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LES PENSÉES

Pascal est un exemple effrayant des ravages que peut causer le fanatisme, même dans un esprit supérieur. Êminent par un génie scientifique d'une précocité extraordinaire, éminent par la noblesse de ses sentiments et la hauteur de son âme, éminent par la droiture inflexible de son sens moral dans la lutte contre les Jésuites, il est envahi par la terreur superstitieuse : elle ébranle son imagination et le pousse jusqu'aux confins de la folie.

Singulière et étrange complexion : esprit géométrique, imagination poétique, tempérament nerveux à l'excès. A la suite d'un accident, où il a entrevu la mort sans être en état de grâce, une maladie

(morale encore plus que physique) s'empare de lui et bouleverse tout son être. De là la différence frappante entre ses deux ouvrages, les Provinciales et les Pensées. Dans le premier, avant l'époque où sa santé, jusque-là débile, fut décidément atteinte , Pascal est la voix éloquente de la vraie morale et de la raison ; dans le second, son imagination, troublée par le jansénisme et par la peur de l'Enfer, se retourne contre la raison, l'anéantit sous la doctrine de la Grâce. Emprisonné dans ce dogme étroit, il est comme un aigle en cage, qui, voulant déployer son envergure, heurte ses ailes aux barreaux. Pareil au héros de Shakspeare en présence du problème de la destinée, lui aussi dit avec effroi To be, or not to be, Croire ou mourir^ Depuis le jour où ses chevaux ont failli le précipiter dans la Seine, au pont de Neuilly, il voit sans cesse un abîme à sa droite ; et la doctrine janséniste présente sans trêve à son imagination l'Enfer ou le Paradis.

Mais, si son système théologique est des plus étroits, l'étendue de son cjavier littéraire est immense. Considérez-en la série et la teneur. Il a d'abord les pensées élevées et délicates de ce que l'on appelle le Discours sur les passions de l'amour; ensuite, dans les Provinciales, une étonnante diversité de tons : il prélude par la comédie , on croit lire tel des Dialogues de Platon mettant aux prises les subtilités des sophistes et l'ironie de So-

irate, non moins subtile.* Mais bientôt cette comédie hausse le ton jusqu'à l'accent tragique ± . C'est là, dans la seconde partie des Provinciales, que, selon la remarque de M. Doudan, « on trouve pour la première fois en France la raillerie sinistre, aiguisée et affilée comme un poignard : c'est la comédie et la tragédie tout ensemble ». — Enfin, dans les Pensées, nous pouvons dire que c'est le drame : oui, le drame, avec le mélange des éléments les plus divers; oui, le drame, quoiqu'il n'y ait ordinairement qu'un seul acteur, cette âme solitaire, affolée, qui se débat dans l'angoisse ; quelquefois aussi, cependant, survient un interlocuteur inattendu f soit humain, soit divin ; et alors éclate tout à coup un dialogue étrange, d'une beauté mystique, celui, par exemple, de cette âme en peine avec Jésus crucifié qui daigne l'interpeller.

« Console-toi, lui dit Jésus du haut de la croix, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé. Je pensais à toi dans mon agonie : j'ai versé telles gouttes de sang pour toi... » — Puis, viennent de doux reproches : « Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu me donnes des larmes?... Les médecins ne te

1. Lesdix premières Lettres sont adressées par un Parisien à un Provincial^ et, de là, ont été nommées, par une abréviation mal faite, les Provinciales, au lieu de Lettres au Provincial, comme on avait dit d'abord. Celles qui viennent après la dixième sont adressées aux Jésuites.

guériront pas : car tu mourras à la fin. Mais c'est moi qui guéris et qui rends le corps immortel... Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur.

— Je le perdrai donc, Seigneiff : car je crois leur malice, sur votre assurance.

— Non : car moi, par qui tu l'apprends, t'en peux guérir. ..

— Seigneur, je vous donne tout.

— Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures... Qu'à moi en soit la gloire, et non à toi, ver et terre... »

Quoi de plus dramatique, de plus émouvant?

Et pourtant, quand on a repris son sang-froid,

il faut voir la chose comme elle est, et dire le mot propre : c'est une hallucination.

Les huit dernières années de la vie de Pascal, qui devait mourir à trente-neuf ans, en 1662, furent employées, au milieu de souffrances continuelles et parmi les pratiques de la dévotion la plus exaltée, à préparer cet ouvrage, apologie très neuve et très étrange de la Religion non seulement chrétienne, non seulement catholique, mais janséniste, et où la doctrine la plus outrée de la Grâce et de la Prédestination contraste singulièrement avec ces alternatives d'émotion tendre, qu'elle ne contredit point d'ailleurs.

