Voir Cinquième Semaine, 8* Élévation
que l'on doit observer, il leur dit, avec une agréable naïveté: a Si Notre-Seigneur faisait la visite de oe monastère pour voir si le silence est bien gardé, et qu'il entrât dans les lieux où il doit être gardé, hélas ! qu'est-ce qu'il y trouverait ? Là, deux petites amies, et ici trois autres en peloton, occupées à causer et à s'entretenir ensemble à la dérobée, tandis peut-être qu'on devrait être au chœur, ou à une autre observance. .. C'est là où Ton murmure, où l'on se plaint à tort et à travers de la conduite des officières de la maison ; on critique, on censure, on contrôle toutes choses: la Supérieure même n'est pas exempte d'être sur le tapis *. »
Est-ce que cette petite esquisse, prise sur nature, n'est pas bien jolie ? Elle est si juste, qu'elle doit forcer l'attention des têtes les plus légères ; la plus dissipée doit dire en elle-même : « C'est vrai. » Et, son attention ainsi éveillée, cela reste dans sa mémoire et la force à réfléchir.
Au milieu de ses occupations fort nombreuses, Bossuet, dès l'époque où il n'était encore que grand archidiacre de Metz, avait trouvé du temps pour diriger nombre de personnes. On a. conservé près de sept cents lettres de direction spirituelle écrites de sa main. La religieuse avec laquelle il a
1. Voir encore, dans la même Instruction, environ trois pages plus loin, un au Ire passage analogue.
entretenu la correspondance la plus suivie est Marie Dumoustier, veuve Cornuau 4 .
Pour bien connaître l'habile directeur, il ne faut pas manquer de lire le deuxième Avertissement de cette correspondance. On trouve, dans ces lettres, des passages infiniment curieux, où Bossuet luimême semble se laisser aller sur la pente des métaphores mystiques. Il y a des détails charmants, mais si étranges ( quelques-uns inspirés du Cantique des cantiques), que je ne pourrais les citer ici. Cependant la pureté de Bossuet, ai-je dit, comme celle de Fénelon, est au-dessus de tout soupçon. „ Deux autres religieuses, Marie-Louise de Luynes, et sa sœur, Marie-Henriette-Thérèse d'Albert, furent aussi, la cadette principalement, l'objet de sa paternelle sollicitude. Elles étaient, sœurs du duc de Chevreuse, l'ami de Fénelon *. „
1. Elle se nommait la sœur Cornuau de Saint-Bénigne T comme pour se mettre sous Je patronage de Bossuet en ajoutant à son propre nom celui du Saint qui, lui-même, était le patron de î'évêque directeur. L'abbé Le Dieu dit qu'elle était a très hardie, très insinuante et très flatteuse ». — Journal, septembre 1708.
2. Le duc de Luynes, leur père, estimait fort MM. de Port-Royal, et avait élevé ses enfants dans les mêmes sentiments, oc Ce fut pour le duc de Chevreuse qu'Arnauld composa sa Géométrie, et Lancelot sa Grammaire générale. On croit même apercevoir, dans la Préface de la Logique de Port- Royal, que ce célèbre ouvrage fut entrepris en grande partie pour l'instruction du duc de Chevreuse, ou du moins qu'il y apprit, dès l'âge de treize ans, les règles de l'art du raisonnement. — Racine lui avait dédié, en 1670, sa tragédie de Britannicus, * — Le cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet, p. 341. Paris, Outhenin-Chalandre, 1841.
Il est temps de nous arrêter dans cette étude du Çrand orateur, du grand écrivain.
J'ai conscience d y avoir mis toute l'impartialité dont je suis capable. — Nous avions commencé en rappelant, au sujet de cet homme tant admiré jadis et aujourd'hui tant discuté , la vive conversation dans laquelle M. Renan et M. Edmond Scherer plaident le pour et le contre. Nous terminerons par une autre conversation non moins vive, entre Daniel Manin et M. Legouvé :
« Un jour, venant quelque peu avant la leçon (d'italien) S il nie trouva en train de lire l'admirable lettre de Bossuet sur la Comédie, adressée au Père Caffaro. — « Ah ! que je suis aise de vous voir! » m'écriai-je ; écoutez cela. » Et je commençai à lui dire avec enthousiasme un passage de cet étonnant morceau. Mais lui, à la troisième ligne, m'interrompent brusquement :
» — Laissez là votre Bossuet, je le déteste.
x> — Détester Bossuet! le plus grand écrivain de la langue française !
1. Manin, exilé en France donnait des leçons d'italien pour vivre.
BOSSUE'i 313
* — Soit ! un grand écrivain ; mais un esprit étroit, qui n'a rien compris aux temps passés, qui n'a pas su juger son temps, et qui n'a rien prévu des temps à venir; un fanatique, qui a damné Molière, déclaré Socrate exclu de la présence de Dieu ; qui a tiré sa politique de l'Écriture sainte ; qui a poussé à la révocation de l'Édit de Nantes, et en a absous (glorifié même) les sanglantes exécutions ; un complaisant du despotisme, qui a adoré toutes les volontés du maître ; et, enfin, un écrivain qui n'a jamais travaillé que dans le faux.
