetière).
3° Qu'il a failli discréditer pour toujours, et bien àtort, la casuistique. — Dumot deHavet: « Casuistique et morale relâchée sont donc choses inséparables » (éd. des Provinciales^ t. 1, p. tv), — et que, pour être inspiré de Pascal, il n'en est pas moins le contraire de la vérité : la casuistique n'est pas du tout l'art de concilier le devoir et l'intérêt, et de tourner la loi morale, mais bien l'art ou la science de concilier entre eux des devoirs contradictoires, et surtout d'approprier l'uniformité des principes généraux à l'infinité des « cas » individuels ; — or, rien n'est plus légitime, la morale n'étant pas seulement une théorie, mais une pratique. — Que, d'ailleurs, la casuistique n'est pas une invention du catholicisme', et qu'elle est contemporaine de la
1. On trouvera une bonne esquisse de Thisloire de la casuistique chrétienne dans le 1" vol. de l'ouvrage de Ignaz von Dœllinger et Fr. Reusch, Geschichte dev Moralalreilif/keiten in der rœmisch-katholischen Kirche seil dem sechzehnlen Jahrhuiulert
i/ho]»ime, l'œuvre, l'influence 95
morale mémo (Cf. Henry Michel, l/itrod. à son éd. des Provinciales). — Il y avait une casuistique stoïcienne (Cf. R. Thaniin, un Problème moral dans
)nit Beitraf/en :ur Geschic/ile iiiul Charaktevislik des Jesuitenoj'dens (Nordlingcn, 1889). — Si la casuistique, en fait, a existé de tout temps, le développement de la littérature casuistique est d'origine assez récente. Les Pères n'ont pas écrit à proprement parler sur ce sujet, à moins que l'on ne compte comme ouvrages de casuistique le De Meiidacio et le Conlra mendacium ad Consentium de saint Augustin. Plus tard, au vu" siècle, les Lihri pœidtentiules ne sont qu'une sorte de code destiné à proportionner les pénitences, alors publiques, aux. fautes commises. Saint Thomas, C[ui s'est tant occupé de morale, mais de morale spéculative, n'a pas, dans toute son œuvre, un seul traité de théologie morale. Le premier ouvrage de casuistique proprement dite est l'œuvre du dominicain espagnol Raymond de Pennafort (vers 1233) : son livre (Summa de poviilenlia et malrimouio, 1" éd. Louvain, 1480; Rome, 1603 ; Rome, 1619, etc., souvent réimprimée) a été commenté et augmenté par deux autres dominicains, Guillaume de Rennes (vers 1230) et Jean de Fribourg [en Brisgau], vers 1300 : ce n'est du reste ({uïm traité assez sommaire et un simple manuel à l'usage du confesseur. A partir du xiv" et au xv siècle, les ouvrages de ce genre vont se multipliant; mais ce ne sont toujours que de simples « manuels », comme du reste les titres l'indiquent le plus souvent. Ainsi, d'un grand traité qu'il intitule Manuale collecttDii de summa confessorum, Jean de Fribourg fait un résumé, auquel il joint un Confessioriale, à l'usage des simpUciores et minus experliconf essor es. Parmi les plus réputés de ces manuels, on cite encore : le Manipulus curatorum de Guido de Monte Rocherii (vers 1330), le Modus confitendi du bénédictin André d'Escobar (vers li30), le Manuale confessorum du dominicain Jean de Nyder(vers 1438).
