LA LIGNÉE DE PASCAL
Que les belles et ingénieuses pages de Sainte- Beuve, dans son Port-Royal, sur ce qu'il appelle (( le convoi idéal de Montaigne » en auraient appelé d'analogues et de correspondantes sur « le convoi idéal de Pascal », et que ce sujet aurait dû tenter le critique-poète des Lundis^. — Qu'il y a lieu d'y suppléer en étudiant, à travers l'histoire littéraire et morale, la ligni'c de Pascal. — Intérêt non seulement imaginatif et poétique de cette étude, mais critique et presque scientifique : si, en effet, comme le voulait déjà Sainte-Beuve, l'un des objets de la critique est de déterminer et de constituer les « familles naturelles d'esprits », il n'est pas inutile de rechercher à quelle « famille naturelle d'esprits » appartient Pascal : nous nous rendrons ainsi mieux compte de la place à laquelle il a droit dans « l'ordre de l'esprit » et dans « l'ordre du cœur »; et le jugement définitif que nous aurons à porter sur son
compte aura quelque chose de plus précis, de plus nuancé et, si l'on peut dire, de plus vécu.
Pour nous servir de guide dans notre enquête, recueillons d'abord quelques-unes des^jensées qui ,. nous paraîtront exprimer le plus fidèlement l'état [ habituel d'esprit et d'âme de Pascal : Cf. entre autres les pensées 174 (M., — B. 347) : « Le roseau J pensant » ; — (M. 898, — B. 394) : « L'hmnjQrtalilé de l'âme est une chose... ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute... »; — (M. 226, — B. 67) : « La science des choses extérieures... » ; — et re- '^ cherchons les principaux de ceux à qui des pensées ' de cet ordre ont été le plus familières.
L Dans l'antiquité classique. — Qu'il y a eu des âmes pascaliennes avant Pascal, et qu'il faut au moins en rappeler quelques-unes.
A. Chez les Grecs, il ne semble pas qu'on en puisse trouver à proprement parler : Socrate lui-même, le « fondateur de la science morale » (Boutroux), Platon, le chef de chœur des idéalistes, ne sauraient être rapprochés de Pascal : il. leur manjgue, comme à presque tous les Grecs, l'inquiétude morale et religieuse, la sensibilité profonde, le souci des autres, le sentiment du tragique de l'existence :les rk Grecs ont été un peuple trop heureux. — Une page
de Renan à ce sujet {Saint Paul, p. 203-205; — Cf. aussi dans les Souvenirs d'enfance la Pîière sur l'Acropole) *. — Pour trouver chez eux quelque chose dfi^îascajie^n, ce n'est pas aux philosophes qu'il faut songer-, mais aux tragiques, à Eschyle, à l'inquiet Euripide, et il semble que Pascal eût été moins dépaysé parmi ces derniers.
B. Que les Romains, inférieurs aux Grecs à tant d'égards, leur ont été pourtant bien supérieurs pour le sérieux, le sens moral et religieux : race moins intelligente, moins fine, moins artiste, mais plus éprise de réalité positive et d'action sociale ^ (Cf.
1. Cette façon de concevoir le génie grec a été contestée, je le sais, notamment par M. Jules Girard dans ses pénétrantes études sur le Sentiment religieu.r en Grèce. Je crois cependant qu'elle correspond assez exactement à l'ensemble et à la généralité des faits, et je suis heureux de pouvoir invoquer à l'appui de cette opinion l'autorité de l'un des hommes qui, de nos jours, ont le mieux connu, le plus vivement senti et le plus délicatement exprimé les incomparables beautés de l'art hellénique, M. Maurice Croisai (Hist. de la lilt. grecque^ t. i, p. 18-20). Je me dispenserai ici de faire l'éloge d'un ouvrage devenu justement classique en naissant, au même titre que les célèbres Histoires de Grote et de Curtius.
2. On notera que les principaux fondateurs et représentants du stoïcisme grec, Zenon, Cléanthe, Ghrysippe, ne sont pas des Grecs d'Europe. Et, d'ailleurs, les vrais stoïciens, ce seront ceux de l'époque romaine.
3. On pourrait se demander si, à l'époque de la Renaissance, il n'a pas été très heureux pour l'Europe moderne, et en particulier pour la France, qu'après un moment d'hésitation, on se mit définitivement à l'école de Rome plutôt que de la Grèce. Les Grecs, j'en ai peur, ne nous auraient guère appris qu'à jouir de la vie. Pour ma part, je serais très tenté d'attribuer, au moins en partie, à ce que Rurckhardt appelle la latinisation de la culture l'incomparable splendeur de notre xvii' siècle français.