L'auteur, en effet, prend pour principe et point de départ que Dieu a voulu aveugler le plus grand nombre des hommes, et sauver le plus petit nombre. Non content de croire, comme fera Bossuet, comme fera Fénelon, à un a Dieu caché », Deus absconditus, il dit: «On n'entend rien aux ouvragés de Dieu, si on ne prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les autres. » Il proclame avec saint Paul et avec saint Augustin que, de toute éternité et avant que les hommes fussent au monde, il a plu à Dieu de sauver les uns et de damner les autres. Telle est la doctrine dans laquelle il se précipite avec la logique inflexible d'un esprit géométrique et l'emportement d'une âme passionnée. « Géométrie et passion, dit M. Havet, voilà tout l'esprit de Pascal, voilà toute son éloquence. »

Ajoutons-y la maladie : car, sans la maladie, on ne peut s'expliquer un pareil livre, où les gémissements alternent avec les menaces, et où l'écrivain prend pour base de tout son ouvrage le néant de la raison, <* La maladie, dit-il, est l'état naturel des chrétiens. » Et il écrit une longue Prière pour demander à Dieu le bon usage de ses maladies. C'est torturé par elles qu'il prépare cette Apologie de la Religion, avec l'idée fixe de l'éternité ; la mort interrompt l'ouvrage ébauché, qui ressemble à des ruines : quelques parties fort belles sont debout ; d'autres pendent et menacent. ...Pendent

opéra interrupta minœque... Le reste, épars, étonne. On est réduit à deviner le dessein et le plan, en errant parmi ces débris.

Vous savez que les feuilles et les bouts de papier où Pascal avait écrit ses pensées à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit, avaient été enlilés en diverses liasses, sans ordre ; ensuite reportés et collés sur les feuillets d'un grand cahier : c'est ce que Fou nomme le Manuscrit autographe des Pensées. Certains détails me donnent lieu de croire qu'une partie au moins de ces feuillets avait été déjà ainsi préparée du vivant de l'auteur, et qu'il a dû y mettre la main, ou en relire quelques passages *. — Vous savez aussi que, par diverses raisons, — de piété, de prudence et de politique, — messieurs de Port-Royal firent un choix parmi ces pensées, et mutilèrent ou altérèrent gravement le sens et le style de celles qu'ils crurent devoir publier. Ce fut en 1669, sept ans après la mort de l'auteur. Telle est la première publication, très incomplète et très inexacte du livre qu'on appelle les Pensées. Puis, en 1728, le Père Desmolets, en 1776 Condorcet, en 1779 Bossut, tirèrent du Manuscrit un certain nombre de Pensées inédites, et accrurent le texte, sans rectifier ce qui avait été déjà publié. — La révélation du véritable

1. Voir Havet, Pensées de Pascal, 1. 1, p. 109, lignes 26 à 31.

texte des Pensées de Pascal n'eut lieu que de nos jours. En 1842, M. Victor Cousin, dans un Rap~ port à l'Académie française, apprit au public étonné qu'on croyait avoir les Pensées de Pascal et qu'on ne les avait pas. Il le prouva par de nombreux exemples qui mirent en pleine lumière ce que Port-Royal avait essayé de tenir sous le boisseau : les témérités du sceptique et du janséniste. Ensuite, en 1844, M. Prosper Faugère, entrant plus avant dans la voie ouverte par M. Cousin, publia le texte authentique des Pensées d'après le Manuscrit autographe, entièrement dépouillé pour la première fois. — Enfin, en 1852, M. Havet en donna la première édition classique, où désormais tout est visible, la pensée dans ce qu'elle a de plus extrême, le style dans ce qu'il a de plus vif et de plus hardi. Cette édition, déjà excellente, a été suivie d'une seconde, puis d'une troisième, où M. Havet a encore perfectionné son travail.

Là on voit Pascal à fond, sa méthode tranchante, aussi téméraire que sa doctrine. Il entre dans les conseils de Dieu et dans les conseils du Diable 1 . Il nous explique leurs plans et leur conduite, comme s'il était leur confident. Et souvent il prête à l'un comme à /'autre des desseins, des motifs, des artifices, qui paraissent bien étranges. Port-Royal avait retranché ou atténué tout cela»

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