Mais c'est surtout à partir du xv siècle que la littérature casuistique se met à fleurir (principalement en Espagne) dans des proportions jusque-là inusitées ; et son maximum de développement coïncide assez exactement avec la formation et le développement de la Compagnie de Jésus. Les raisons de cette vigoureuse floraison sont, du reste, un peu obscures et assez difficiles à démêler. Le génie actif, entreprenant des Jésuites, l'esprit de leur constitution, leur goût pour la direction de conscience (on peut dire que le rôle social du « directeur » date deux : auparavant on se contentait bien plus aisément du simple confesseur), ont dii beaucoup y contribuer. Le mouvement général de la contre-Réformation a sans doute aussi agi dans le même sens. Joignez à toutes ces
l'antiquité^ Paris 1884, — et Brunetière, une Apologie de la casuistique dant Hist. et litt., t. II) ; — il y a un casuistique kantienne (Cf. l'ouvrap^e de Kant intitulé : Éléments meta physiques de la doctrine de la vertu [seconde partie de la Métaphysique des mœurs], traduction Barni, 1855, et les très curieuses Questions casuistiques qui y sont soulevées à chaque instant ; voir à la page 174 une intéressante justification de la casuistique en matière d'éducation) ; or, la morale de Zenon et celle de Kant n'ont jamais passé pour des « morales relâchées^ ». — En réalité,
causes l'habitude qui s'introduit alors des fréquentes communions (Cf. dans Vlnlroduction à la vie dévote le chapitre xx de la 11° partie : De la fréquente communion), et, d'une manière plus générale encore, la situation faite alors à l'Eglise par la naissance des sociétés modernes. Au moyen âge, les âmes étaient relativemeni assez simples; la psychologie n'en était pas d'ordinaire très compliquée, et il n'était pas besoin de beaucoup de subtilité psychologique et de casuistique pour les juger et les diriger. Au contraire, à partir du xv" siècle, l'âme moderne se forme, se complique, s'enrichit de nouvelles nuances, de nouveaux devoirs, de nouveaux scrupules, en même temps que la vie matérielle et sociale va s'affmant, se diversifiant, se surchargeant et s'encombrant parfois de nouvelles exigences. Des « cas de conscience» fort difficiles étaient alors soumis au prêtre; et celui-ci devait être d'autant moins préparé à les résoudre que la vie laïque, au lieu de se passer, comme au moyen âge, à l'ombre du cloître et du sanctuaire, se séparait de plus en plus de la vie ecclésiastique. De là, la nécessité de plus en plus grande des ouvrages traitant et résolvant, pour l'usage no7i du public, mais du confesseur, ces difliciles questions. Et si les observations qui précèdent ne suffisent pas, sans doute, à justifier les excès de la casuistique, du moins peuvent-elles servir à nous expliquer la légitimité et la raison d'être historique de la science tant décriée par Pascal.
1. Voir aussi dans la Critique philosophique du 29 mai 1S73 un article de M. Renouvier, dont le titre dit assez l'intention et l'objet : le Rôle de l'Idéal en morale, ou la nécessité d'une casuistique
l'homme, l'œuvre, l'influence 97
casuistique, au lieu d'être synonyme de « morale relâchée », devrait être synonyme de « délicatesse morale » : que, par exemple, la supériorité morale du théâtre de Corneille vient de ce que, en bon élève des jésuites, le poète y discute des « cas de conscience » ; — et Racine, tout élève des jansénistes qu'il fût, en a heureusement fait autant (Cf. Andromaque et Mithridate) .
G. Pascal et la Compagnie de Jésus. — Qu'il a été, en somme, injuste envers elle. — Que, sans doute, voulant attaquer le molinisme et la casuistique, il a eu, quoi qu'on en ait dit (Cf. Joseph de Maistre, op. cit.)., raison de s'en prendre aux jésuites (Cf. Brunctièro, Introd. aux Provinc). — Mais que, néanmoins, il a donné de la célèbre Compagnie une idée fausse : à l'entendre (Cf. 5" Prov. : « Sachez donc que leur objet... »), on pourrait croire que les jésuites travaillent exclmivemeîit pour leur Com-
rationnelle. L'article est d'aatant plus intéressant que l'on y retrouve les préjugés classiques du protestantisme à l'égard de ce que l'auteur appelle << la casuistique des théologiens ». Ces préjugés se donnent d'ailleurs plus libre carrière dans un autre article de M. Renouvier, du Principe et des vices de la casuistique cléricale [Critique philosophique du 21 août 1819). — Notons enfin que la question de la Casuistique en morale est une de celles qui devaient être portées à l'ordre du jour du Congrès international de philosophie qui s'est tenu à Paris, à l'occasion de l'Exposition universelle, du 2 au 7 août 1900 : ce simple fait suffirait à prouver combien la pensée contemporaine a dépassé le point de vue de Havet. — Cf. enfin Hogan, Etudes du clergé, trad. de l'anglais par Boudinhon, 1902, p. 285 et sqq.
