Molière, le Misanthrope , acte I, scène
- Ici, madame de Sévigné et sa fille applaudissaient en riant, et se chargeaient du commentaire, par l'exemple des dévotes, qui ennuient quelquefois leur confesseur, mais qui ne s'ennuient jamais ellesmêmes en égrenant le chapelet de leurs péchés 1 .
— Madame de Maintenon, avec plus de gravité, dans ses instructions pour Saint-Cyr, exprime une pensée analogue, signalant l'orgueil secret des scrupules de conscience trop raffinés, « Tamourpropre qui s'épluche pour se satisfaire, et qui aime mieux se tourmenter que s'oublier f ». Au mois de mars 1666, la même, qui n'était alors que madame Scarron, écrit à Ninon de l'Enclos :
« Faites, je vous prie, mes compliments à M. de La Rochefoucauld, et dites-lui que le Livre de Job et le livre des Maximes sont mes seules lectures. »
1. c Vous avez trouvé fort plaisamment, écrit la mère à la fille, d'où vient l'attachement qu'on a pour les confesseurs : c'est justement la raison qu'on a pour parler dix ans avec un amant : car, avec ces premiers, on est comme mademoiselle d'Aumale, on aime mieux dire du mal de soi que de n'en pas parler. » — Ce n'est pas la seule fois que la mère et la fille, dans leurs lettres, s'envoient Tune à l'autre des maximes et moralisent à la mode du jour.
2. Il se trouve justement que madame de Longueville, dans sa confession générale à M. Singlin de Port-Royal, se rencontre ici avec La Rochefoucauld, avec madame de Sévigné et avec madame de Maintenon : a II m'est venu, dit-elle, encore une pensée sur moi-même, c'est que je suis fort aise, par amour-propre, qu'on m'ait ordonné d'écrire tout ceci, parce que sur toutes choses j'aime a ra'occuper de moi-même et à en occuper les autres, et que l'amour-propre fait qu'on aime mieux parler de soi en mal que de n'en rien dire du tout. »
— On devine bien que Ninon, elle aussi, devaiî se plaire au livre des Maxime* y si riche d'expérience, si réel, si vécu, si plein de suc et d'ironie, elle, la belle sceptique, la bonne paye du billet à La Châtre.
Voilà donc trois femmes non seulement très spirituelles, mais très sensées, qui, sur ce point-là tout au moins, ne donnaient pas tort à La Rochefoucauld. La première ne se piquait pas de faire cause commune avec tout son sexe ; loin de là ! « Les femmes sont bien plaisantes ! écrit-elle à sa fille, et M. de La Rochefoucauld en a bien connu le fond ! »
Or, vous savez comme il les traite :
« L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison. *>
« Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. »
A la date où les Maximes parurent, l'auteur avait cinquante-deux ans. Les tristes expériences de sa vie, en amour et en politique, s'étaient comme distillées goutte à goutte en cette quintessence amère. Ce sont moins des pensées que des ressentiments. En marge de telle ou telle maxime, on pourrait mettre tel ou tel nom de ses maîtresses, de ses rivaux, ou le sien même.
« La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font souvent la valeur des hommes, et la vertu des femmes. »
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a La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes ; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par la crainte ou par la raison. » -
L'homme et la femme, tels que La Rochefoucauld les peint, c'est l'homme et la femme tels que les ont faits les aventures de la guerre civile. Il est le moraliste de la Fronde . Ayant connu à ses dépens quelle est la bonne foi des partis , et la constance des héroïnes, ses Maximes encore plus que ses Mémoires expriment ses désenchantements et ses rancœurs. Cet homme d'esprit, ambitieux des plus grands rôles, égaré dans la politique, croyant faire de l'histoire , n'a fait que du roman. « Les Maximes? dit Sainte-Beuve, furent la revanche du roman 1 ». Elles s'expliquent par ses déceptions, par son humeur aigrie, sa santé ruinée. Ce sont des observations particulières, que sa misanthropie a généralisées. C'est comme une gageure de découvrir partout l'intérêt, personnel, de le présenter sous cent formes diverses, de le tailler à mille facettes. Son esprit s'excite et se joue en ces vues subtiles, ne se souciant pas de nous blesser, pourvu qu'il nous étonne et nous amuse, tout en nous attristant.
