‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 13 sur 106 · Dans sa fable des Miroirs, l'Homme et san Image, I · texte numérisé non relu

Dans sa fable des Miroirs, l'Homme et san Image, I

importe le moins au point de vue moral, la première celle qui importe le plus; la seconde dépend de la première, et en suit la nature.

Celui-là seul qui fait l'action peut en connaître le motif ou les motifs. Et encore ! quand je dis qu'il le peut, je devrais dire qu'il le pourrait, à la condition qu'il eût pris dès longtemps l'habitude d'être sincère envers lui-même et de s'analyser avec clairvoyance, chose des plus ardues ! Autrement, avec quelle facilité on s'en fait accroire, et l'on devient sa propre dupe !

Un homme qui se vend, par exemple, ne dit pas : « Je me vends. » Il ne le dit ni à autrui ni à lui-même. Seulement il se met à considérer que la sagesse est de s'accommoder aux temps et aux circonstances ; qu'un homme tout seul n'est pas de force à lutter contre le torrent des événements ; que ce qu'il a pris jusque-là pour fermeté courageuse n'est peutêtre qu'opiniâtreté aveugle; qu'il ne faut pas rester homme de théorie, et vivre dans les abstractions ; qu'il faut devenir esprit pratique ; que, si les idées ont leurs droits, les faits aussi ont leur pouvoir ; qu'il n'y a rien d'absolu dans la vie ; que tel principe, qu'il a tenu pour vrai jusqu'à ce jour, par préjugé et par entraînement de parti, ne Test peut-être pas autant qu'il le croyait, ou ne l'est pas plus que tel autre, que soutient le parti vainqueur ; qu'après tout l'on a fait assez de sacrifices à une cause contre laquelle le Ciel enfin s'est

5fc LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

prononcé; qu'on se doit à sa famille autant qu'à sa patrie; et que, cette patrie elle-même, on trouvera peut-être encore moyen de la servir, et mieux, dans un camp que dans l'autre . Voilà par quelle pente insensible de sophismes et d'arguties on abandonne son devoir et l'on descend aux lâchetés. Et, le lendemain même du jour où , par suite de ces beaux raisonnements, on a fait un marché honteux et abandonné sa foi, on ne s'élève pas avec moins d'assurance contre ceux qui se vendent. Et ce n'est pas un rôle que l'on prend pour couvrir son infamie de son impudence ; non, c'est avec une sorte d'ingénuité.

Eh bien, dans la conduite de la vie, notre étude de chaque moment doit être de dénouer ces sophismes, de déjouer ces ruses, d'éclairer ces pièges, de débrouiller ces mensonges de l'intérêt. A cette lin, le livre de La Rochefoucauld est d'un grand secours.

La même thèse avait été soutenue par Hobbes, avec plus de vigueur et moins de grâce. De nos jours aussi, la philosophie anglaise, avec une très remarquable subtilité, a essayé de rattacher la morale lu devoir, et même celle du dévouement, à celle de l'intérêt. Cependant, quelque habileté qu'on y puisse mettre, il y a une distinction qu'on essayera vainement d'effacer entre les trois degrés de la morale :

En bas, la morale de l'intérêt : je dis, même de l'intérêt le plus noble, le mieux entendu, le plus haut placé, jusque dans le ciel. C'est pourtant la morale terre à terre, étant une simple spéculation, consciente ou inconsciente.

Au-dessus, la morale non intéressée, mais instinctive, toute de premier mouvement. Ici, le bien que Ton peut faire se produit sans réflexion, sans lutte, sans sacrifice comme sans calcul. Ou encore, avec un mélange obscur du mobile précédent : par exemple ; ce que dit Saint-Simon du petit Coulanges, « la bonté d'une âme incapable de mal, mais qui n'aimait guère aussi que pour son plaisir ».

A un degré plus haut, la morale du devoir, c'està-dire non seulement l'absence de motifs intéressés, mais le sacrifice volontaire des intérêts personnels.

Ainsi, premièrement, morale égoïste ; deuxièmement, morale instinctive ; troisièmement , morale du devoir.