pagnie, — tandis qu'ils ne prétendent travailler que pour l'Eglise, et que la constitution de leur ordre symbolise, à bien des égards, l'idéal de la vie et de l'anonymat monastiques^ ; — cpie, si parfois, souvent même, ils ont dépassa la mesure, trop sacrifié au but à atteindre et rendu à la cause qu'ils servaient des services singulièrement indiscrets, cela importe peu à l'ensemble de leur œuvre qui est celle du catholicisme lui-même. — Que, d'autre part, leur morale n'est pas aussi complaisante que l'a prétendu Pascal : et celui qui s'astreindrait à suivre l'immense majorité des prescriptions d'un Escobar lui-même, serait plus qu'un « honnête homme » selon le monde, mais approcherait fort de la sainteté; — que les jésuites, bien loin d'abaisser et de dégrader l'idéal chrétien, ont voulu, grâce à la casuistique, « obtenir à chaque moment des cons-
1. La manière, très libre pourtant, dont je parle ici et ailleurs, des jésuites, a, comme je pouvais m'y attendre, scandalisé quelques bons esprits. M. Paul Bourget ayant depuis, dans une lettre qu'a publiée r Action française du 15 mai l'JOO, dit presque la même chose que moi en termes bien plus heureux, je me fais un plaisir de le laisser ici parler : « Pourquoi, demande l'illustre écrivain, en s'adressant à quelques amis imprudents, pourquoi acceptez-vous d'employer, môme en le guilleaiettant, le terme de jésuiliqve dans le sens calomnieux où le prennent les ennemis de cette admirable Compagnie de Jésus, dans laquelle tout hoinine inlelligent des forces sociales, doit respecter un des plus grands exemples qui aient été donnés de la vertu de la discipline !... » On me permettra d'ajouter que ce que je pense aujourd'hui des jésuites, je suis très loin de l'avoir toujours pensé : c'est l'étude des faits, c'est le progrès de la réflexion, c'est peut-être aussi l'expérience de la vie qui m'ont fait changer d'opinion.
l'homme, l'œuvre, l'influence 99
ciences la plus grande approximation réellement possible dans la poursuite de la perfection morale » (Lanson, Litt. franc. ^ p. 449), — et que rien n'est plus conforme à l'esprit même de l'Evangile. — « Les Provinciales, de la 4'' à la 15" inclusivement, ont failli ruiner le crédit moral des jésuites ; mais quelque chose de la religion même y aurait également péri, si le dessein des Pensées futures ne transparaissait déjà dans les trois dernières» (Brunetière. Manuel, p. IGl). — On peut dire que Pascal a créé la légende dn jésuite.
Pourquoi Pascal, en réprouvant avec raison les excès de quelques casuistes, n'a-t-il pas fait ces distinctions nécessaires? — Opposition de la conception individualiste et de la conception sociale de la religion : pour les jansénistes, la religion est essentiellement un instrument de « réformation de l'homme intérieur^ »; — pour les jésuites, elle est une force essentiellement sociale et destinée à le devenir de de plus en plus, — et l'avenir leur a donné raison
1. C'est comme l'on sait, le titre même d'un sermon de Jansénius : Discours sur la réformation de l'homme intérieuv. Ai-je besoin de dire que ces deux conceptions de la religion sont toutes deux légitimes, toutes deux nécessaires, et d'ailleurs parfaitement conciliables au sein du plus pur catholicisme? Voyez à cet égard le Manning de M. de Pressensé. Mais, à mon sens, le grand avantage que présente sur sa rivale la conception sociale, c'est qu'elle est seule capable d'envelopper et d'absorber ce que j'appelle la conception individualiste, tandis que celle-ci est entièrementincapable, — elle l'a historiquement bien prouvé, — de contenir la conception sociale,
(Cf. G. Goyau, A. Pératé, P. Fabre, E.-M. de Voglié, le Vatican^ les, Papes et la civilisation^ Didot, 1895 ; 2" édition populaire, 1902) — Les jésuites ont admirablement senti que le christianisme, pour vivre et pour durer, ne pouvait pas rester ce qu'il était primitivement^ [Cf. V Essai/ on the Development of Christian Doctrine de Newman (1845, traduit en français par M. Jules Gondon, en 18 i8], — A. Firmin (Alfred Loisy), le Développement chrétien cV après Newman [Revue du clergé français, 1"' décembre 1898), — et les remarquables articles de l'abbé Bainvel sur Vidée de VEglise [Etudes religieuses des 5 et 20 janvier 1897, Quinzaine du 16 septembre et du l"" octobre 1899) ; — les jansénistes (comme déjà les protestants au siècle précédent) ont voulu le ramener à ce qu'il était aux premiers siècles; il leur a manqué aux uns et aux
