DE LA VALEUR LITTERAIRE DU LIVRE
■ L'Les théories littéraires et la « rhétorique » de Pascal. — Que Pascal a ambitionné la gloire d'écrivain (Cf. Pensées, M. 124, — B. 150), non pour ellemême, mais parce qu'il savait la valeur persuasive du style. — Que, de plus il s'était fait toute une théorie de l'art d'écrire : curieux témoignages à cet égard de M'"" Périer (éd. Brunschvicg, p. 17), des auteurs de la Logique de Port-Royal (3- partie, chap. XIX, 6) ; — grand nombre de pensées relatives à ce sujet (Cf. la 1'" section de l'éd. Brunschvicg), — et que, d'après Et. Périer [id., p. 305), Pascal devait commencer son Apologie en exposant « quelles sont les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes ». — Qu'il y a donc lieu d'étudier la « rhétorique » de Pascal (Cf.
G. Michaiii, la Rhétorique de Pascal, dans la Revue de Fribourg du 25 juin 1898, ou op. cit., p. 246- 259 — et E. Boutroux, l'Art de peruiader daprès Pascal, dans la Revue des cours, du 12 mai 1898^). Que cette question a toujours beaucoup préoccupé Pascal : déjà dans VEsprit géométrique (voir la VIP Leçon), il cherchait à déterminer les fondements jo/izVo.sojo A z^?/e.9 de r « art de persuader » ; — ici, dans les Pensées (Cf. M. 701, — B. 29 ; — M. 353,
— B. 26 ; — surtout M. 989, — B. 16), il se place à un^ppint de vue plus \n'0]^Temeni psychologique, et son enquête l'amène à ces conclusions : « Il faut se renfermer, le plus qu'il est possible, dans le simple •naturel..., et faire essai sur son propre cœur du tour que Von donne à son discours , pour .. . s'assurer que r auditeur sera comme forcé de se rendre. »
— Des rapports de la rhétorique de Pascal avec celle de Bossuet, de Molière et de La Fontaine (Cf. Brunctière, le Naturalisme au XV fP siècle. Et. crit., t. I, 2' éd. et sqq.), et avec celle de saint François de Sales (Cf. F. Strowski, op. cit., p. 340-246).
' Psychologique dans ses fondements, — naturaliste dans ses moyens, — pragmatique dans son objet, telle est la « rhétorique » de Pascal.
1. Voir aussi E. Faguet, les Idées littéraires de Pascal (Revue des cours et conférences du 13 décembre 1900).
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II. La langue et le style des «. Pensées ». — Les Pensées sont le commentaire perpétuel des théories de Pascal sur le style.
A. La langue des Pensées et ses princii)aux caractères. — Et d'abord qu'il nous faudrait un Lexique de la langue de Pascal (Cf. les trayaiix provisoires de Cousin, Éhuies sur Pascal; — Haase, die Si/ntax Pascals; — et Margival, éd. des Pensées). — Pascal semble s'eMre contenté, en général, du vocabulaire contemporain, mais il a toujours pris les mots qu'il emploie dans leur sens rigoureusement étymologique : netteté, vigueur et propriété qui en résultent. — Les emprunts faits aux vocabulaires techniques des métiers, du jeu ou des sciences, et au langage populaire (gueux, marmiton, goujat, etc.); — que Pascal a eu avant tout l'horreur de la périphrase et Pamour du mot propre, et qu'il aurait pu s'appliquer le mot de Saint-Simon : u Je ne suis point un sujet académique. »
Des libertés prises par Pascal avec jasyntaxe régulière (Cf. Margival, op. cit.) : les phrases coupées, — les brusques changements de constructions, etc. ; — que ces libertés n'ont pour objet que de figurer avec plus de fidélité et d'exactitude le mouvement passionné et hardi de la pensée. — Jusqu'à quel point, d'ailleurs, si Pascal avait pu
achever et corriger son œuvre, aurait-il conservé cette brusquerie de tours et cette familiarité de langue qui ont un peu effarouché les éditeurs de Port-Royal? — qu'on ne pourrait, comme écrivain, l'assimiler entièrement à Saint-Simon; — qu'il ne faut pas oublier que les Pensées sont, pour la plupart, écrites en style de notes, à la manière d'un certain nombre d'ouvrages d'Aristote, V Éthique à Nicomaqiie ou la Poétique, par exemple, — et qu'il faut, pour en parler, songer toujours aux Provinciales.
