Dans son Pascal, tome I, p. vu
lait. A l'hôtel de Rambouillet, on fut curieux de l'entendre : Arnauld l'y présenta. On lui proposa un sujet. Après qu'il se fut recueilli pendant quelques instants, seul et sans livres, dans une chambre voisine, il reparut et improvisa brillamment, aux applaudissements de l'assemblée. Comme il était onze heures du soir, Voiture se mit à dire, en félicitant le prédicateur de seize ans, « qu'il n'avait jamais ouï prêcher ni si tôt, ni si tard ». On l'entendit ensuite à l'hôtel de Vendôme. Là se trouvaient plusieurs évêques : entre autres, Philippe deCospéan, évêque de Iisieux, prédicateur très célèbre alors. « Q n'y avait personne en France, dit le cardinal de Retz, dont l'approbation put tant donner de réputation. » 11 fut charmé de la parole f u jeune orateur, et lui prédit les plus hautes estinées.
La même année, Bossuet soutint, comme on *i,sait alors, « sa tentative » de philosophie et bellesettres : c'était le baccalauréat du temps ; puis, quatre ans après, à vingt et un ans, le 24 janvier 4648, sa tentative de théologie, ou sa thèse, comme nous dirions ; c'était ce sur les attributs de Dieu, iriple et un, et sur les Anges, » de Deo trino et uno, et de Angelis. Leduc d'Enghien, que nous appelons le grand Condé, et qui Vêtait déjà, quoique tout jeune aussi, ayant gagné, de vingt-deux à vingt-sept ans, les batailles de Rocroy, de Fribourg, de Nordlingue et de Dunkerque, lui fit l'honneur
lit) LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
<Ten accepter la dédicace, et de venir assister à la soutenance. Il y arriva avec an cortège de jeunes seigneurs, et toute sa suite portant des flambeaux *. La discussion l'intéressa au point qu'il eut envie de se jeter dans la mêlée, d'attaquer un jeune homme qui se défendait si bien, et de disputer les lauriers, même de la théologie *. De ce jour commença entre eux une sympathie qui alla ensuite jusqu'à l'amitié.
Ordonné prêtre le 16 mars 1652, à vingt-cinq ans; reçu docteur le mois suivant dans Notre-Dame de Paris ; nommé, la même année, archidiacre de Sarrebourg, Bossuet appartint dix-sept ans, de J6S2 à 1669, à l'église de Metz, prononçant un grand nombre de Sermons et de Panégyriques de Saints, avec un talent de parole et d'action oratoire, où les dons naturels, accrus par l'étude, éclataient déjà de toutes parts et commençaient sa renommée.
En août 1654, il fut promu grand archidiacre de Metz. Cette ville était la première en France dans laquelle les israélites avaient eu permission d'habiter, toutefois dans un quartier à part. II y avait
1 . Soit que cela se fit le soir, ou seulement que cela eût duré jusqu'au soir.
2. Le fait n'eût pas été sans précédents : quelques années auparavant, en 1632, Gustave-Adolphe ayant pris Munich, alla voir le magnifique collège des Jésuites de cette ville, et se prit à discuter en latin avec le Recteur. Il mit ensuite aux prises avec un autre jésuite le jeune Gassion, depuis maréchal de France, qui était alors colonel au service de Suède*
BOSSUfiT lil
aussi des calvinistes en assez grand nombre. Le jeune archidiacre, qui avait déjà le goût et le don de diriger les esprits et les âmes, déployait son activité afin de convertir, soit les uns, soit les autres, et obtenait plus d'un succès. Il demanda à Vincent de Paul, supérieur de Saint-Lazare à Paris, qu'il voulût bien lui envoyer des missionnaires pour le seconder dans cette œuvre de Propagation de la Foi catholique ; Vincent de Paul accéda à sa demande : et, quoiqu'il eût choisi ceux qu'il jugeait les plus capables, Bossuet acheva de les préparer par des conférences appropriées. Le cercle de son influence et de sa réputation allait s'étendant.
Bienvenu chez le maréchal de Schonberg, qui avait épousé en second mariage la charmante mademoiselle d'Hautefort, vainement aimée de Louis XIII, Bossuet trouva en elle et en son mari des admirateurs et des protecteurs, qui contribuèrent à le faire connaître à la Cour, et venir à Paris, pour s'y faire entendre en public.