1. On remarquera que cette conception du christianisme, — que Newman a si éloquemment exprimée dans un livre qui fut comme ses adieux à l'Eglise anglicane, et tout à la fois la cause dernière, la justification et le gage irrévocable de sa conversion au catholicisme, — on remarquera, dis-je, que cette conception semble avoir été aussi étrangère à Bossuet qu'à Pascal et aux jansénistes. S'il l'avait eue, les arguments de Jurieu et de Richard Simon ne l'auraient pas trouvé aussi complètement désarmé qu'il le fut en réalité; les parties positives de ses Avertissements aux protestants et de sa Défense de la Tradition et des Saints-Pères en eussent été singulièrement plus fortes, et la valeur apologétique actuelle de son œuvre bien plus considérable. On peut, je crois, lui reprocher d'autant plus justement, — ainsi qu'à Pascal, — de n'avoir pas eu cette idée, qu'un de leurs contemporains, un jésuite, le P. Pélau, l'a eue, et très nettement.
l'homme, l'ieuvre, l'influence 101
autres le sens de l'histoire, «ce puissant esprit évolutionniste » que Renan retrouvait jusque dans la Bible'.
111. La philosophie de Pascal dans les c Provinciales ». — A. La théologie des Provinciales. — Qu'elle est, en gros, celle du jansénisme : négation en fait, sinon en droit, de la liberté, de la grâce suffisante au profit exclusif de la prédestination et de la grâce efficace : « le Christ aux bras étroits ». — Que cette conception a été condamnée comme attentatoire au libre arbitre, par suite à la morale, et par suite à
1. Un passage du Discours sur la Réformation de V homme intérieur fera mieux comprendre ce que j'essaie d'exprimer ici ; et l'on y saisira sur le vif l'état d'esprit des premiers jansénistes à l'égard de toute la tradition antérieure : il est, comme on le verra, sensiblement le même que celui des réformateurs protestants. Jansénius, je le sais, semble ne pas sortir de son sujet et ne pas oublier qu'il prêche à l'occasion d'une « réforme d'un monastère de bénédictins ». Mais comme, au ton et à l'accent, on sent bien qu'il traite une question qui lui tient au cœur ! Gomme il généralise tout de suite ! Comme il a bien l'air de songer à lui-même et à son œuvre !
« Cette conduite de la Sagesse éternelle a, dans lès siècles passez aussi bien que dans le nostre servi/ de guide aux grands liommes du christianisme ; et leur a fait juger quils travailleroient plus utilement s'ils remettoient le plus ancien et le plus célèbre Institut de Religieux dans la splendeur de son origine et de sa naissance, et retraçoient sur la face de cet ordre, qui estoit si défigurée, sa beauté première et naturelle, que s'ils y adjoutoient de nouveaux traits, et des couleurs étrangères.
« Et certes, lorsque l'antiquité se trouve establie par une sagesse toute divine ; qu'elle a esté esprouvée par un long usage de plusieurs siècles; et qu'elle a acquis l'aprobation publique par les bons effets qu'elle a produits, elle doit estre préférée à toute sorte de nouveautés » (p. 9-10).
Fidéequ'il convientde se faire de Dieu (Cf. Lavigerie, Exposé des erreurs doctrinales du Jansénisme ^Leçons faites à la Sorbonne en 1856-1857, Paris, 1860). — Qu'il ne s'agit pas ici de la défendre ; — mais qu'il y a lieu cependant de faire observer :
1° Que, dans les deux dernières Provinciales, Pascal s'écarte de la théologie janséniste, et reprend à son compte, sans peut-être s'en bien douter, la pure et simple doctrine thomiste ^ ;
2° Que la doctrine janséniste n'est après tout qu'une exagération paradoxale de la doctrine chrétienne, qu'elle a pour antithèse vivante la philosophie du xvm" siècle ; — et, s'il est vrai qu'en abondant dans le sens du molinisme pur, on aboutit presque fatalement au déisme, il n'était pas mauvais, en plein xvii" siècle, de rappeler aux jésuites euxmêmes la nécessité de ne pas « évincer le scandale de la Croix».