G, Micliaut, le Génie latin, Paris, Fontemoing, 1899), ils ont connu des sentiments qu'on pourrait croire tout modernes : la mélancolie, par exemple; Cf. Virgile : facilité qu'a eue le moyen âge à le christianiser; — Pline l'Ancien : sombre pessimisme de certaines de ses pages. — Mais de tous les Latins de l'époque classique, celui qui se rapprocherait le plus naturellement de Pascal, c'est Lucrèce : celui-ci a beau être épicurien, matérialiste, athée, peu importe : la philosophie est pour lui ce que la religion est pour d'autres, et il y a trouvé « l'apaisement de son inquiétude » ; obsédé comme Pascal par le problème de la destinée, il a embrassé la doctrine d'Epicure avec une sorte de sombre enthousiasme, et déployé pour la divulguer un véritable zèle d'apostolat. — La manière dont il pose les questions et dont il les tranche est l'opposé de celle de Pascal; mais la disposition d'âme est la même, et il semble qu'ils se seraient tous deux compris et entendus (Cf. sur tout ceci de très ingénieuses et fines remarques dans l'excellente //?.s7. de la litt. ht. de M. R. Pichon).
Plus tard, le stoïcisme introduit à Rome ot y trouvant un sol singulièrement propice, y fit de très remarquables progrès : ce fut à Rome que s'acheva l'évolution de la doctrine, et que d'une métaphysique et d'une logique, elle devint exclusi-
L HOMME, L CEUVRE, L INFLUENCE . 241
vement une morale. — Qu'il n'y a gas de philosophiejuise rapproche davantage de celle de Pascal que la philosophie stoïcienne, et qu'il n'est pas étonnant que les âmes qui s'en sont nourries soient à rapprocher de la sienne. — Sénèqiie : que ce fut, sans doute, une âme assez faible et bien inférieure à Pascal, mais qu'il y a eu pourtant en lui une inquiétude, un noble souci de la pratique et de la moralité qui autorisent le ra[)prochement, et qu'ils ont eu tous deux une évolution morale analogue : Senèque a eu sa double « conversion », comme Pascal (Cf. G. Boissier, la Religion romaine^ — et R. Pichon, op. cit.).
Epictète : le Manuel et les Eiitretiem (Cf. les éditions Fouillée et Guyau du Manuel) ; — il n'a rien innové à proprement parler, mais il a développé et condensé en des formules inoubliables le côté moral et pratique de la doctrine ; — et il a exercé sur la pensée de Pascal une influence encore insuffisamment étudiée (Cf. VEnlretien avec Saci et les Pensées^ passim) : « cet Epictète que vous admirez tant vous-même», disait Voltaire à Pascal (/? 6^ />m;vjr«é?.v sur les Pensées); — mais que, tout en admirant beaucoup Epictète et en s'inspirant même de lui, Pascal l'a vivement combattu et qu'il semble avoir pressenti tout ce que l'orgueil stoïcien allait fournir bientôt d'arguments aux partisans plus ou moins
déclarés de la (( morale indépendante' ». — Que le stoïcisme et la personnalité d'Epictète ont quelque chose d'un peu trop hautain, sont trop peu imprégnés de vraie c/iarifr pour que, en dépit des affinités réelles, on puisse l'identifier absolument avec Pascal; et qu'il y a, d'ailleurs, dans l'antiquité une àme de stoïcien aussi, qui nous paraît plus proche encore de celle de Pascal : c'est Marc-Aurèle, (( l'àme la plus noble de l'antiquité » (Taine) [Cf. le bel article de ce dernier dans les Nouveaux Essais de critique et crhistoire^ et le livre de Renan] : que Marc-Aurèle a bien adouci et humanisé la doctrine d'Epictète ; — les Pensées : circonstances douloureuses où elles ont été écrites, et que cela les rapproche encore de celles de Pascal : accent pascalien de certaines d'entre elles : u La durée de l'homme est un point... Qui peut le sauver? une seule chose, la philosophie. »
II. Dans l'antiquité chrétienne et au moyen âge. ^' A. " Une seule chose, la religion », diront les chrétiens. — Un mot de Vinet sur le christianisme, qu'il appelle « un stoïcisme divinisé », j'ajouterais volontiers : et démocratisé ', — et qu'au sein du
1. L'attitude de Pascal à l'égard d'Epictète et des « stoïques » comme il dit, est sensiblement analogue à celle de Jansénius dans YAugustiniifi (Cf. surtout la première partie, De ksêresi pelagianoi, lib. IV) ù l'égard des doctrines de Portique.