Les variantes des Pensées (Cf. surtout l'éd. Michaut et la grande éd. Brunschvicg), — et intérêt que présente cette étude : scrupules infinis, sévérité critique et sûreté du goût de Pascal; — que la forme littéraire, chez lui, est toujours en progrès, et, qu'à la différence de Buffon, par exemple (Cf. Flourens, des Manuscrits de Buffon, 1859), ses corrections sont toujours heureuses (Cf. Antoine Albalat, les Corrections manuscrites de Pascal dans la Quinzaine du 16 janvier 1903 ou dans le Travail du stijie enseigîié par les corrections manuscrites des grands écrivains, Paris, Colin 1903).
Fièrc probité, « plénitude » et «. densité » de la langue parlée par Pascal. — Qu'elle est à la fois très classique et très personnelle; — que la volonté et la nature y ont eu toutes deux leur part, et qu'on ne saurait imaginer une forme plus naturelle, dans
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toute la profondeur et dans tous les sens du moL
\By Qu'il faut essayer de définir de plus près la nature propre du style de Pascal et de son tempérament d'écrivain. — Un mot très juste de M. Boutroux sur ce style : « Le raisonnement y est très serré, en même temps que la forme y est très concrète » [Rev. des cours, p. 393). — Le style de ' Pascal est en effet admirable, selon un mot de lui (M. 21, — B. 36) pour « remplir tous nos besoins » : l'intelligence, l'imagination, les sens même. Rien qui donne plus à penser qu'une page de Pascal, et en même temps, rien qui soit plus précis, plus coloré, plus réaliste même par endroits (Cf. Pensées, l- M. 601, — B. 82); — nous y trouvons l'union intime de la dialectique et de l'imagination ; — c'est un style de penseur en même temps que d'artiste, i un style à^ poète-logicien, suivant un mot de M. Jules Lemaître sur Taine. — Comparaison à cet égard du style de Pascal et de celui de Taine : il y a sans doute dans celui-ci quelque chose de moins aisé, de plus voulu, de plus luxuriant surtout : le romantisme n'a pas impunément coulé entre les deux; mais les procédés et la substance intime a'en sont pas moins sensiblement les mêmes; et il me paraît peu douteux que Taine ait beaucoup étudié Pascal •.
1. Pour faire porter la comparaison sur un point précis, je renvoie à une belle page du Voyage aux Pyrénées (p. 337-340), où
V IIL^ La diversité littéraire des " Pensées ». — Du mot de Pascal : « L'éloquence continue ennuie»,
— et qu'au lieu de s'astreindre, dans son Apologie, a la forme démonstrative ou didactique, en honneur parmi les apologistes ordinaires, il se proposait, semJîle-t-il, de varier le ton et la forme de son œuvre à l'infini et d'user de toutes les ressources de son art : il y eût probablement introduit des lettres (Cf. M. 58, 61, 62, -^ B. 248, 247, 246), des dialogues, peut-être même des « pensées » (Cf. B. 18,
— M.770; — B. 116, —M. 624, etc.); — combien, au simple point de vue littéraire, il est regrettable qu'il n'ait pas achevé son livre. — Il m'est impossible de souscrire au mot de Sainte-Beuve : (c Pascal, admirable écrivain quand il achève, est encore plus admirable quand il est interrompu. »
Que, d'ailleurs, cette variété de ton et de forme
Taine reprend à son compte et développe les céléhres Pensées de Pascal sur les deiir infinis et sur le roseau pensant : la communauté d'inspiration et rimitation môme s'y traduisent jusque dans la l'orme. — Le passage dont il s'agit ne figurait pas dans les deux premières éditions ilu Voyarje aux eaux des Pi/ré?ie'es (18.jo-1856). — A l'appui de l'opinion (|ue Taine a beaucoup étudié Pascal, M'"° Taine a bien voulu me communiquer ce passage d'une lettre, publiée depuis, de Taine à Prévost-Paradol (l''' septembre 1848) : « T'estimes-tu assez peu, lui disait-il, pour confier ta vie aux hasards d'une opinion douteuse? El ne sais-lu pas que le doute, si ce n'est celui de Pascal^ est une lùchelé ? » « Trente ou fiuarante ans plus tard, ajoutait jM""" Taine, lorxju'il voulait faire l'éducation littéraire de ses neveux ou de ses enfants, il leur donnait alternativement à faire l'analyse des discours de Macaulay, des sermons de Bourdaloue et des Provinciales de Pascal. »