B. La morale des Provinciales. — Qu'elle est le contraire d'une morale «indépendante», et qu'elle repose essentiellement, plus même peut-être que
1. Sur ces questions si obscures, si complexes, et dans leurfond, insolubles des rapports du libre arbitre et de la grâce, je ne crois pas qu'aujourd'hui encore on puisse consulter un meilleur ouvrage que le Traité du libre ca^hi Ire deBossuet. Voir aussiles principales éditions des Provinciales, notamment les éd. Maynard, Michel, Havet et Molinier et le livre de M. Hatzfeld, p. 193-216.
celle des jésuites, sur la révélation. — Autres caractères de cette morale : intransigeance, austérité, ascrfisme; importance de ce dernier élément (Cf. Boutroux, op. c«7.) ; qu'elle n'admet pas de compromis entre le monde et Dieu. — Défauts qui en résultent : qu'elle n'est pas toujours exempte de pharisaïsme', et qu'on peut lui appliquer la formule
1. Le mut va paraître un peu dur: et il en coûte à mon admiration pour Pascal de le maintenir; mais je ne puis le retirer. Par exemple, dans la 6° Provinciale, Pascal se moque fort agréablement d'une décision du P. Bauny autorisant, ou plutôt excusant « les valets qui se plaignent de leurs gages, d'égaler eux-mêmes, en quelques rencontres, lesdits gages à leur peine»; et c'est à ce propos (pi'il conte l'amusante histoire de Jean d'Alba. Mais, d'abord, Pascal a ici singulièrement « arrangé » le texte du P. Bauny (Cf. éd. Maynard, 1, 294-296). Et à prendre la doctrine en elle-même, si elle peut donner lieu à d'étranges abus et s'il serait tout à fait imprudent de la prêcher dans toute sa généralité (la condamnation qu'Innocent XI en a faite n'a pas d'autre sens), qui niera que, dans certains cas, elle ne soit le bon sens et la justice mêmes? Ainsi en ont jugé les théologiens les plus autorisés (Cf. Haine, professeur à l'Université de Louvain, Tlieologiœ moralis elementa ex S. Thoma aliisque probatis aucloribus, Louvain, 1889, 2° éd., t. 11. p. 75, sqq. ; — Cardinal d'Annibale, Summula iheolof/iœ moralis, 3° éd., Rome, 1894, t. II, p. 199, sqq.; — J. Bucceroni, S. J., professeur de théologie morale à l'Université grégorienne du Collège romain, Instilufiones theolor/ise moralis secundum doclrinam S. Thomœ et S. Alphonsi, Rome, 1893, 2» éd., t. I, p. 243). Pour prendre un exemple précis, soit le « cas » du héros d'un curieux romande Sarcey : Etienne Moret. Le roman, du reste, n'en est pas un à proprement parler ; et l'auteur y raconte, en changeant simplement les noms, la navrante histoire d'un de ses camarades d'Ecole normale, Lamm, qui, de déboires en déboires, devenu secrétaire de Victor Cousin, — on connaît l'avarice sordide du fondateur de l'éclectisme, — n'était payé que de belles phrases et. mourant littéralement de faim, finit par se jeter dans la Seine. A ce pauvre diable, Pascal n'eût pas permis de dérober pour avoir du pain l'une des curiosités bibliographiques collectionnées par son illustre et éloquent maître ; mais la tradition constante des théologiens, moins sévère et plus juste, l'y aurait pleinement autorisé : elle n'ciit pas appelé vol ce qui.
antique : Summum jus, sumnia injuria; — qu'elle est accessible à trop peu d'âmes, et que l'esprit en est plus aristocratique qu'il ne convient à une
de fait, n'eût été que la plus légitime des compensations : co7npeiisatio occulta, disent nos moralistes (Cf. aussi sur toutes ces questions : saint Thomas, Summa theologica, 2, 2; 66, a. b ad 3, — a. 1). La théorie de Pascal, poussée à ses dernières conséquences, pourrait fournir une autorité aussi précieuse qu'inattendue à ce que l'individualisme économique de notre siècle décore du nom pompeux — et douloureusement ironique — de « liberté du travail ». Tant il est vrai que, par toutes les voies, on aboutit à cette conclusion que Pascal, en toute matière, est beaucoup plus préoccupé des droits et devoirs de l'individu que des droits et devoirs de la société. Celui qui a dit avec tant de raison : « Le moi est haïssable », a gardé en lui quelque chose de l'individualisme de l'âge précédent.
