LES RECÈLEMENTS DE CORPS
Pierre Bédacier, administrateur du diocèse de Metz, qui n'avait pas alors d'évêque (l'évêque était Mazarin, qui n'était pas prêtre et n'avait de l'évêché que les revenus), Bédacier, évoque in partibus, faisait les fondions épiscopales. Or, dans un voyage, revenant de Paris à Metz, il tomba malade mortellement : Bossuet, archidiacre de Metz, appelé par lui, l'assista à ses derniers moments au château du Charmel, près de Château-Thierry, où il mourut le 19 octobre 1660. Il laissait un bénéfice, auquel l'archidiacre de Metz avait droit, mais convoité par cinq ou six prétendants qui le loi disputèrent pendant plusieurs années, avec un acharnement inouï.
Bossuet, fort de son droit, le maintint et le défendit jusqu'au bout.
Il s'agissait du prieuré-doyenné de Saint-Sulpice de Gassicourt, situé près de Mantes, dans le diocèse de Chartres, et dépendant de l'abbaye de Cluny : le revenu était de six à huit mille livres. Bédacier, avant de mourir, voulant l'assurer à Bossuet, avait dû prendre un détour, a Résigner directement le bénéfice au grand archidiacre, son ami, eût été mettre la chose en péril ; car sa mort pouvait, après cette résignation, survenir tout à coup; et, selon le droit, une résignation devenait caduque lorsque le résignant, après l'acte, n'avait pas survécu pendant un laps de temps déterminé, qu'exigeait le droit canonique. 11 s'était donc décidé pour la voie de la démission pure et simple, qui (dût sa mort survenir aussitôt qu'il aurait signé lacté ) assurerait son bénéfice à celui qui, dans ses intentions, le devait avoir après lui 1 . L'intervention d'un tiers y fut nécessaire : et, le 16 octobre 4660, trois jours après la démission de Bédacier , Dom Jacques Droûas de La Plante, religieux bénédictin de Saint-Pierre de Chalon-sur-Saône, vint présenter à Mazarin, abbé de Cluny*, cette démission
1. L'acte de démission de Pierre Bédacier, fait au château du Charmel,est du 13 octobre 1660. Le prélat mourut, avons-nous dit, le 19 du même mois.
2. Mazarin avait été, le 21 février 1654, pourvu de l'abbaye de Cluny, qu'il conserva jusqu'à sa mort.
pure et simple, donnée au Charmel par le prélat trois jours auparavant; sur quoi, le doyenné-prieuré vacant de Saint-Sulpice de Gassicourt fut, à l'heure même, accordé par provision, qui fut signée par le Cardinal, en* sa qualité d'abbé supérieur général de Cluny , et où fut seul nommé Dora Jacques Droûas, fils de Jeanne Bossuet, Tune des sœurs du conseiller Bénigne, et cousin germain du grand archidiacre de Metz. — A Rome seulement, où la provision accordée sur démission par Mazarin avait été envoyée sans délai , Dom Droûas, révélant le secret de feu Pierre Bédacier, fit demander des bulles, non point pour luimême, mais au nom de Bossuet, à qui, le 29 janvier 1661, il résigna en forme le prieuré de Gassicourt, qu'il déclara n'avoir accepté que pour le lui remettre selon les intentions du dernier titulaire. A Bossuet, en effet, devaient, le 5 des calendes de marj 4664, être données les bulles sollicitées : et, après qu'elles eurent été, le 20 juillet, fulminées en l'officialité de Paris, quelqu'un, au nom du grand archidiacre de Metz et porteur de ses pouvoirs, vint, le 24 du même mois, prendre possession de Gassicourt.