Il y a une de ces Maximes qui peut servir à résumer le livre, — et aussi à le réfuter : — « Nos 1. Portraits de Femmes, p. 283, Paris, Didier*
actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait rapporter à ce qu'il lui plaît. »
Entendez bien cette maxime. Supposons que je trace sur ce tableau, qui est là derrière moi, quat* mots, rimant deux à deux, et que je vous invite tous à faire des vers sur ces rimes. Chacun de vous fera des vers différents, selon sa fantaisie : il y aura donc cinq ou six cents quatrains sur n'importe quoi, qui tous se termineront par ces mêmes rimes. Eh bien, nos actions sont comme ces bouts-rimés qu'il s'agit de remplir, en écrivant au-devant les motifs. Et ces motifs sont inconnus : ce qui est en vue, c'est l'action; ce qui n'est pas visible, c'est l'intention : chacun l'imagine à son gré, et remplit le blanc comme il lui plaît, avec plus ou moins de justesse et de justice. Or c'est l'intention qui donne à l'action son caractère, sa valeur et son titre. Par exemple , « celui , dit La Bruyère, qui, logé chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entresol, n'en use pas ainsi par modestie. Cet autre qui, pour conserver une taille fine, s'abstient de vin et ne fait qu'un seul repas, n'est ni sobre ni tempérant. Et, d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne enfin quelque secours, l'on dit qu'il achète son repos, et nullement qu'il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection. »
C'est donc par le motif qu'on juge l'action; «nais le motif ne se voit pas, et parfois il y en a
♦plusieurs, que nous-mêmes avons peine à démêler.
Chacun de nous fait donc rapporter l'action, comme le bout-rimé, à ce qu'il lui plaît, et non seulement à ce qu'il lui plaît, mais à ce qu'il plaît au monde 1 . Car il est à noter qu'en fait de motifs et d'intentions, outre que l'on conjecture au hasard, on ne dit pas toujours avec sincérité ce que l'on conjecture : et, si l'on croit entrevoir un motif louable, souvent on en suppose un autre, .pour s'accommoder à la malignité du monde. Il arrive même parfois que nous-mêmes, pour éluder l'envie, nous nous calomnions.
Un ami de Chamfort lui disait un jour « qu'en général dans la société, lorsqu'on avait fait quelque action honnête et courageuse par un motif digne d'elle, c'est-à-dire très noble, il fallait que celui qui avait fait cette action lui prêtât, pour adoucir
l.Je me souviens d'avoir entendu, en 1839, l'improvisateur Eugène de Pradel traiter, sur une vingtaine de rimes données par le public, deux sujets, l'un après l'autre, donnés aussi par le public :
1° La prise de Saint-Jean d'Ulloa ;
2° Les folies du carnaval.
Pour le premier, il prenait les rimes en descendant; pour le second, en remontant. Il faisait donc rapporter les bouts-rimes non seulement à ce qu'il lui plaisait, mais à ce qu'il plaisait au public. Ainsi faisons-nous le plus souvent dans l'interprétation des actions d'autrui.
l'envie, quelque motif moins honnête et plus vulgaire ». L'action ainsi travestie parait alors plus vraisemblable au monde, qui croit peu à la généro^ site : on juge <f autrui par soi-même. Les espritÉ étroits vous prêtent, sans malice, leurs petitesses ; les envieux, leur tristesse du bien d'autruf ; les orgueilleux, leur ambition; les avares, leur cupidité : à un homme d'argent vous persuaderez malaisément que ce n'est pas l'argent qui vous soucie, et que vous en faites peu de cas.
Le vulgaire, chez qui le sens moral est faible, — et c'est pour cela qu'il est le vulgaire, — vous fait cadeau, à chaque instant, sans songer à mal, d'une provision de sottises et de vilenies, pour expliquer votre conduite. Peu d'hommes et peu de femmes admettent qu'un ou une de leurs semblables puisse être honnête sans intérêt. Il faut avouer que cela donne raison dans une large part à l'auteur des Maximes, et à La Fontaine.
L'action est donc une sorte d'énigme, dont les curieux cherchent le mot. Mais cette énigme-là, avons-nous dit, a souvent plusieurs mots , qui tous, à des degrés divers, conviennent ; et ordinairement chacun des curieux n'en cherche ou n'en admet qu'un seul. Les uns rapportent cette action à l'intérêt, les autres à l'instinct, les autres, en Ira petit nombre, au devoir désintéressé.
Exemple : un tel a sauvé une personne qui allait se noyor. Voila l'action. Quel en a été le mobile?
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On demandera d'abord quelle est cette personne, si c'est un homme ou une femme. Et, supposé que ce soit une femme, on demandera si elle est jeune et jolie. Et, supposé qu'elle ne soit ni jolie ni jeune, on demandera si elle est riche, ou influente. C'està-dire que Ion commencera par prêter à votre action quelque mobile intéressé : intérêt de sentiment, ou de fortune, ou d'ambition.
