Et que vous tous défendiez
Dans d'autres, que, réfugiée, en France elle écrivait à Charles, occupé à disputer aux rebelles son trône et sa vie, la pitié secrète ne prend plus la forme que d'un tendre attachement. L'une d'elles se termine par ce trait gracieux et touchant : « Je croyais que l'air de France me guérirait ; mais il faut aussi un peu de celui d'Angleterre. *
Avant cette séparation, dans le temps où elle partageait encore les luttes et les aventures du Roi son époux , un jour , poursuivie sur mer et au moment de tomber entre les mains de ses ennemis furieux, elle avait ordonné qu'à l'instant de l'abordage on mît le feu aux poudres, pour se faire sauter, elle et son navire, plutôt que de se voir à la merci des rebelles. L'orateur chrétien a eu soin de passer sous silence cette résolution désespérée, que la Reine elle-même, depuis, s'était reprochée comme un crime.
Après la mort du Roi, elle ne crut pouvoir mieux rester fidèle à sa mémoire que dans une pensée constante : celle de la restauration de leur fils. C'était son unique consolation de la sombre tragédie, et l'ordinaire entretien de ceux qui lui parlaient. Une fois que Bossuet prêchait dans la chapelle de Saint-Germain-en-Laye, devant elle et le Roi (prétendant), le prince de Galles et la princesse sa sœur, il présagea cette restauration, développant « les espérances que le Prince devait avoir de remonter sur le trône pour
l'intérêt de la religion », et, rapportant plusieurs exemples de la toute-puissance de Dieu en des fait* analogues, « il commença par David, berger et depuis exilé chez ses ennemis, et chassé même de chez eux, et néanmoins élevé sur le trône. Joas, encore à la mamelle, sauvé de la fureur d'Athalie, fut un autre exemple très touchant : il le représenta élevé' dans le temple sous la main de Dieu, et conduit de là sur le trône, sans guerre ni émotion, et sans répandre de sang, que celui de la meurtrière Athalie 1 . »
Il se trouva que Bossuet prophétisa mieux sur ce second point que sur celui de la fin prochaine du Protestantisme. La mort de Cromwell, par le fameux grain de sable dont parle Pascal, ou par autre chose, mit sur le trône Charles II.
En attendant, logée d'abord dans le Louvre de son père, avec sa fille, Fex-souveraine de trois royaumes manquait parfois d'un fagot en hiver pour pouvoir se lever, et était forcée de rester au lit à cause du froid. Dans cette pénurie, la veuve de Charles I er ne sut pas garder toujours la dignité que commandait ce cruel souvenir. Elle réclama aux régicides les arrérages de son douaire. Et ce fut inutilement. Bossuet a laissé dans l'ombre (nous ne l'en blâmons pas) cette défaillance, comme
1. Journal de Vabbé Le Dieu. — La tragédie de Racine avait pu raviver ce dernier souvenir. — Racine était mort l'année précédente.
ii a omis tout à l'heure la pensée du suicide quoique héroïque ; il n'a voulu mettre en lumière que les plus beaux aspects (à son point de vue) de cette existence agitée. « Vous verrez dans une seule vie, avait-il dit en commençant, toutes lesextrémités des choses humaines : la félicité sans bornes, aussi bien que les misères; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la Fortune...» — Nous venons de reconnaître avec quelle magnificence l'orateur a rempli ce grand dessein.
L'idée religieuse par laquelle il a ouvert son discours est ramenée à la fin sous d'autres images, toujours très simples et très grandes à la fois. Opposant à la catastrophe de CharJes I er la restauration de Charles 11, « la Reine, dit-il, vit avec étonnement, que Dieu , qui avait rendu inutiles tant d'entreprises et tant d'efforts, parce qu'il attendait l'heure qu'il avait marquée, — quand elle fut arrivée, alla prendre comme par la main le Roi son fils, pour le conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main souveraine, qui tient du plus haut des Cieux les rênes de tous les empires. . .»