christianisme, on trouvera beaucoup plus d'âmes sœurs de celle de Pascal. — D'abord, saint Paul, le sombre théologien de la grâce, l'apôtre infatigable, « le plus convaincu des logiciens, et le plus profond, le plus onctueux, le plus médullaire des mystiques » (Scherer) : que Pascal en est nourri, ainsi que tous les jansénistes.
Parmi les apologistes et Pères de l'Église latine, il en est plus d'un qui fait aussi songer à Pascal : le violent Tertullien ; Arnobe, l'inventeur dejjargument du pari, et de bien d'autres qui ont passé dans les Pensées; surtout peut-être cet ardent et inquiet saint Jérôme, et aussi saint Augustin dont l'évolution religieuse et morale (Cf. les Confessions) serait à rapprocher de la sienne : que celui qui connaîtrait bien tous ces apologistes et Pères latins pourrait faire avec Pascal de curieux et instructifs rapprochements (Cf. Nourrisson : /es Pères de r Église latine ; — G. Boissier et R. Pichon : op. cit.).
B. Que c'est peut-être surtout au moyen âge que Pascal trouverait des frères ou des ancêtres : aucune autre époque que cette époque de foi profonde, ardente et mystique n'a pris plus constamment pour devise la célèbre parole : « La science des choses extérieures... » — Que les œUvres les plus
caractéristiques du moyen âge évoquent tout naturellement le souvenir des Pensées: Vlmitation (Cf. passi?n, et le chap. intitulé : De la coti'uption de la nature et de V efficace de la grâce divine, liv. Ill, ch. 55) ; — Y Horologitim sapientix du mystique allemand Suso (voir la traduction de ses Œuvres mystiques, par le P. Thiriot, 2 vol. Lecoffre, 1899), l'œuvre de saint Bernard (Cf. abbé Yacandard, Saint Bernard dans la collection la Pensée chrétienne, Paris, Bloud, 1904, etc.), etc.
m. Dans les temps modernes. — A. Avant Pascal, — Que certains côtés de Calvin, mais surtout de Luther, nous font penser à l'auteur des Provinciales et des Pensées; et à ce sujet, des rapports du mysticisme et de l'hérésie.
La renaissance dusLoïcisme dans la seconde moitié du xvi' siècle : Juste-Lipse et surtout Du Vair et leur stoïcisme évoluant vers le christianisme.
Les fondateurs du jansénisme : Jansénius et surtout Saint-Cyran : pureté et austérité de leur morale, leur humilité en face de Dieu, leur roideur et leur intransigeance à l'égard des hommes.
B. Après Pascal. — Bo^suet (Cf. surtout le fragment sur la brièveté de la vie, les Méditations et les Élévations) : du lyrisme et du mysticisme de Bossuet. — Bourdaloue,« la vivante réfutatioiTdes
l'homme, l'œuvre, l'influence 24b
Provinciales » (Cf. A. Feiigère : Bourdaloue, sa prédication et son temps, Paris 1874, et Brunetière, art. cit. sur Bourdaloue). — Parmi les laïques, on peut citer surtout au xvii" siècle : Racine (sa poésie religieuse, — le jansénisme de Phèdre); La Bruyère (pessimisme relatif et inquiétude morale). — Qu'il serait facile de trouver au xvii" siècle bien d'autres âmes de la famille de Pascal [(Cf. dans Cournot, op. cit. (t. I. p. 333, sqq.)] le chap. intitulé : Considérations générales sur la disposition religieuse des esprits au x\if siècle, — et l'excellent Choix de lettres du xvif siècle de M. Lanson), — et qu'en dépit de l'opposition des doctrines, Spinoza (comme Lucrèce) a quelque droit à ne pas être oublié dans une rapide énumération (Cf. Brunsclivicg-, Spinoza, Paris, 1894, et Delbos, le Problème m,oral dans la philosophie de Spinoza et dans riiistoire du spinozisme, Paris, 1894.)
