Voir la lettre & madame de Sablé, ci-dessus, p. 31 et
bruit, et qui maintes fois le pille et le démarque : au lieu de quelques traits légers, il vous fait de lourdes énumérations. Aussi est-il aisé de combattre Schopenhauer avec de grosses machines pareilles aux siennes ; mais le moyen de vous défendre contre cette éblouissante volée de flèches d'or?
« La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie. »
« Le» vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples. »
« Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance que c'est nous qui les quittons. »
a II y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions ; en sorte que la ruine de l'une est presque toujours l'établissement d'une autre. »
« On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie, comme des hôtes chez qui il faut successivement loger ; et je doute que l'expérience nous les fît éfiter, s'il nous était permis de faire le même chemin. »
« La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les fruits : elle y donne un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient jamais. »
« L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. »
En vieux français de Normandie, « une lourde fille » veut dire une belle fille. Et, de l'autre côté du Rhin, en littérature, on confond aussi quelquefois la lourdeur avec la beauté. Schopenhauer, souvent, ne fait qu'alourdir les idées qu'il prend à La Rochefoucauld, à Chamfort, à Helvétius, ou au père jésuite Balthazar Gracian, ou à Alphonse Karr. Il les délaye à la fois et les épaissit. En Angleterre, on l'a prodigieusement surfait. Un Français de beaucoup d'esprit et de talent, qui semble un disciple littéraire de Mérimée et de Henri Heine, l'a introduit chez nous, en le présentant du meilleur côté, et la mis à la mode en France. Oseraije dire que Schopenhauer restera plus généralement admiré par nombre de gens non français qui considèrent la légèreté lumineuse comme un signe d'infériorité, et la lourdeur comme la marque d'un esprit puissant? J'avoue que je ne serais pas surpris si , à la bourse de littérature , où les valeurs montent et descendent sans cesse, les actions Schopenhauer, cotées très haut pendant un instant, subissaient promptement une forte baisse. Cependant on ne peut blâmer ses compatriotes d'élever un gros buste à cet heureux philosophe du malheur, ni M. Bourdeau de se moquer un peu de lui, tout en lui rendant le service de le traduire, de le commenter, et de l'alléger *.
1. Voir, dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1884, le très joli article de M. Bourdeau : Le bonheur dons le pessimisme.
Comparons, sur une même pensée, La Rochefoucauld et Schopenhauer. L'un dit avec une légèreté piquante qui égayé la tristesse de l'idée : c Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'il n'étaient les dupes les uns des autres. » Ou bien: « Le monde n'est composé que de mines (d'apparences), et c'est inutilement que nous travaillons à y trouver rien de réel. » — Maintenant voici Schopenhauer : « Notre monde civilisé n'est qu'une grande mascarade. On y rencontre des chevaliers, des moines, des soldats, des docteurs, des avocats, des prêtres, des philosophes; et que ne rencontre-t-on pas encore? mais ils ne sont pas ce qu'ils représentent ; ce sont des simples masques, sous lesquels se cachent la plupart du temps des hommes d'argent. Tel prend aussi le masque de la justice et du droit, au moyen d'un avocat, pour mieux frapper son semblable ; tel autre, dans le même dessein, choisit le masque du bien public et du patriotisme; un troisième, celui de la religion, de la foi immaculée. Pour toutes sortes de desseins secrets, plus d'un s'est caché sous le masque de la philosophie, comme aussi de la philanthropie, etc. Les femmes ont moins de choix: elles se servent la plupart du temps du masque de la vertu, de la pudeur, de la simplicité, de la modestie... etc. »
U y a quelque apparence que l'écrivain allemand a pris au nôtre et l'idée et l'image ; mais, pour
déguiser son larcin, il a alourdi Tune et l'autre. Le mot même de mascarade, il a pu le trouver encore dans ce passage de la Lettre de madame de Schonberg, qui accompagne toutes les éditions des Maximes: « Que dites-vous aussi, madame, de cette maxime, que chacun se fait un extérieur et une mine , et qu'il met ce qu'il veut paraître , en la place de ce qu'il est ? Il y a longtemps que je l'ai pensé, et que j'ai dit que tout le monde était en mascarade, et mieux déguisé que l'on ne l'est à celle du Louvre : car Ton n'y reconnaît personne. t>
En France la conversation et la littérature ont été bien longtemps mêlées ensemble. De là vient que nos bons écrivains n'ont rien de pédantesque : ils gardent l'élégance mondaine, la clarté, le tour, le goût et la grâce, que la conversation, et surtout celle des femmes, leur ont donnés. Nulle part les femmes n'ont eu autant d'influence que chez nous sur les choses littéraires. Chez les peuples et les écrivains où cette influence a manqué, il peut y avoir plus de force logique, ou, pour mieux dire, de formes d'argumentation ; il y a moins de flexibilité, d'agrément, de rapidité, et peut-être de délicatesse morale.
On peut pardonner à La Rochefoucauld quelques sentences pessimistes, en faveur de plusieurs pen-
sées respirant cette délicatesse charmante, et qui, peut-être, sont écloses au souffle bienveillant de madame de Sablé ou de madame de La Fayette :
« Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections le mal qu'il nous fait.»
« Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce d'ingratitude. »
* Un sot n'a pas assez d'étoffe pour être bon. »
« L'amour est , à l'âme de celui qui aime, ce que l'âme est au corps qu'elle anime. »
C'est une pensée de saint Augustin, et je ne serais pas étonné qu'elle eût été offerte à La Rochefoucauld par l'auteur de la Princesse de Clèves. Nombre de Maximes furent retouchées et adoucies sous l'influence de cette âme délicate et noble, de cette « divine raison ». La Rochefoucauld avait écrit d'abord : « L'esprit est toujours la dupe du cœur. » Il a mis plus tard : « L'esprit est souvent la dupe du cœur. »
Avant madame de La Fayette, la charmante madame de Schonberg avait bien finement retourné cette pensée en renvoyant à madame de Sablé le manuscrit des Maximes, encore inédit : « Je ne sais si vous l'entendez comme moi ; mais je l'entends, ce me semble, bien joliment, et voici comment: c'est que l'esprit croit toujours, par son habileté et par ses raisonnements, faire faire au cœur ce qu'il veut; mais il se trompe, il en est
la dupe : c'est toujours le cœur qui fait agir l'esprit ; l'on suit tous ses mouvements, mal gré qu'on en ait, et l'on les suit même sans croire les suivre. . . »
La Rochefoucauld, blasé comme il était, ne croyait guère à la sensibilité ; rappelez -vous ce qu'il en dit dans son Portrait fait par lui-même 4 . Ses Maximes, sur ce point, en sont la suite :
« On pleure, dit-il, pour avoir la réputation d'être tendre. »
« On pleure pour être plaint. On pleure pour être pleuré. »
« Enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas. »
A quoi Prévost-Paradol répondait avec une simplicité éloquente : * Les larmes de l'homme coulent parfois comme son sang, sans autre calcul et sans autre raison qu'une blessure. »
Pris absolument, le fond des Maximes est pessimiste et respire la misanthropie. Cependant on éprouve, après tout, qu'il est sain de prendre de temps en temps quelques gouttes de cet élixir amer qui redonne du ton à l'esprit, et de ce style exquis, qui raffermit le goût et la pensée. Les jets de lumière implacables dont ce misanthrope éclaire les replis cachés du cœur, perçant à jour toutes les