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transparaît très suffisamment dans les Pensées, telles qu'elles nous parvenues. — On y trouve des scènes de comédie à la La Bruyère (M. (JOl, — ' ' B. 82: « Ne voyez-vous pas... »); — desa maximes » ( qu'a dii envier La Rochefoucauld, — des « méditations » ou fragments de sermon dignes de Bossuet (Cf. [M. 898, — B. 194] le passage : « Je ne sais
qui m'a mis au monde » avec la célèbre mrdi-
tation de Bossuet sur la brièveté de la rie), — des fragments de poésie stoïcienne (Cf. la pensée du ^ roseau pensant avec YHijmne de Cléanthe), etc. — Que la plupart de ces qualités se retrouvent comme fondues dans le célèbre morceau sur les flenx infinis : étude littéraire de cette page.
On a parlé (Brunetière, Manuel, p. l(]4j « du sentiment de l'obscur dans la prose de Pascal » : • admirable justesse du mot; — mais ne pourrait-on pas aller plus loin encore, et, si l'on songe au mélange constant de lumière et d'ombre qui se fait dans les Pensées, ne pourrait-on pas parler du cjair-ohsçm àe Pascal ? — Pascal et Rembrandt : que tout, ou presque tout ce qu'on a dit de la peinture de Rembrandt, on pourrait le dire de la prose de Pascal (Cf. surtout Fromentin dans les Maîtres d'autrefois et Taine dans la Philosophie de l'art) : tous deux, par exemple, ont étroitement uni un réalisme hardi de pensée et d'expression à un ardent
spiritualisme; tous deux ont admirablement senti et rendu la poignante mélancolie de la destinée humaine ; et leur œuvre à tous deux est comme pénétrée et dominée par la préoccupation de l'audelà et par l'idée de la mort*. Rembrandt est le peintre dont Pascal est le poète.
IV. Le lyrisme des « Pensées ». — Que le mot poète n'arien d'exagéré quand on parle de Pascal (Cf. entre autres les pensées M. 889, B. 206; — M. 171, B. 210;
— M. 492, B. 212). — Du poète, il a l'image, — le mouvement, — le « frisson », l'accent personnel et '^ intime. — Peut-on, à propos de Pascal, évoquer le grand nom de Shakspeare? — Que si le propre de l'imagination shakspearienne est d'être à la fois, ou tour à tour, dramatique et lyrique (Cf. par contraste l'imagination de Hugo, essentiellement
1. Ce que je dis là de Pascal, on pourrait le dire aussi, dans une certaine mesure, de Bossuet. L'œuvre de Bossuet, elle aussi, est dominée par la pensée de la mort : mais, chez lui, cette pensée est à chaque instant adoucie et corrigée par l'idée de la Providence : or, cette idée, éminemment consolante, et -dont les contours s'adaptent si bien à la parfaite santé morale et physique de Bossuet, à son tempérament d'homme d'action et de gouvernement, Pascal ne la nie pas, tant s'en faut; mais il faut bien reconnaître qu'elle ne lui est pas très familière. Le dogme du péché originel, • de la corruption foncière de l'homme, attire \lavantage ses regards, > s'impose davantage à ses méditations. Je ne crois pas, certes (voir plus loin), que le pessimisme soit le derniei^mot de Pascal; mais,
— et la maladie n'y a sans doute pas nui, — il est par nature plus pessimiste que Bossuet. Je ne sais si le mot •môme de Providence, qui est prononcé à deux ou trois reprises dans la Lettre sur la rnovl de son père, se trouverait, — M. Brunetière en a déjà fait la remarfiue, — même une seule fois dans les Pensées.