Mais, si cette femme n'est ni jolie ni jeune ni riche ni influente, et qu'au contraire elle soit vieille et laide, pauvre et délaissée, les suppositions sur le mobile qui a pu déterminer votre action commenceront à être moins défavorables. On pourra toutefois supposer encore que vous avez exposé votre vie soit pour obtenir l'admiration, — intérêt de gloire; — soit par je ne sais quel amour du danger: mobile instinctif, affaire de tempérament et de cornplexion. Enfin, si vous passez pour pieux et dévot, on aura la ressource de dire que vous avez fait bon marché de cette triste vie d'ici-bas, courant très volontiers la chance de l'échanger contre une vie éternelle de félicité céleste : — intérêt d'outretombe ; — comme ce brave curé de Bretagne dont madame de Sévigné disait : « Ii , mange de la merluche en ce monde, dans l'espérance de manger du saumon en l'autre. »
Mais, s'il est avéré que vous n'êtes point dévot, et que vous n'avez point de croyance fixe à l'égard d'une autre vie ; que vous êtes d'une complexion
calme, d'un naturel prudent, d'un esprit réfléchi, d'un caractère simple et modeste ; que vous avez sauvé cette pauvre vieille femme la nuit, sans spectateurs; que, de plus, vous êtes marié et père, au reste assez mauvais nageur; ou que même vous ne savez pas nager du tout, et que vous avez des rhumatismes; nesera-t-on pas réduit à croire qu'en sauvant cette personne vous avez agi simplement par le devoir d'humanité : tenter de sauver un être qui va périr, au risque de périr aussi 4 ?
Voilà des exemples de bouts-rimés très diversement remplis. Eh bien , La Rochefoucauld , quant à lui, les remplit tous de la même manière. Il ne se pique point de variété pour le fond ; elle éclate dans la forme seule. Ce lapidaire n'a qu'une seule pierre; mais il la taille de cent façons.
La Bruyère reste mieux que lui dans la mesure lorsqu'il dit : ce Les meilleures actions s'altèrent et s'affaiblissent par la manière dont on les fait. » C'est-à-dire qu'elles deviennent moins bonnes, et perdent de leur mérite, par les motifs personnels qui en sont comme l'alliage.
A la cinquième édition des Maximes, en 1678, dans une autre petite préface qu'adressait, soidisant, le Libraire au Lecteur, en annonçant plus
1. Voir : Appendice I, à la fin du volume, la jolie Histoire du lieutenant Louant, contée par Stendhal.
de cent Maximes nouvelles, et en se félicitant du succès du livre, qui n'avait, disait-on, « pas besoin d'apologie », on ajoutait cependant deux explications :
« Je me contenterai de tous avertir de deux choses : Tune, que, par le mot d'intérêt , on n'entend pas toujours un intérêt de bien ( argent, fortune), mais le plus souvent un intérêt d'honneur ou de gloire; et l'autre, qui est la principale et comme le fondement de toutes ces Réflexions, est que celui qui les a faites n'a considéré les hommes que dans cet état déplorable de la nature corrompue par le péché; et qu'ainsi la manière dont il parle de ce nombre infini de défauts qui se rencontrent dans leurs vertus apparentes, ne regarde point ceux que Dieu en préserve par une grâce particulière. »
Cette double explication , donnée après coup, a un air postiche, et la seconde est évidemment une précaution politico-religieuse, qui sentirait Thypocrisie, si Ton n'y goûtait aussi l'ironie. Il ne veut pas se mettre sur les bras ceux qui font profession de sainteté. C'est comme un nouveau gabion dont il se couvre . Quand Pascal parle du péché originel et de la corruption qui en résulte dans la nature de l'homme , il est sérieux et convaincu : tout le monde le sent, tant son émotion maladive est contagieuse! Mais La Rochefoucauld, on le sent bien aussi , est malade de toute autre sorte : c'est
6d LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
de ne croire plus à rien. Les Maximes sont nées non de la corruption générale de la nature humaine, mais de sa corruption particulière, à lui, de celle qui, à la première lecture, frappait si vivement madame de La Fayette 4 . Ce sceptique a trouvé plaisant, d'abord, de se faire un rempart des Pères de l'Église ; puis voilà à présent qu'il s'avise d'un second rempart, le péché originel et la corruption de l'humanité déchue . On voit trop que, chez lui, ce n'est pas sérieux. Ce qui, chez l'auteur des Pensées, est foi profonde, âme de tout le système, n'est, chez l'auteur des Maximes, que sacrifice à l'opinion. Ainsi fera Saint-Simon enrôlant au nombre des historiens le Saint-Esprit lui-même, pour se mettre à l'abri derrière lui avec ses Mémoires. L'un et l'autre se moquent. Pardonnons à l'un et à l'autre, pour leur talent, pour leur génie ; passons à La Rochefoucauld , en particulier, ses préfaces à cause de son livre ; ses feintes, pour le bon motif, qui est de faire avaler ses vérités; son paradoxe, en faveur de l'esprit qui le relève, et de la perfection de style qui en rehausse le prix.
Ce qui distingue cet écrivain de tous les autres qui ont soutenu le même système, c'est qu'il est un moraliste mondain et un grand seigneur : tien, chez lui, qui sente l'école. Au contraire, voyez de nos jours Schopenhauer , dont on fait tant de