» — Oh ! pour le coup 1 répliquai-je, je ne puis vous laisser continuer ! Ce sont des blasphèmes que vous prononcez là 1 Attaquez la politique de Bossuet, soit; ses idées sociales, j'y consens; mais son génie, mais prétendre qu'il n'a travaillé que dans le faux!...
» — Je le prétends et je le prouve. Prenons-le comme historien, comme orateur et comme sermonnaire : je n'élude pas les difficultés, vous le voyez. Qu'est-ce que son Histoire universelle ? une puérilité. Écrire ce grand mot : l'Histoire de l'univers et faire tourner cet univers, avec ses quarante mille ans d'existence, avec tous les événements qui les ont remplis, avec toutes les vertus, toutes les grandeurs, tous les écroulements de plusieurs millions de peuples, de royaumes et de civilisations, faire tourner tout cela autour d'une misérable tribu, perdue dans un coin du -monde comme un
grain de sable dans l'Océan ! Nous donner pour les desseins de Dieu dans la création, l'abaissement ou la prospérité de quelques Juifs ! Ne tenir compte ni des siècles ni des pays, ni des sciences, ni des arts, ni des faits, ou ne les mentionner que pour les faire servir, en dépit de la vérité, à la démonstration de sa misérable théorie ! Savez-vous ce qu'il fait, votre Bossuet? Il rapetisse Dieu, il rapetisse le monde, il rapetisse les hommes. Et le tout, pourquoi ? Pour servir à l'éducation d'un fils de souverain ! De façon que, si le Grand Dauphin avait vécu, il serait monté sur le trône de France, en plein dix-septième siècle, avec la conviction que le peuple juif joue dans l'histoire le rôle du Soleil daiv notre système planétaire, qu'il est le centre du monde 1 Et vous ne voulez pas que je m'écrie que c'est faux, faux, archifaux ?
» — Eh bien, mon cher ami, laissez-moi m'écrier à mon tour, lui dis-je, que c'est là précisément qu'éclate toute la grandeur de ce génie ! Son point de départ est erroné ? soit ! Son cadre est étroit et tronqué ? j'en conviens. Il a laissé de côté, dans son Histoire universelle, les neuf dixièmes de l'univers? il n'a représenté qu'un peuple sur cent mille ?... je le veux. Mais cc^ime il parle de ce dont il parle ! avec quelle force, quelle autorité ! La politique des Romains, leur constitution sociale, lui suggèrent des vues d'une profondeur que n'a pas dépassée Montesquieu. La gravité du Sénat
semble empreinte dans ces pages. Pour peindre l'Egypte, ses monuments, ses institutions, il a trouvé un langage où se reflète la grandeur des Pyramides. Quand il raconte l'histoire des Prophètes, des Rois, son style...
» — Son style! son langage! reprit impétueusement Manin; c'est-à-dire la forme! toujours la forme! C'est le fond qui me choque. Vous admirez beaucoup ses Sermons? Mais savez-vous rien de plus irritant, de plus factice, que cet éternel artifice de composition, que cette façon de prendre une parole de la Bible ou de l'Évangile, de la torturer, de l'alambiquer, d'en tirer mille inductions bizarres et contournées; que cette division en trois points, subdivisés à leur tour en cinq ou six autres points, dont chacun devient le sujet de raisonnements subtils et de sentiments sophistiqués?... Oh! c'est très ingénieux, j'en conviens r c'est un très joli petit exercice de rhétorique ; mais où est la grandeur ? où est le génie ?
» — Il est, répondis-je vivement, dans des peintures incomparables de l'âme humaine, dans des analyses psychologiques d'une telle vérité et d'une telle force, qu'elles vous font frémir sur vous-même; il est dans des tableaux de la vie, de la mort, de la terre, du ciel, qui vous ouvrent tout à coup, au milieu de vos misères, les plus consolantes espérances, ou vous jettent dans les plus utiles remords ; qui vous avertissent, vous effrayent, vous guident !