lyrique, celle de Molière, essentiellement dramatique), tel est bien aussi le caractère de l'imagination de Pascal ; — rappel du mot de Taine sur Shakspeare : « Il avait l'imagination complète «^ — Que, dans les Pensées, c'est l'inspiration lyrique, qui domine, et que l'état d'inachèvement où nous sont parvenus ces fragments d'une sorte de Journal intime, n'en est pas la seule cause : — caractère personnel de la j;eligion de Pascal : s'il a entrepris son Apologie, c'est sans doute et avant tout pour « convertir » les autres; mais c'est aussi pour se satisfaire lui-môme ; du moins, il ne peut s'empêcher de s'intéresser de tout son être à son œuvre et d'y mêler toute son àme frémissante; — joignez à cela l'aisance avec laquelle il sait se déprendre de luimême pour entrer dans l'âme d'autrui, et l'ardente sympathie chrétienne qu'il éprouve pour l'incrédule qu'il veut amener à Dieu, eniin son habitude constante de « faire essai sur son propre cœur » des arguments à employer; — et que ce sont là,
1. On a souvent rapproché la pensée célèbre : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais » des « méditations » d'Hamlet au cimetière d'Elseneur. — M. Faguet (XVII' Siècle, dernière édition, p. 197) rapproche ingénieusement de certaines edusions du Mystère de Jésus : « Je pensais à toi dans mon agonie, jai versé telles gouttes de mon sang pour toi », ce passage du Fcnist de Marlowe : « Voyez! Le sang du Christ ruisselle à plein ciel; une goutte de ce sang me sauverait. 0 mon Christ ! » Or, comme l'a dit encore Taine, « Marlowe est à Shakspeare ce que Pérugin est à Raphaël ».
semble-t-il, les principaux éléments dont se compose le lyrisme des Pensées.
Supposons maintenant que toutes ces qualités d'écrivain, au lieu de traduire des observations morales, des argumentations passionnées, s'emploient à exprimer les choses les plus ineffables de l'émotion religieuse, les ravissements de laj)rière ou de l'extase, une sorte de dialogue surnaturel entre l'âme et son Dieu, alors tout le lyrisme contenu éclate, — et l'on a l'admirable Mystère de Jésus.
V. De la place des <( Pensées » dans l'histoire littéraire. — Ces simples matériaux d'une Apologie de la religion chrétienne mettent Pascal au premier rang des plus grands poètes religieux, tout à côté de Milton et de Dante, de sainte Thérèse et de l'auteur de V Imitation, de Bossuet et de Hugo'. — 11 est, chez nous, le premier en date et non le moindre (avec Bossuet et Chateaubriand) de nos trois grands poètes religieux en prose. — Et si l'on voulait littérairement définir les Pensées, peut-être pourrait-on les appeler le poèuie lyrique du christianisme janséniste.
1. Un poète contemporain, plus proche parent assurément de Villon que de Lamartine, mais qui a eu ses heures de mystique inspiration, Paul Verlaine, a écrit un jour telle pièce de vers qui n'est pas indigne d'être comparée au Mystère de Jésus lui-même. Voir dans Sar/esse la pièce qui commence par ces mots: «Mon Dieu m'a dit... »