‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 12 sur 106 · LES MAXIMES · texte numérisé non relu

LES MAXIMES

Lorsqu'il eut pris la résolution de publier ses Réflexions ou Sentences et Maximes morales, le duc de La Rochefoucauld, se doutant bien des cris qu'il allait soulever, songea à s'envelopper le mieux possible, d'abord en ne se nommant pas , puis par un Avis au Lecteur, qui est évidemment de lui, mais qui est censé du libraire.

Là, d'une part, on explique pourquoi on a été forcé de publier ces Maximes, c Une méchante copie qui en a couru et qui a passé même, depuis quelque temps, en Hollande, » â obligé un des ami* de Fauteur d'en donner « une autre, qu'il dit être tout à fait conforme à l'original ».

Sur ce premier poinl, le lecteur pouvait être tenté de croire à quelque fiction pareille à celle

du début de la Satyre Ménippée, et de supposer que « la méchante copie passée en Hollande », et imprimée dans ce pays, était une invention de notre grand seigneur pour expliquer que, s'il donnait au public un livre, même anonyme, il y était contraint par cetle édition apocryphe. Aujourd'hui, tout le monde se fait gloire d'être homme de lettres: les princes eux-mêmes, les empereurs, les reines, en recherchent le titre et l'honneur; il n'en était pas de même au xvn 6 siècle; rappelezvous ce que dit le Misanthrope à Oronte, l'homme au Sonnet, qui est un homme de Cour, — le duc de Saint-Àignan, dit-on :

Eh ! qui diantre tous pousse à vous faire imprimer ? Si l'on peul pardonner l'essor d'un mauvais livre, Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. Croyez-moi, résistez à vos tentations, Dérobez au public ces occupations, Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, Le. nom que dans la Cour vous avez d'bonnéte homme, Pour prendre de la main d'un avide imprimeur Celui de ridicule et misérable auteur 1 .

On pouvait donc penser que l'édition de Hollande n'était qu'une invention du duc *de La Rochefoucauld, quoique caché sous l'anonyme, pour paraître forcé de consentir à ce qu'tm de ses amis, par amour de la vérité et de l'exactitude, fît imprimer l'ouvrage en France. Mais on se serait trompé en faisant cette supposition : l'édition de

i . Molière, lé Misanthrope, acte I, scène h.

Hollande existe; elle est de 1664, un an avant la première édition française. M. Alphonse Willems a retrouvé le volume sorti des presses elzéviriennes de Lèyde; petit in-octavo, en assez gros caractère, et mis en vente à La Haye, chez les libraires Jean et Daniel Steucker. Ce n'était donc point une fiction. Resterait à savoir jusqu'à quel point il était vrai de dire ou de faire supposer que cette méchante copie avait passé en Hollande sans l'aveu de l'auteur. En tout cas, certaines Réflexions qui portent bien sa marque se trouvent dans cette édition de Hollande, et ne se trouvent point dans les éditions françaises *.

1 « La raillerie est une gaieté agréable de l'esprit qui enjoue la conversation et qui lie la société, si elle est obligeante; ou qui la trouble, si elle ne l'est pas/— Elle est plus plaisante * pour celui qui la fait que pour celui qui la souffre. — C'est toujours un combat de bel esprit, que produit la vanité; d'où vient que ceux qui en manquent pour le soutenir, et ceux qu'an défaut reproché fait rougir, s'en offensent également, comme d'une défaite injurieuse qu'ils ne sauraient pardonner. — C'est un poison qui, tout pur, éteint l'amitié et excite la haine, mais qui, corrigé par l'agrément de l'esprit et la flatterie de la louange, l'acquiert ou la conserve (l'amitié); et il en faut user sobrement avec ses amis, et avec les faibles.» — Dans les éditions françaises, on trouvé seulement cette pensée résumée « La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit. »

• Le mot plaisante manque dans le texte» Je le supplée par conjecture, ne pouvant admettre celle de notre regretté maître M. Adolphe Régnier : c L'auteur, dit-il, doit avoi écrit : «Elle est plus malaisée pour celui qui la fait..., » ou quelque chose d'analogue. » — On choisira. — De même je mets : « le soutenir » (ce combat de bel esprit), au lieu de la, que donne le texte. Cependant la peut se défendre et se rapporter à la raillerie.