» — Oui, par passages ! par fragments ! Il y en a d'admirables, même dans les Oraisons funèbres. Et pourtant, quoi de plus faux et de plus immoral? La chaire de vérité devenue la chaire du mensonge ! l'histoire non seulement altérée, mais travestie ! la parole du ministre de Dieu , transformée en une voix de courtisan ! N'est-ce pas Bossuet qui nous a peint Michel Le Tellier comme un grand ministre ? N'est-ce pas Bossuet qui nous a montré cette infirme d'esprit nommée Marie - Thérèse , comme un ange de dignité ? N'est-ce pas Bossuet qui nous a donné une Henriette de France douce, sainte, utile à son mari ? N'est-ce pas Bossuet qui, dans l'Oraison du prince de Condé, a passé Téponge sur cet orgueil destructeur de toute idée de justice, sur cette absence de patriotisme? La bataille de Rocroy lui a fourni un tableau admirable. Le portrait de Cromwell est un chef-d'œuvre. Mais le fond, toujours faux... Voulez-vous savoir d'où me vient, à moi homme politique, homme moderne, mon irritation contre lui ? Je vais vous le dire. Pour moi, la grandeur des hommes se mesure non à leur éclat pendant leur vie, mais à leur influence après leur mort ; non à ce qu'ils l'ont, mais à ce qu'ils^ laissent. Eh bien, qu'estce que Bossuet a laissé ? Quelle est la partie de la pensée de Bossuet qui soit encore vivante aujourd'hui? Qu'a-t-il ajouté d'immortel au patrimoine de l'humanité? Voltaire, Rousseau, Montesquieu,
Fénelon même, sont encore nos donateurs aujourd'hui : il y a quelque chose d'eux qui a combattu jadis pour nous, et qui combat encore avec nous. Mais que reste-t-il de Bossuet ?
» Je le regardai un moment en silence, et je lui dis avec force : <r Et que reste-t-il de Dante ?
» — Dante ? répondit-il en se levant en sursaut.
» — Oui, Dante! Y a-t-il rien de plus mort que sa théologie? Y a-t-il rien de plus pédantesque que sa philosophie ? rien de plus comique que sa cosmogonie ? rien de plus inexplicable que sa métaphysique ? L'ensemble de ses vers est-il autre chose qu'un amalgame bizarre de ses rêves, de ses haines» de ses préjugés ?. . . Et pourtant, Dante est votre idole !
» — Dante a été un grand patriote : il a aimé passionnément l'Italie, il l'a rêvée, il Ta voulue agrandie ; une, libre!
» — Ce n'est pas pour cela seulement que vous l'aimez, repris-je, ce n'est pas pour cela que votre enthousiasme en revient toujours à lui. Mon cher ami, j'ai assisté à vos leçons, je les écoute religieusement, et j'y apprends beaucoup. Or, je vous ai vu essayer de temps en temps de prendre Le Tasse, Pétrarque, Silvio Pellico; mais, au bout d'un quart d'heure, l'indifférence vous gagne, vous vous retournez vers votre élève, vous lui dites : « Est-ce que * vous ne trouvez pas ces gens-là un peu ennuyeux, » ma chère enfant? Si nous retournions à l'Enfer ou » au Purgatoire? »
» — C'est vrai, répondit Manin en riant.
» — Or, repris-je, savez-vous pourquoi? C'est parce que Dante est pour vous la plus belle, la plus virile image du génie italien. Eh bien, Bossuet est, âmes yeux, la plus vive, la plus complète image du génie français. Dante a passé à travers la philosophie, la théologie, la science, la politique, pour transformer tout en poésie, et créer cette admirable langue dont vous ne pouvez pas citer un vers sans émotion; Bossuet r nourri de la Bible, des Prophètes, de l'Évangile, des écrivains grecs et latins, des Pères de l'Église , a transporté dans notre idiome le suc, la sève de toutes ces littératures exotiques; il les a greffées sur le génie gaulois, et en a obtenu des fruits où se mêlent, pour ainsi dire, la saveur de ces sols différents et du nôtre. Il n'a emprunté enfin à l'étranger que ce qui pouvait l'aider à être un plus grand Français 1 ... »
J'interromps à regret ce brillant assaut, cette escrime étincelante, où vous avez sans doute admiré ce dégagement et ce coup droit, l'argument du Dante porté à Manin en pleine poitrine. Le rapprochement, en effet, est topique.
Eh bien, dans cette conversation de Manin avec M. Legouvé, comme dans celle de M. Renan avec M. Scherer, chacun des deux interlocuteurs exprime une part de la vérité. Oui, chez Bossuet comme
• Legouyé, la Lecture en action, chap. xxvn.
chez le Dante, la forme est immortelle, le fond presque entier est déjà mort. Si, parmi la cendre de tout le reste de l'œuvre, on voit briller encore le feu de son génie de moraliste, où est le théologien? où est le politique? Lui-même, du reste, quelle que fût l'intrépidité de son dogmatisme, semble avoir par moments senti le sol trembler sous ses pas, et prévu des attaques encore plus redoutables pour la Foi que celles de Luther et de Calvin: à savoir, celles du libre examen et de la science, au nom desquels Richard Simon avait porté les premiers coups. Dès 1678 , Bossuet avait été tenté de lui répondre ; mais avait trouvé plus facile, nous l'avons vu, de faire condamner son ouvrage, Histoire critique de V Ancien Testament, qui à ses yeux n'était a qu'un amas d'impiétés et un rempart du libertinage » 1 . En 1702, Richard Simon lança un second livre, sa Version du iVbuveau Testament ; Bossuet fit encore supprimer cet ouvrage par Arrêt du Parlement, en date du 22 janvier 1703. On voit par là que Tévêque de Meaux, malgré l'assurance dont il faisait montre, n'était pas sans pressentir les épreuves que le libre examen réservait à l'Église *.