Il commença d'y prêcher, au moins à dater de 1657. Dans un sermon qu'il y prononça cette année-là, il apostrophe en traits de flamme la ville luxurieuse et superbe : a Paris, dont on ne peut apaiser l'orgueil, dont la vanité se soutient toujours, malgré tant de choses qui la devraient déprimer, quand te verrai-je renversée? quand est-ce que j'entendrai cette bienheureuse
nouvelle: Le règne du péché est renversé de fond en comble dans cette capitale? Ses femmes ne s'arment plus contre la pudeur; ses enfants ne soupirent plus après les plaisirs mortels, et ne livrent plus en proie leur âme à leurs yeux. Cette impétuosité, ces emportements, ce hennissement des cœurs lascifs est supprimé *. »
Quelle énergie dans ces images ! surtout dans la dernière, qui est une réminiscence de l'Écriture. Assurément on ne doit pas prendre au pied de la lettre ces malédictions dans le ton de Jérémic. Elles n'en ont pas moins d'éclat. On entend bien que le renversement qu'il appelle de ses vœux n'est que celui du péché. Or que peut signifier le renversement de la corruption, si ce n'est l'édification morale, la vertu, la grandeur ? Et maudire ainsi, n'est-ce pas bénir? Mais il a frappé ces grands coups pour réveiller les âmes.
En 18S9, il prêcha le Sermon sur Véminente dignité des Pauvres dans V Église. Et, cette même année, il fut retenu par Vincent de Paul pour faire, en 1660, les conférences de l'ordination de la Pentecôte.
Sur sa réputation, Louis XIV, désireux de l'entendre, le choisit pour prêcher au Louvre, le 2 février 1662, jour de la Purification, et ensuite le
1. Sermon sur la Résurrection dernière, XI, 125, édition de do m Déforis.
carême de la même année *. Bossuet avait trentequatre ans; le Roi vingt-trois. Les autres auditeurs étaient ordinairement : la Reine mère ( Anne d'Autriche), la Reine (Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne), la Reine mère d'Angleterre, veuve de Charles I er , dont le fils, Charles H, venait d'être rétabli sur le trône ; Monsieur, frère du Roi ; Mademoiselle, fille du feu duc d'Orléans ; et toute la Cour.
Pour ce début dans la chaire du Louvre , « l'abbé Bossuet, docteur en théologie de la Faculté de Paris, grand archidiacre de Metz ». t~ c'est ainsi qu'il est dénommé sur la liste des prédicateurs du carême de 1662 — reprit le thème du Sermon qu'il avait prononcé Tannée précédente aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques, et le perfectionna.
Le vendredi saint de ce même carême, il prêcha la Passion, et excita la pitié pour les pauvres, membres souffrants de Jésus-Christ. Il condamna les prodigalités stériles, le luxe égoïste, inhumain, la vaine gloire. C'était un de ses thèmes préférés. < Une marque que l'on n'a pas en soi la gran-
1. La Reine mère Anne d'Autriche, malade sans doute, n'assista pas au sermon le 2 février; elle y assista le 1 er mars. M. A. Floquet. t. II. p. 146, a relevé, d'après la Gazette de France, la mention exacte et détaillée de la présence des personnes de la famille royale pour chaque jour de cette station, du 2 février, jour de la Purification, au 9 avril, jour de Pâques.
deur, dit-il dans un autre sermon sur le même sujet *, c'est lorsqu'on la cherche hors de soi, dans des ornements extérieurs. Donc, ô siècle vainement superbe, je le dis avec assurance (et la postérité le saura bien dire) que, pour connaître ton peu de valeur, et tes dais et tes balustres, et tes couronnes et tes manteaux, et tes titres et tes armoiries et les autres ornements de ta vanité, sont des preuves trop convaincantes. »
Le Roi, à la fin de cette station quadragésimale, complimenta Bossuet, le nomma son prédicateur ordinaire par brevet royal, et donna ordre d'écrire au conseiller Bossuet pour le féliciter d'avoir un tel fils. Plus tard, Bossuet fut encore désigné par Louis XIV pour prêcher au Louvre l'avent de 1665, puis le carême de 1666, et l'ayent de 1669, Un jour que le père du prédicateur était présent, a Qu'il doit être heureux, dit le Roi, d'entendre son fils prêcher si bien ! »
Ainsi, dès l'âge de trente-quatre ans, Bossuet, en pleine possession de sou talent, est, pendant huit ou neuf années, de 1660 à 1669, à Paris, le grand prédicateur en vogue.