42 f,E ROMANTISME DES CLASSIQUES

Voilà pour ce qui a trait à la publication faite par La Rochefoucauld ou, soi-disant, par un de ses amis. D'autre part, voici comment il se garde pour ce qui est du fond : « Comme ces Maximes sont remplies de ces sortes de vérités dont l'orgueil humain ne se peut accommoder, » l'éditeur croit devoir citer « une Lettre qu'on lui a donnée» qui a été faite depuis que le manuscrit a paru » (c'est-à-dire, a été communiqué à diverses personnes,), « et dans le temps que chacun se mêlait d'en dire son avis. » Lettre tout apologétique, qui fait voir que le fond de ces Maximes « n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et que celui qui les a écrites a eu beaucoup de raisons de croire qu'il ne pouvait s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé, »

Après s'être ainsi mis à couvert, il pousse sa pointe malignement. Comme c'est Tamour-propre (l'amour de soi) qui est 1 pris à partie dans toutes ces Maximes y cet amour-propre « ne manquera pas de prévenir l'esprit contre elles ; il faut donc prendre garde que cette prévention ne les justifie, et se persuader qu'il n'y a rien de plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur et la subtilité que Ton témoignera pour les combattre : en effet, il sera difficile de faire croire à tout homme de bon sens que l'on les condamne par d'autre

motif que par celui de l'intérêt caché de l'orgueil et de l*amom>propre. En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans l'esprit qu'il n'y a aucune de ces Maximes qui le regarde en particulier, et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles paraissent générales; après cela, je lui réponds qu'il sera le premier à y souscrire, et qu'il croira qu'elles font encore grâce au cœur humain. »

L'ironie piquante de cet argument, et surtout des dernières lignes, signe Y Avis au Lecteur comme le livre, si anonymes qu'ils veuillent être l'un et l'autre, et de quelque double et triple enveloppe qu'il leur plaise de se couvrir provisoirement.

Ce n'est pas tout : l'auteur eut soin de mettre au-devant de son livre une autre apologie encore : Discours sur les Maximes, œuvre non de Segrais, comme on le crut, mais d'un certain La Chapelle *. Dans ce Discours, sous forme de Lettre répondant à la double question, quel était l'auteur du livre, et ce qu'il fallait penser du livre lui-même, sur le premier point on soulevait à demi le voile de l'anonyme : fallait-il attribuer le livre à M. le duc de La Rochefoucauld, comme le bruit en avait couru ? Tout en croyant y reconnaître sa manière, on ne

i. Henri de Bessé ou de Besset, sieur de La Chapelle- Milon, inspecteur das Beaux-Arts, Surintendant général des bâtiments du Roi, auteur d'une Relation des Campagnes de Rocroy et de Fribottrg.

disait ni oui ni non, juste assez pour piquer la curiosité, et faire circuler l'information, tout en laissant un léger doute ; sur le second point, on louait vivement l'ouvrage, qui, d'ailleurs, n'avait pas été destiné au public, mais écrit uniquement pour soi par un homme qui , si c'est celui que l'on suppose, « n'aspire pas à la gloire d'être auteur, sa réputation étant établie dans le monde par tant de meilleurs titres » . Quoi qu'il en fût , on trouvait partout dans ce livre ce de la force et de la pénétration, des pensées élevées et hardies, le tour de l'expression noble, et accompagné d'un certain air de qualité, qui n'appartient pas à tous ceux qui se mêlent d'écrire. Je demeure d'accord qu'on n'y trouvera pas tout l'ordre, ni tout l'art que l'on y pourrait souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y aurait pu mettre plus d'arrangement ; mais un homme qui n'écrit que pour soi et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à mesure qu'elles lui viennent dans la pensée, n'affecte pas tant de suivre les règles , que celui qui écrit de profession, qui s'en fait une affaire, et qui songe à s'en faire honneur. Ce désordre néanmoins a ses grâces, et des grâces que l'art ne peut imiter... x>

Voilà quelques traits de ce Discours destiné à prévenir favorablement le public. La Chapelle, qui l'avait écrit, était un ami du Père Rapin et de l'auteur, qui par là mettait dans son jeu les Jésuites.