Remarquez bien : des actions diverses en apparence peuvent être identiques au fond, par les motifs; et réciproquement, des manières d'agir qui paraissent identiques peuvent au fond être différentes, et même contraires, encore par les motifs. Les motifs sont invisibles non seulement à autrui , mais parfois à nous-mêmes , dans nos propres actions. La Rochefoucauld, c'est là son utilité, nous apprend à lire dans le cœur des hommes, à nous analyser nous-

mêmes, à n'être pas toujours dupes de nos propres comédies ; il nous exerce aux plus subtiles expériences et décompositions morales; il nous enseigne à chercher les doses diverses des différents mobiles de nos actions. Le Discours mis en tête de la première édition n'avait garde d'omettre ce point. « Que les autres, disait l'ami inconnu (La Chapelle), prennent donc comme ils voudront les Réflexions morales; pour moi, je les considère comme une peinture ingénieuse de toutes les singeries du faux sage. Il me semble que, dans chaque trait, l'amour de la vérité lui ôte le masque et le montre tel qu'il est. Je les regarde comme les leçons d'un maître qui entend parfaitement l'art de connaître les hommes, qui démêle admirablement bien les rôles qu'ils jouent dans le monde, et qui non seulement nous fait prendre garde aux différents caractères des personnage^ du théâtre, mais encore nous fait voir, en levant un coin du rideau, que eet amant et ce roi de la comédie * sont les mêmes acteurs qui font le docteur et le bouffon dans la farce. »

Il suffit que nous nous tenions en garde contre ce que sa clairvoyance extrême peut avoir non seulement d'impitoyable, mais d'excessif. Et il nous prémunit lui-même de ce côté, lorsqu'il écrit :

1. C'est-à-dire de la grande pièce, soit tragi-comédie, soit tragédie.

t Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller pas jusqu'au but, c'est de ie passer. » — Fréquemment il le passe, comme à plaisir ; par exemple, dans cette réflexion : « Il en est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands ; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent . » Une autre maxime sur la même idée rentre dans la juste mesure en disant : « Il est difficile de juger si un procédé net, sincère et honnête, est un effet de probité ou d'habileté. »

Selon lui, « la vanité d'autrui ne nous est insupportable que parce qu'elle blesse la nôtre ». C'est le propos d'un homme de Cour. Quoi qu'il en dise, elle peut nous choquer, même sans gêner la nôtre, uniquement comme un manque de justesse

Ce n'est pas , non plus, toujours par intérêt per sonnel que nous sommes blessés de la méchanceté; nous pouvons nous en attrister, même sans avoir à en souffrir, si ce n'est comme d'une chose laide. Quand l'oreille et le cœur sont justes, une fausse note blesse l'oreille, et la malveillance blesse le cœur. La méchanceté a surtout de quoi nous étonner douloureusement lorsqu'elle est purement gratuite et qu'on n'y découvre aucun intérêt , hormis te plaisir de faire du mal : mobile purement instinctif, affaire de complexion. Même si ce mal ne nous atteint ni ne nous vise, il nous blesse cepen-

dant, quelques-uns du moins ; et tout le monde ne prend pas son parti de la méchanceté des sots, encore moins de celle des gens d'esprit, aussi aisément que Philinte répondant au Misanthrope:

Ce sont yices unis à l'humaine nature,

Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

Que de voir des vautours affamés de carnage,

Des singes malfaisants et des loups pleins de rage *.

Cette large tolérance de Philinte n'est pas moins poignante, au fond, que la misanthropie d'Alceste, ni que celle de La Rochefoucauld.

Les protestations qui s'étaient élevées dans le groupe et dans le petit comité de madame de Sablé se renouvelèrent avec plus de force à la Ville et à la Cour, à mesure que le livre se répandit. Comment ne pas crier à l'insolence, quand on lisait de telles maximes ?

« La .plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce qu'on ne les cherche pas. »

Mais, en récompense, que de malices simplement amusantes !

ce Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s'ennuient point d'être ensemble , c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes. »

« On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler. »

Page 1