Père et mère de cette reine
» Princesse 1 , dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison ? Éternel ! veillez sur elle ! Anges saints, rangez à l'entour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée î »
Sentez- vous le perpétuel contraste de ces grandes figures de style avec les mots propres de la langue commune et vulgaire?
L'Oraison funèbre n'a que des éloges, et le prédicateur, comme de raison, entoure de tous les prestiges de son éloquence la Reine de la Grande- Bretagne, Henriette-Marie de France; l'histoire aurait à l'aire quelques réserves. La politique de notre pays et de Richelieu, en jetant sur le trône d'Angleterre cette princesse avant qu'elle eût seize ans, l'avait mise aux prises avec de terribles difficultés, dont elle n'eût pu se tirer sans miracle. Le rôle qu'on lui avait donné, de missionnaire de l'Église en pays hérétique, n'était pas pour plaire aux Anglais : contre ces tentatives téméraires, ils réagirent violemment. D'ailleurs, cette princesse française et catholique avait commencé, selon le travers particulier à notre nation, par « trop peu cacher combien lui déplaisaient les institutions, les coutumes, la langue même, de sa nouvelle patrie. Elle ne put
1. C'est à Elle qu'il s'adresse; n'oublions pas qu'elle est là, présente, dans l'église du couvent de Chaillot, avec le Prince son mari, frère du Roi.
l'aimer davantage quand elle vit que son mariage avait été inutile pour assurer entre les deu* royaumes cette paix dont il devait être le gage, quand les armes de l'Angleterre soutinrent la révolte de La Rochelle *... j> Les passions du peuple anglais, surexcitées chaque jour par le papisme de la reine, se déchaînèrent, a On voyait avec colère l'éducation des princes confiée à leur mère, qui préparerait dans le règne futur celui de ses propres croyances. » Ce prosélytisme dont Bossuet lui fait un mérite, à ses yeux le plus grand de tous, la lutte constante de la Reine contre la religion de son peuple, ne contribua pas peu à faire tomber la tête du Roi son mari. Comme il avait moins de volonté qu'elle, elle avait pris sur lui beaucoup d'ascendant.
Il faut reconnaître, du reste, qu'après l'avoir poussé dans cette voie funeste de lutte contre leur propre peuple, elle fut brave au jour du danger, et fit la guerre comme une vraie fille de Henri IV. Mais cela ne put les sauver. Elle alla chercher en Hollande des navires chargés d'armes et de soldats. De retour en Angleterre, animant tout de son courage, à cheval à la tête des troupes, elle les enflammait de sa fanatique ardeur. Elle prit une ville d'assaut, et parvint à rejoindre le Roi avec une ar-
1 . Voir le livre du comte de Bâillon, Henriette-Marie de France, reine d'Angleterre, étude historique, et M. Paul Mesnard, Journal des Débats du 1 er septembre 1877.
mée et du canon. Ma/ s, assiégée par le comte d'Essex dans Exeter, où elle eut à peine le temps de mettre au monde la princesse Henriette, elle fut •enfin contrainte de s'enfuir pour chercher un asile en France. Ce fut le terme de ses aventures, — dont la témérité avait été si étrange, que son médecin Mayerne, à qui elle disait un jour « qu'elle craignait de devenir folle », lui répondit avec une brusque franchise « de ne pas craindre ; qu'elle l'était déjà » .
On a des lettres d'elle au Roi son mari pendant la guerre, dans lesquelles elle essaye de lui communiquer son énergie. Tout en l'appelant « mon <îher cœur », elle lui reproche vivement ,sa faiblesse. En voici quelques passages : « Vous avez déjà appris à vos dépens, lui écrit-elle de Hollande, que le défaut de persévérance dans vos desseins vous a ruiné. Assurément, vous ne changerez plus. Si cela n'est, adieu pour jamais : il faut songer à ma résolution de me mettre dans un couvent. »
Dans d'autres lettres, qui sont aussi datées de La Haye : « Vous savez, dit-elle, que les affections des peuples changent comme le vent. C'est pourquoi, pendant qu elles sont bonnes, il s'en faut servir. Vous avez l'exemple devant vous : car le Parlement s'en sert... Les délais vous ont toujours ruiné ; mais peut-être que vous recommencez votre vieux jeu, de tout céder... Si vous le faites, vous
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me perdez, en vous perdant vous-même. Et, si j'eusse cru cela, je ne fusse jamais sortie d'Angleterre : car mon voyage est rendu ridicule par ce que vous faites. »
A propos du bill de la milice, auquel il était près de consentir : « Si vous l'avez fait, écrit-elle, il faut songer à s'en aller pour ce temps à couvert ; car vous n'êtes plus capable de protéger personne,, pas inêfue vous. »
Cependant elle veut espérer contre toute espérance : « Allez hardiment, Dieu vous assistera... Courage l je n'eu ai jamais eu autant : c'est un bon augure. Il faut aller hardiment en besogne.. . Que le Ciel vous comble d'autant de bénédictions que vous avez eu d'afflictions. »
Ainsi sa politique est téméraire; mais son courage est généreux. Quelque imprudents que soient les actes, les paroles ont parfois de la grandeur : « Je ne craindrai que Dieu; car, pour les rebelles, ni leurs écrits ni leurs menaces ne me feront jamais rien faire, pas même m'émouvoir jusques à être en colère de leurs folies. Beaucoup moins me ferontils peur, Dieu étant mon guide et ma sauvegarde. » — Et les lignes suivantes : « Je ne fis jamais rien par peur en ma vie, et j'espère que je ne commencerai pas par la perte d'une couronne. Pour vous, vous savez bien qu'il y en a eu qui ont dit que vous étiez de cette humeur-là ; si cela a été, je ne
l'ai pas connu. J'espère toujours que vous ferez voir le contraire, et que nulle peur ne vous fera soumettre à votre ruine, et (à celle) de votre postérité. . . La justice souffre avec vous. Ayez toujours soin de l'avoir de votre côté : c'est une bonne armée, qui à la fin conquerra tout le monde, et qui n'a point peur. Quoique peut-être pour un temps elle se cache, ce n'est que pour se fortifier. . • Elle est avec vous : c'est pourquoi vous ne devez pas craindre : vous sortirez tous deux ensemble et paraîtrez plus glorieux que jamais... Je veux courir votre fortune et participer à vos troubles, comme j'ai fait à vos bonheurs; pourvu que ce soit avec honneur et en vous défendant * : car, de mourir de consomption de royauté, c'est une mort que je ne pourrais souffrir. »
N'est-ce pas que cela est noble, spirituel, éloquent , digne du Béarnais ? La fille de Henri IV a parfois le tour d'esprit de son père. Expliquant le retard de ses lettres, elle dit : « Les vents m'ont été si contraires, — sur lesquels j'ai aussi peu de pouvoir que vous sur le Parlement, — qu'ils ne m'ont pas voulu obéir. . . »
Et, à propos d'autres lettres, qu'elle n'avait pu envoyer à temps : « J'en ai brûlé deux ou trois, que le vent aurait datées de trop vieille date. »