Que de combinaisons pour amortir d'avance le feu de la critique, et pour préparer le succès * !

En outre, dès Tannée précédente ( 1664), madame de Schonberg, à qui madame de Sablé avait prêté le manuscrit des Maximes, lui avait écrit, en le lui renvoyant, une lettre fort jolie, qui passa de main en main et dont on fit de nombreuses copies : lettre, à tout prendre, très favorable.

Les Maximes parurent donc à Paris au commencement de février 1665, la même année que Y Alexandre de Racine, que le Don Juan et V Amour Médecin de Molière, et que les Contes de La Fontaine. Nous devons nous représenter tous ces chefsd'œuvre faisant explosion à la fois, et ces explosions se renouvelant d'année en année pendant plus d'un demi-siècle.

A peine le livre eut-il paru, que madame de Sablé fit, pour le Journal des Savants, un petit article qui fut soumis préalablement à La Rochefoucauld et retouché par lui. Nous avons le texte, bien amical, et les retouches, plus amicales encore, et la

1. La place prise, on enleva ce gabion, dont on n'avait plus que faire : le Discours disparut, dès la seconde édition, l'année suivante, 1666. — « Il faut croire cependant, dit M. Adolphe Régnier, que La Chapelle tenait à sa pièce d'éloquence; car, dès l'édition de 1693, la première qui ait été publiée après la mort de La Rochefoucauld, on voit reparaître le Discours en tète des Maximes, retouché et abrégé, sans doute par l'auteur lui-même, sur la demande de l'éditeur Barbin. » — Édition Hachette, t. I, p. 354.

lettre d'envoi de madame de Sablé au duc, datée du 18 lévrier. Le détail eu serait trop long ici 1 .

Cette première édition contenait trois cent dixsept Maximes ou Sentences, y compris la dernière sur la Mort, qui ne portait pas de numéro.

La seconde édition, en 1666, — la même année que le Misanthrope, — fut réduite à trois cent deux; tant l'auteur et ses amis rayaient revue avec un soin minutieux et un goût sévère ! — D'autre part, toutefois, des Réflexions nouvelles, tombant d'ellesmêmes dans son esprit, comme des fruits mûrs de son expérience, étaient venues s'ajouter aux premières.

L'édition de 1671, — l'année dans laquelle Racine donnait Bajazet, et Molière les Femmes savantes,

— renferme trois cent quarante et une Maximes. — Celle de 1675 en contient quatre cent treize. C'est dans cette édition que se trouve pour la première fois la jolie épigraphe qui dit tout : g Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. » Enfin, dans l'édition de 1678, — la même année que la Princesse de Clèoes, et l'année après Phèdre,

— la dernière édition que l'auteur ait revue et qui fait la cinquième, le nombre des Réflexions ou Sentences et Maximes s'élève à cinq cent quatre.

Les Maximes posthumes sont au nombre de cinquante-huit. En outre, un certain nombre de Sen-

1 . Voir les deux textes mis en regard dans l'édition Hachette, t. I, p. 391 à 393.

tences que la sévérité excessive de l'auteur avait cru devoir écarter ont été recueillies. Enfin, il y a les Réflexions diverses, au nombre de dix-neuf, dont les sept premières furent imprimées pour la première fois en 1731, et dont l'ensemble forme, dit M. de Sacy, <s un code parfait du savoir-vivre ».

Le grand nombre de ces éditions coup sur coup suffirait à indiquer le succès: succès bruyant, anquel ne nuisirent pas les vives protestations qui, dans les entretiens, s'élevèrent de toutes parts contre le pessimisme de Fauteur. La Rochefoucauld y avait bien compté. Le premier mot de Y Avis au Lecteur : « Voici un Portrait du cœur de l'homme, que je donne au public », ressemblait fort à un défi. Le portrait n'était pas flatteur. Le premier cri était : « Sommes-nous donc si laids ? Gela n'est pas possible. »

Il prétend donc que le principe de toutes nos actions est l'amour-propre ; c'est-à-dire, dans la langue du dix-septième siècle, l'amour de soi, sous toutes les formes et dans tous les sens : tantôt intérêt, égoïsme (mot qui n'était pas encore inventé), tantôt orgueil ou vanité. 11 fait de l'amour de nousmêmes le mobile de toutes nos démarches, le fond de tous nos sentiments, même de ceux qui paraissent les meilleurs. « Les vices, dit-il, entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes : la prudence ( la

science ) les assemble, et les tempère ; et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie. »

Cela est ingénieux, sans doute; l'injustice consiste à trop généraliser. Cette généralisation paradoxale contente l'humeur satirique de l'auteur ; son chagrin se divertit à trouver l'égoïsme dans chacune de nos actions , comme un chimiste s'amuse à éprouver chaque substance par ses réactifs.