Ainsi, la Reine tout à l'heure était comparée à une femme qui pétrit la pâte en y mêlant le
levain ; Dieu lui-même maintenant est comparé à celui qui, dans un hippodrome, tient en main les rênes de plusieurs coursiers. Et ces images, qu'un goût timide pourrait croire vulgaires et basses, ont une tournure si noble, un si grand air, que, rappelant à notre esprit l'antiquité biblique et homérique , elles ne présentent à l'imagination rien que de poétique et d'oratoire. Et ce n'est qu'à peine qu'on ose penser à une boulangère et à un cocher : car Peau-d'Ane, par exemple, est toujours princesse royale, même lorsqu'elle pétrit le gâteau où la bague glisse de son doigt; et Apollon n'est pas un cocher, mais toujours un dieu, quand il mène le char du soleil.
Voilà déjà, dans cette Oraison iunèbre, un premier exemple de ce que nous avons avancé. Les Oraisons suivantes nous en donneront d'autres; surtout celle de la fille, après celle de la mère. Nous aurons encore à faire mainte fois nos réserves sur le fond des pensées; mais toujours nous trouverons à admirer la grandeur et la franchise du style.
On ne peut pas dire que Bossuet ait beaucoup d'idées par lui-même ; mais sa vive imagination s'approprie les choses communes : elles passent dans sa substance ; il les ressent, plus que s'il les eût conçues : il n'a pas eu la fatigue de les produire, 1 les rend sans effort, et les répercute comme un
vasle écho. Le style est, chez lai, d'une force aisée, d'une touche large et grasse, d'une justesse parfaite, étymologique, d'un éclat qui donne du prix aux idées les plus rebattues. Bossuet n'est pas le seul exemple , dans notre littérature , d'une imagination puissante au service d'idées parfois médiocres. Penseur très limité, il n'y a point d'écrivain plus neuf, quoiqu'il se serve des mots de tout le monde; ni plus naturel, ni d'une plus grande tournure et d'un plus grand air.
Pour l'écrivain, pour l'orateur, surtout pour le prédicateur, le naturel est le premier de tous les dons. Si celui qui parle au public est recherché ou raffiné dans ses idées, dans ses expressions ou dans ses tours, il n'est compris que d'un petit nombre d'auditeurs. Le vrai orateur parle le langage de tous : il ne craint pas la simplicité, ni la familiarité, ni la langue populaire : car il en connaît les ressources.
Bossuet possède à fond notre idiome, en ses origines latines : il le retourne, il le labour^, il le féconde. Son érudition l'enrichit de too ce qu'elle puise chez les écrivains anciens, profanes ou sacrés. Sa mémoire et aon imagination tirenf de tout cela des trésors d'imagés, des créations incessantes de style, sans jamais rien d'affecté. Nourri surtout des Pères de l'Église, autant que de l'Ancien et du Nouveau Testament, il s'en* assimile toute la moelle ; de sorte qu'on a pu le nommer
« uq Père de l'Église 1 », le dernier de tous, et leur universel héritier. Son élocution coule à pleins bords , roulant à grands flots les réminiscences de TÉcriture et de toute l'Antiquité . Il ne va pas chercher les ornements; parfois il les rencontre et les cueille en courant. On pourrait lui faire application de ce qu'il dit d'un autre grand prédicateur : « Son discours se répand à la manière d'un torrent ; et» s'il trouve en chemin les fleurs de rélocution, il les entraîne plutôt après lui par sa propre impétuosité, qu'il ne les cueille avec choix pour se parer d'un tel ornement. »
Né orateur, — quoi qu'en dise la maxime antique, Fiunt oratores, nascuntur poetœ, — son originalité n'est pas dans les idées, mais dans le mouvement qu'il leur donne, dans l'ampleur et la majesté naturelle de sa parole-, dans son action véhémente, dans la vie qu'il répand autour de lui, jusqu'à envelopper dans son tourbillon ceux mêmes qu'il irrite. C'est là l'orateur. En général, l'orateur nb vit que d'idées moyennes. Trop neuf, il aurait moins de prise sur le public ; trop fin, il ne serait pas saisi. Il faut un fonds commun à l'orateur et à la foule , dans lequel ils puissent se rencontrer. Ajoutons que le genre particulier de l'oraison funèbre appartient à la catégorie d'éloquence que les Grecs nommaient genre épidictique,