Quand je me propose de faire voir le romantisme de cet orateur, j'aurais trop beau jeu et je me ferais la partie trop belle si j'allais chercher des exemples dans les Sermons de sa jeunesse, alors
i. Dom Défous, XII, 615.
que le vin bouillonne encore dans la cuve, et que l'imagination se répand en toutes sortes de hardiesses et témérités de style. Il y a, à la vérité, tel sermon prononcé à Metz, dans lequel déjà son génie éclate ; par exemple, sur la Passion de Jésus- Christ : « On le veut baiser, et il donne les lèvres ; on le veut lier, il présente les mains ; on le veut souffleter, il tend les joues ; frapper à coups de bâton, il tend le dos;,., on l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus luimême. Cette face autrefois si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille. On lui arrache les cheveux et la barba, il ne dit mot, il ne souffle pas: c'est une pauvre brebis qui se laisse tondre, « Venez, venez, cama- » rades, » dit cette soldatesque insolente: « voilà ce fou » dans le corps de garde, qui s'imagine être roi des » Juifs ; il faut lui mettre une couronne d épines. * Il la reçoit ; elle ne tient pas assez, il faut renfoncer à coups de bâton ; frappez, voilà la tête. »
Mais les hardiesses du jeune sermonnaire ne sont pas toujours aussi heureuses ; quelquefois elles ne sont que téméraires ; son goût n'est pas encore tout à fait pur. Il ne s'est pas entièrement dégagé des formes et de la rouille scolastiques, des divisions et subdivisions, des définitions bizarres, des interprétations subtiles et fantaisistes, qui avaient été si longtemps de mode.
Lorsqu'il traite de nouveau, à Vâge de la maturité, tel sujet sur lequel il avait prêché dans sa jeunesse, tout en reprenant soit le plan ou une partie, soit Jes développements principaux, soit quelque trait, de lui-même ou des Pères, il refond, il élague, il épure. A comparer ce qu'il garde et ce qu'il rejette, on mesure combien son goût s'est formé, est devenu plus sévère, et combien sa vraie force s'est accrue. Ce vaste répertoire de ses premiers sermons a été une mine où il fouillait sans cesse, découpant des morceaux de son ancien texte, les accommodant à d'autres cadres, les remaniant, ajoutant mainte nouvelle rédaction dans les interlignes et sur les marges. Dom Déforis le premier, ensuite le cardinal de Bausset, l'abbé Vaillant, l'abbé Lâchât, M. A. Floquet, M. Gandar, ont porté la lumière dans ce chaos.
Dans un des Sermons (sur les bontés et les rigueurs de Dieu ) se trouve le germe de la seconde partie du Discours sur V Histoire universelle; dans un autre (sur la royauté de Jésus-Christ), on découvre le point de départ de la Politique tirée de VÊcriture sainte; dans un autre, la première idée de Y Histoire des Variations.
Mais je veux aller droit aux œuvres où l'orateur, devenu maître, est romantique et classique à la fois. Laissons donc les Sermons, et étudions les Oraisons funèbres. M. Ferdinand Brune-
tière a dit avec son grand bon sens : « Ce que Ton apprend de plus clair, à consulter les notes qu'un grand écrivain a laissées, c'est, trop souvent, à ne plus sentir le prix de ce qu'il a lui-même achevé. Les Sermons de Bossuet ne nous ont presque servi qu'à nous rendre insensibles à tout ce que les Oraisons funèbres ont de beautés par-dessus celles des Sermons 1 . »
Les trois plus belles Oraisons funèbres sont : premièrement, celle de la Reine d'Angleterre, Henriette-Marie de France, fille d'Henri IV et de Marie de Médicis, sœur de Louis XIII, et femme de Charles I er ; — deuxièmement, celle de sa fille, Henriette d'Angleterre, devenue duchesse d'Orléans, par son mariage avec Monsieur, frère unique de Louis XIV, et que nous connaissons bien sous le nom de Madame, morte à vingt-six ans ; — enfin, celle du grand Condé.
Trois autres Oraisons, outre ces trois grandes, font partie du recueil consacré par l'admiration ; ce sont : celle de la Reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV ; celle de la princesse palatine Anne de Gonzague de Clèves ; celle de Michel Le Tellier, chancelier de France, qui signa la révocation de l'Édit de Nantes.
Telles sont les six Oraisons funèbres que Bossuet lui-même a fait imprimer et qu'ainsi il a avouées.