Combien sont rares au xviii^ siècle ceux qui méritent d'être comptés parmi la lignée de Pascal, — et pourquoi : singulière décroissance de la préoccupation religieuse et morale, — progrès du voltairianisme, — rareté des âmes qui ont une vie intérieure (Cf. Lanson, Choix de lettres du xvni" siècle). — Vauvenargues : est-il vrai, selon le mot de Sainte-Beuve, qu'il soit « un Pascal adouci et non affaibli » ? et un Pascal « adouci » n'est-il pas un
Pascal « affaibli»? — Rousseau : que c'est, sans doute, lui faire beaucoup d'honneur que de le rapprocher de Pascal, mais qu'il en est tout de môme infiniment plus près que Voltaire. — Kant : étrange méprise des éclectiques sur son compte et qu'il n'est pas plus un « sceptique » que Pascal; — prédominance en lui de la préoccupation morale, et que la Critique de la raison pratique est le point culminant de son œuvre (Cf. Th. Ruyssen, Kant^ dans la Collection des grands philosophes, Paris, Alcan, 1900); — quelques mots sur la philosophie religieuse de Kant'.
Qu'il y a eu en France au xix" siècle toute une lignée de pascaliens : Chateaubriand : injustice du mot de Sainte-Beuve sur lui {« un Épicurien qui a l'imagination catholique »), et qu'il n'est pas aussi loin de Pascal qu'on l'a cru quelquefois; — Joubert; — peut-être Senancour"(Cf. sur lui lo livre
1. L'évolution de la philosophie religieuse de Kant a été récemment étudiée avec beaucoup de précision, de conscience et de finesse par M. Paul Festugière dans trois articles des Annales de Philosophie chrétienne (mai, juin et août 1899) sur Kant et le problème religieux, articles qui devaient servir de préface à une traduction, restée malheui'eusement inédite, de quatre opuscules de Kant sur ce sujet. Ceux qui ne connaissent de Kant que les trois Critiques y apprendront bien des choses. Sait-on, par exeuiple, quand on n'a pas lu Das Ende aller Dinge, élude ([ui parut au mois de juin 1194, dans la Berliner Monalssclirift, que le dernier état de la pensée religieuse de Kant n'était pas sensiblement difl'érent de celui de Chateaubriand écrivant six ans plus tard le Génie du Ctiristianisme ?
2. Un « senancouriste» de plus vieille date que moi, le bien regretté
l'homme, l"(Edvre, l'influence 247
de Levai lois et dans le Journal de Gen«)ve des 7 et 14 novembre 1897, deux articles de M. A. Sabatier, intitulés : l Évolution religieuse d'un épicurien) ; — Maine de Biran : son évolution du sensualisme au stoïcisme et du stoïcisme au christianisme^ (Cf. Du Vair, et dans les Mélanges de critique religieuse d'E. Scherer, l'étude intitulée : la Conversion d'un stoïcien) ; — Lamennais (Cf. VEssai, passim, la Correspondance, et surtout les admirables Réflexions sur VJmitation; — un mot de Lamartine sur lui (lettre au comte de Virieu, 4 mai 1819) : « c'est Pascal ressuscité » ; — Newman : son élévation religieuse ; un Pascal plus tendre, une âme ardente et profonde; — Vigny : son pessimisme et son stoïcisme (Cf. les Destinées et le Journal d'un poète) : « Qu'on se figure un Pascal sans le pari, qui ne veut point parier, et qui est convaincu que les dés sont pipés - »
Joseph Texte m'écrivait que ce rapprocliement lui paraissait douteux; je le laisse subsister pourtant, non par entêtement, mais pour qu'on le puisse contester.
1. 11 est regrettable que tous les moments de cette curieuse évolution nous soient encore imparfaitement connus. Les publications déjà citées d'Ernest Xaville et de Mayjonade ont le tort d'être incomplètes et trop fragmentaires, et il existe encore bien des papiers inédits de Maine de Biran à Genève et à Périgueux.