Mais déjà, auparavant, trois prétendants, exhibant des titres plus ou moins spécieux, étaient venus successivement demander qu'on les mît en possession du bénéfice. Trois autres, après l'archidiacre de Metz, devaient se présenter encore, dont chacun
avait su se procurer aussi des provisions et des bulles. Tous étaient religieux profès, tous ligués contre Bossuet, prêtre séculier, qui ne pouvait, suivant eux, obtenir ce bénéfice de Gassicourt, auquel seuls des réguliers pouvaient prétendre. Sur ces entrefaites, Mazari a mourut, le 7 mars 1661 : l'abbaye de Cluny, après lui, échut au cardinal d'Esté, de qui Bossuet n'avait à espérer aucun appui. Un magistrat, nommé Hervé, conseiller à la troisième Chambre des Enquêtes du Parlement de Paris, favorable à Gluny, menait sous main toute la procédure contre F archidiacre de Metz, et, cinq ou six années durant, n'épargna rien pour passionner le procès, ils allèrent jusqu'à accuser la partie adverse (Bossuet) de recèlement de corps, c'est-à-dire d'avoir tenu secrète pendant quelque temps la mort de Bédacier, et embaumé son corps, soustrait à tous les yeux ; d'avoir, dans le même temps, fait clandestinement ses diligences afin d'obtenir avant tous les autres le bénéfice vacant par la mort du prélat ; d'avoir donné une fausse date de cette mort; puis, le bénéfice obtenu, d'avoir enfin mis en terre un corps inanimé depuis longtemps. Voilà ce que les six prétendants osèrent imputer à Dom Droùas, à Bossuet, au curé de Saint- Martin du Charmel, et ils demandèrent l'exhumation du corps de Bédacier pour le faire examiner.
Les recèlements de corps étaient très fréquents à cette époque. Quand on convoitait la succession
d'un bénéficier, s'il tombait gravement malade, on écartait les médecins, les prêtres, les amis, les parents ; on le laissait mourir sans secours d'aucune sorte ; puis, pour conserver le cadavre pendant le temps des démarches nécessaires à se faire assurer le bénéfice , on l'embaumait comme on pouvait ; parfois on le remplissait seulement d'étoupe à la place des entrailles; on le salait 1 . De là, en 1839, en 1578 , de sévères ordonnances contre ces recèlements ; puis, sous Louis XIV, celle du 9 février 1657, repoussée par le Parlement de Paris, mais accueillie en 1661 au Grand Conseil. Ce fut devant ce Grand Conseil que Bossuet, cette année-là même, dut comparaître, à plusieurs audiences, au sujet de cette infâme accusation. La fausseté en fut établie « avec un éclat bien ignominieux pour ceux qui l'avaient rendu nécessaire ». » — L'exhumation fut cependant refusée , « comme mesure inhumaine autant qu'inutile ».
Les compétiteurs de Bossuet, Join de lâcher prise, s'inscrivirent en faux contre les pièces qu'il avait produites au procès, à savoir : le registre mortuaire de l'Église de Saint-Martin du Charme! ; et les provisions du cardinal Mazarin, qui, décédé,
1. Durand de Maillane, Dictionnaire de Droit économique et de Pratique bénéflciale, au mot : Recelé. — . Ordonnance de Louis XIV, du 9 février 1657. Cité par À. Floquet, Vie de
2. Requête présentée au Grand Conseil, par dora Rancher, le 15 février 1662.
ne pouvait les défendre ; et les livres du banquier expéditionnaire de Paris, qui avait envoyé les provisions en Cour de Rome ; et la réponse de son correspondant en celte dernière ville. On prétendait ^ que de fausses dates avaient été substituées aux véritables « au moyen de pâtés, de poches d'encre, etc. ».
Bédacier étant mort au Charmel, dans le château, sous les yeux de François de Ligny, vicomte du Charmel, de sa famille, de ses gens, du curé du lieu, du prieur de Jàulgonne, de l'aumônier du prélat, de ses domestiques, et de nombre d'autres témoins dignes non seulement de confiance, mais de respect, Bossuet avait provoqué des enquêtes, dont le résultat, à Château-Thierry, à Metz et en Lorraine (car des témoins avaient été entendus dans tous ces lieux), fut de fixer sûrement au 49 octobre 4660 la mort de Pierre Bédacier ; et, tous les documents écrits venant en aide aux preu- m ves orales S « il avait fallu encore renoncer à ce moyen, indigne, abominable, non moins que le premier * » .
Bref, le Grand Conseil rendit, le 31 mars 1662,
1. c Monsieur d'Auguste, évoque de Metz (Pierre Bédacier), est décédé au château du Charmel le mardi dix-neuvième d'octobre (1660), et a été porté à l'église le vingt-unième dudit mois, et enterré. » — F. H. Hodrdé, curé. — Registre de la paroisse de Saint-Martin du Charmel. — Etc.