‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 34 sur 106 · Voir la précédente leçon sur Pascal, pages 80 et · texte numérisé non relu

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de Madame. Plusieurs traits de ces notes se retrouvent en eflet dans le discours : entre autres celui-ci, sur la loyauté de la Reine, et sur l'inviolabilité du secret, a devoir non moins impérieux, disait-elle, pour les reines que pour les confesseurs » ; et la remarque, que cette princesse avait connu « toutes les extrémités des choses humaines 9.

Une couronne royale en vermeil, recouverte d'un crêpe, sur le catafalque, s'entrevoyait à la lueur de mille cierges, et plus bas l'urne renfermant le cœur. L'orateur ne perd pas de vue ce cœur a se réveillant, tout poudre qu'il est, sous le drap qui le couvre, au nom seul de Charles Stuart ». Ce cœur, dit -il, « parlera assez haut, si les paroles me manquent et si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé ». Quoi qu'en dise cette modestie oratoire, son éloquence le rehaussera encore, et, dans cette petite chapelle de Chaillot, étendra des ailes grandes comme le monde. « Ah! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle. Il faut éclater, percer celte enceinte et faire retentir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue »... (il s'agit de la pensée de la Reine rendant grâces à Dieu « de l'avoir faite non seulement chrétienne, mais de l'avoir faite reine malheureuse ») ; c'était encore un des traits histo-

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riques fournis à Bossuet par les notes de madame de Motteville.

Cette Oraison ouvre la série des six chefsd'œuvre, qui se fermera, en 1687, par l'Oraison du Prince de Condé. C'est dans cette série si variée, si neuve, si étincelante, que notre orateur est sans rival, comme il était sans modèle.

Le principal caractère de l'éloquence de Bossuet est d'unir à une majesté souveraine une surprenante familiarité. La familiarité, une des marques du naturel, est un des dons les plus puissants de l'orateur. C'est elle, pourvu qu'on n'en abuse pas, qui le met en communication rapide avec son auditoire, et qui les rend amis l'un de l'autre. Mirabeau note, parmi les plus heureuses facultés, cellelà, que lui-même possédait si bien, et qu'il appelle « le don terrible de la familiarité » . Il veut dire : le don auquel on ne résiste point.

Prenons tout d'abord, sans chercher plus loin, l'exorde de cette Oraison ; vous allez y trouver ce caractère. Mais remarquons premièrement le texte choisi par l'orateur. Cromwell, après avoir fait tomber la tête de Charles I er , jetant un défi aux rois de l'Europe, frappa une médaille portant un glaive, avec ces mots tirés des Psaumes : Et nunc, reges, intelligite. . . « Et maintenant, ô rois, comprenez... » Bossuet releva ce défi et prit pour

BOSSCET

texte ces paroles mêmes, mais en les retournant contre la révolution religieuse et politique :

Et nunc, reges, intelligite ; erudimini, qui iudicatis terram. Psalm., 2.

« Maintenant, ô rois, apprenez ; instruisez-vous,, juges de la terre. »

« Monseigneur *, » Celui qui règne dans les deux, de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire t la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui ; car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-môme, pour le bien du monde ; dt il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône, ils n'en sont

1. Il s'adresse à Monsieur, gendre de la Reine défunte, qui est présent avec Madame.

pas moins sous sa main et sous son autorité suprême... *

N'êtes-vous pas frappés de ce mélange de grandeur et de familiarité ? L'orateur, un peu après, parlant de l'étroit sentier qui conduit au Ciel, nous montre le juste qui y chemine avec tant de peine, et qui « ne peut même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solilaire et rude où il grimpe plutôt qu'il ne marche ». C'est le mot propre. Le vrai orateur, le vrai écrivain, ne s'inquiète point de savoir si le mot propre manque de noblesse. C'est le mot qui peint, cela suffit i .

Expliquant comment la reine de la Grande-Bretagne, épouse d'un roi protestant, essayait cependant de ramener à la Foi catholique le plus grand nombre d'âmes possible dans son royaume, il dit, par deux images successives, dont la seconde est d'une simplicité étrange : « . . . Heureuse d'avoir conservé si soigneusement Pétincelle de ce feu divin que Jésus est venu allumer au monde ! Si jamais l'Angleterre revient à soi, si ce levain précieux vient un jour à sanctifier toute cette masse où il a été mêlé par ses royales mains, la postérité la plus éloignée n'aura pas assez de louanges pour célébrer les vertus de la religieuse Henriette, et croira

1. « Il n'y a, dit La Bruyère, qu'une seule expression qui soit la bonne. »

devoir à sa piété l'ouvrage si mémorable du rétablissement de l'Église. »

Avez-vous suivi cette image? Cette grande reine, « fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes », comment nous la représente-t-il ? Comme une femme qui pétrit la pâte en y mêlant le levain. Et remarquez en même temps combien ces « royales mains », enveloppent avec art cette image réaliste. De même Racine, dans Athalie, osant parler, sur la scène tragique, des chiens qui mangent le corps de la reine Jézabcl jetée par la fenêtre du palais, relève ce détail horrible par une épithète qui peint et qui chante :

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

Cependant cette métaphore delà boulangère étonne d'abord , dans une Oraison funèbre. Si c'était dans un conte de fées, on pourrait rencontrer avec moins de surprise une princesse pétrissant la pâte ; mais Peau-d'Ane n'est pas la reine de la Grande-Bretagne; elle n'est qu'une princesse de féerie. Cependant la métaphore de Bossuet est si juste, le tour si aisé, l'harmonie si noble, et cette familiarité a quelque chose de si biblique, que, loin de trouver rien à y reprendre, on ne peut qu'admirer.

Dans l'Oraison de la Reine d'Angleterre, comme dans Athalie, que je viens de nommer, c'est l'idée de Dieu qui domine tout : Dieu et son Église.

Le germe de l'idée principale de ce discours se trouvait dans le Panégyrique de Thomas de Cantorbéry, que Bossuet avait prononcé environ un an auparavant; où, rappelant le meurtre de Thomas Becket par Henri II et la révolte de ce prince contre l'autorité de l'Église , l'imagination de l'orateur franchit quatre siècles, la pensée de Henri VIII et de sa rupture avec le Saint-Siège lui vient à l'esprit en même temps que celle de Henri H, lorsqu'il s'écrie : « Prince téméraire et mal avisé, que ne peut-il découvrir de loin les renversements étranges que fera un jour dans son État le mépris de l'autorité ecclésiastique, et les succès inouïs ou les peuples seront emportés quand ils auront secoué ce jou^ nécessaire 1 ? » N'est-ce pas justement ridéemère de l'Oraison de la Reine d'Angleterre? Et tel est le sens que Bossuet donne au texte : Et nunc, reges, intelligite..., si spirituellement repris par lui de la médaille de Cromwell ?

Revenant donc ici aux causes de la révolution d'Angleterre telles qu'il les conçoit, l'orateur ouvre l'histoire de cette crise par une période d'une beauté magistrale: « Quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu'à la chasse, comme disait cet historien a , n'ont de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que

1. Panégyrique de saint Thomas de Cantorbéry, prononcé le 29 décembre 1668.

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