2. Le rapprochement avec Pascal s'est imposé à tous ceux qui ont étudié d'un peu près Alfred de Vigny. Voici, par exemple, quelques lignes du Journal d'un poêle qui seraient dignes de figurer parmi les Pensées : « Je sens sur ma tête le poids d'une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur, mais ignorant la faute et le procès, je subis la prison. J'y tresse de la paille, pour
(Faguet, XIX" Siècle, p. 129); — Joiiiïroy : gravité mélancolique et probité de sa pensée, et qu' « on ramenant toute la philosophie au problème de la destinée humaine, il cherchait le salut sous un autre nom » (Taitie) ; — (Cf. sur Jouffroy l'étude des Philosophes classiques, le livre de M. Ollé-Laprune, Perrin, 1899, et les études de M. Lair, dans les Comptes rendus de r Académie des sciences morales, nov. 1898); — Vinet : qu'il a bien des traits communs avec Pascal (son élévation morale, son souci de la vie intérieure, ses misères physiques, l'état d'inachèvement de son œuvre i); — Scherer : son scepticisme douloureux et inquiet (Cf. ses études sur la Crise actuelle de la morale, l'Avenir de la religion, etc.), et que Sainte-Beuve a pu dire de lui qu'il était « une variante de Pascal »; —
l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. » (1832). — « Consolons-nous de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée même, et (jue, cette jouissance, rien ne peut nous la ravir. » (1834).
1. N'aurais-je pas dû, ici, faire une toute petite place à Amiel? J'y avais d'abord songé ; mais, après réllexion, il m'a paru que l'on pouvait s'en dispenser. Il y avait décidément trop à'éqotisme dans le « cas » d'Amiel ; il n'était pas assez convaincu que « le moi est haïssable » ; à lire son fameux Journal inliine, on y sent un peu « l'homme » sans doute, mais aussi et peut-être surtout « l'auteur », et, ce qui est plus grave, l'auteur « raté ». Amiel a été par excellence le psychologue et le moraliste de l'impuissance. Et il me semble que nous voilà un peu bien loin de Pascal. — Au reste, je n'ai pas eu la prétention d' « épuiser » le sujet; et l'on pourrait aisément, surtout si l'on voulait sortir de France plus que je ne tenais à le faire, allonger presque à l'infini la liste nécessairement très brève et incomplète que je donne ici.
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Taine (voir plus haut) : que son œuvre donne une idée tr^s imparfaite de sa nature morale; mais que, une fois prévenu, on y retrouve l'homme qui avait fait de Marc-Aurèle son livre de chevet.
En ce qui concerne nos contemporains, il serait un peu hasardeux de vouloir trop préciser et d'énumérer les noms et les œuvres qui seraient à rapprocher de Pascal; mais on peut au moins dire que le problème religieux et moral n'obséderait pas tant d'âmes à notre époque, si quelques-unes d'entre elles n'avaient pas quelque affinité avec celle de l'auteur des Pcuftées.
IV. Conclusion. — On n"a pu qu'effleurer ici un très beau sujet ; mais deux ou trois observations en ressortent qui ont bien leur importance :
1" Ceux auxquels dans l'antiquité on songe le plus naturellement pour associer leur mémoire à celle de Pascal, ce sont les stoïciens; — qu'évidemment, la lecture et la méditation d'Épictète n'y ont pas nui; mais Pascal, comme tout le monde, n'a subi que les influences qu'il était comme prédestiné à subir; et la disposition stoïcienne comme la disposition épicurienne, sont si bien des dispositions primitives de l'âme, qu'on trouve des épicuriens et des stoïciens, au sein même du christianisme : Pascal, lui, est de la famille dejjtQïci(ms diLchristianisme ;
2" Il est aussi de la famille des mystiques : que le mot mysticisme semble être celui qui exprime le mieux le fonds de la nature morale de Pascal, et que l'admirable Mystère de Jésus n'a pu être écrit que par un frère intellectuel et moral de saint Bernard, de sainte Thérèse et de l'auleur inconnu de V Imitation.
3° Enfin, il est à noter que la plupart (après Pascal), de ceux que nous avons cru pouvoir ranger dans la lignée de Pascal, ont subi son influence et ont écrit sur l'auteur des Pensées des pages remarquables, et qui resteront : que cela tient à ce qu'il représente à un haut degré le stoïcisme et le mysticisme chrétiens. — Pascal est un type : il résume en lui une foule d'idées et d'aspirations; il est peut-être le plus grand de ceux par lesquels l'âme stoïque et mystique a trouvé son expression littéraire^ ; et les Pensées resteront le livre de prédilection de tous ceux qui, s'élevant au-dessus des réalités passagères, seront éternellement hantés par le tragique problème de la destinée humaine.
1. M. Bourget dit de son côté : « Pascal, lui, n'est pas seulement le janséniste exalté, le plus brûlant dévot de cette brûlante église; il est l'âme religieuse clans ce qu'elle a de plus tragi(|ue et déplus épouvanté » {op. cit., p. 21). L'expression est un peu trop romanti<iue peut-être, mais l'idée est fort juste.