Dans un célèbre procès d'empoisonnement, l'illustre chimiste Orfila avait constaté, au moyen de l'appareil de Marsh, la présence de quelques traces d'arsenic dans les entrailles de la victime 1 ; là-dessus, un autre chimiste, Raspail, prétendit qu'il se faisait fort, au moyen de cet appareil, de trouver de l'arsenic partout, même dans le fauteuil du président de la Cour d'assises devant laquelle l'affaire se plaidait. Le paradoxe de La Rochefoucauld est une sorte d'appareil analogue, pour trouver des traces d'égoïsme, même dans les actions les plus belles. Non seulement il dit : « Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions, si le monde ▼oyait tous les motifs qui les produisent; » mais encore, deceque l'honnêteté nous gagne l'estime des autres et nous rend heureux, il veut conclure que c'est par intérêt que nous sommes honnêtes. Franklin disait en plaisantant: « Si les coquins savaient les avantages de l'honnêteté, ils deviendraient

< Pouch-Lafarge, en 1840.

honnêtes gens par coquinerie. » La Rochefoucauld dit sérieusement, et n'est pas loin de croire, que les plus honnêtes gens ne sont que des coquins et des coquines de cette sorte ; plus adroits que les autres, voilà tout, et d'une rouerie plus consommée ; ou bien des usuriers habiles, qui prêtent à gros intérêts non seulement pour ce monde-ci, mais pour l'autre. Il prétend que, si l'intérêt propre essaye par hasard de se fuir lui-même, il se retrouve par un chemin plus court et plus beau, a La magnanimité, dit-il, méprise tout, pour avoir tout. » Ainsi, suivant lui, la magnanimité elle-même est un calcul ; le dévouement, un placement, à intérêt de gloire, ou terrestre ou céleste.

Le sophisme consiste à conclure du particulier au général, ou à considérer comme une relation de cause à effet ce qui est simplement une relation de coïncidence. « Il semble, dit-il, que l'amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il s'oublie lui-même, lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins ; c'est prêter à usure, sous prétexte de donner ; c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat. »

Ainsi, parce que la bonté nous gagne l'estime et la sympathie, elle n'est qu'un prêt à usure? Et, si l'on ne veut point passer pour usurier, on doit renoncer à la bonté ! De ce que la vertu se

trouve être d'accord avec l'intérêt le mieux entendu, s*ensuit-il que Ton ne soit vertueux que par calcul? et les hommes doivent-ils renoncer à faire le bien, parce que leur conscience en sera joyeuse ? En raisonnant comme La Rochefoucauld, on trouvera de l'égoïsme dans les actions les plus pures ; et, plus elles seront pures, plus il y en aura.

Cela dit et sous cette réserve, qui, à la vérité, est considérable, il faut avouer avec La Fontaine i et avec madame de Sévigné que l'auteur des Maximes est un observateur bien fin, et que, si ce passepartout de ce l'amour-propre » n'ouvre pas toutes les serrures, il en ouvre du moins le plus grand nombre.

La morale, au moins dans la société, n'est que l'harmonie des intérêts. Et qu'est-ce que l'intérêt? Le droit de l'individu à continuer d'être et à se développer. N'est-ce pas là, incontestablement, le premier mobile de tous nos actes? Pour que la morale sociale soit fondée, il faut, chose très simple en théorie, très difficile dans la pratique, que chaque individu puisse se développer suivant les lois de sa nature, sans que son développement empêche celui des autres ayant les mêmes droits que lui. Cela posé, pour apprécier toute conduite, on doit toujours examiner trois choses : l'intention, les moyens, le résultat. La troisième est celle qoi

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