P. S. — Le « cas » que j'avais imaginé là pour expliquer et préciser ma pensée s'est posé un jour, — je l'ignorais quand je rédigeais cette note, — sous une forme à peine différente à la conscience de Victor Cousin. Cousin, très désireux, comme l'on sait, dans la seconde partie de sa carrière philosophique, de jouer au Père de l'Eglise, avait voulu obtenir pour son livre du Vrai, du Beau el du Bien, une sorte de brevet d'orthodoxie. Le livre fut déféré à l'Index, et ce fut le P. Perrone qui reçut la mission de marquer les corrections nécessaires. Or voici l'une de ces notes : « Page 3f^6, il est dit qu'un malheureux qui souffre, qui va mourir peut-être, n'a pas le moindre droit sur la moindre partie de votre fortune, qu'il commettrait une faute s'il usait de violence pour vous arracher une obole. Certes la violence n'est pas permise; mais l'enseignement commun des théologiens est qu'en cas de nécessité extrême, prendre à autrui n'est pas une faute, qu'il n'y a pas de vol. C'est à modifier. » Cousin ne put consentir à aucune modification de ce genre, et il dut se passer de l'approbation de l'Index (Cf. Barthélemy-Saint-Hilaire, M. Victor Cousin, sa vie et sa correspondance, 3 vol. Paris, Hachette et Alcan, 189.^). Peut-être avait-il éprouvé quelque frayeur rétrospective, à la pensée qu'il aurait pu être « volé » par son ancien secrétaire !
Je dédie ce que je viens d'ajouter ici à ma note de 1898 à M. Léon Brunschvicg, que j'avais, sans le vouloir, inquiété et scandalisé dans la tranquille sécurité et la parfaite orthodoxie de son libéralisme économique, et qui signale à ses lecteurs les idées « un peu hardies el même dangereuses » par moi exprimées sur cette question dans une très curieuse note de sa grande édition des Pensées (T. 1, p. ci).
L HOMME, l'œuvre, L INFLUENCE 105
morale chrétienne : « Si Pascal conquérait à sa sévérité quelques âmes très pures, il risquait d'en irriter de moins pures, qui sont aussi des âmes » (Brunetière, Manuel, p. 161), — et qu'elle est en un mot une morale de moine. — Que, d'ailleurs, ces défauts sont en parties rachetés par la hauteur, la noblesse de l'idéal moral qu'ils traduisent; — qu'il est impossible de concevoir une véritable morale sans ascétisme( Cf. à ce sujet un curieux aveu de Proudhon dans Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 613) ;
— et qu'enfin l'on ne saurait imaginer un idéal plus élevé soutenu par l'exemple d'une plus belle vie.
— Si la morale de Pascal est une morale stoïcienne, sa vie fut celle d'un stoïcien chrétien.
C. La philosophie générale des Provinciales. — En quel sens, on peut employer le mot philosophie en parlant des Petites Lettres, — et qu'il serait assurément difficile d'en extraire une théorie de la connaissance ou des arguments en faveur de la thèse de l'identité du moi; — mais qu'il ne s'en dégage pas moins une conception de l'homme, de la vie et du monde, conception à la fois très sombre et très haute, — plus morale que métaphysique,
— plus logique ou même géométrique qu'historique: tout en bas, « la masse de perdition », des intérêts, des passions, toutes les misères de la friperie
humaine, tout le vain mouvement, tout le grouillement stupide de la vie matérielle ; — tout en haut, la volonté se hissant péniblement, d'un rude effort, dans la voie d u salut, et çà et là, aux détours du chemin, consolée, soutenue, illuminée par la grâce.