‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 46 sur 106 · Gazette de France, 18 juillet · texte numérisé non relu

Gazette de France, 18 juillet

indisposées, au lieu que Madame eut l'estomac per foré, instantanément d'un tout petit trou ; puis une péritonite aiguë se développa à la suite , et l'emporta en quelques heures. Voilà la vérité.

J'ai cru qu'il était utile de vous replacer dans le.* circonstances, les dispositions et les sentiments où se trouvait l'auditoire du grand orateur, et luimême, quand il prononça ce discours, à Saint-Denis, sept semaines après la mort 1 .

« Cette mort faisait déjà par elle-même un sermon terrible, » ainsi que l'écrivait madame de Scudéry au comte de Bussy-Rabutin. Toute l'assemblée, en effet, connaissait les grâces de la jeune princesse, son esprit charmant, ouvert et discret, son goût pour les ouvrages littéraires, qui nous attache à sa mémoire, comme elle-même s'attachait aux orateurs et aux poètes que nous aimons. C'est à elle que Racine dédie (vous ne l'avez pas oublié) son premier chef-d'œuvre, Andromaque; c'est en elle que Molière trouve un appui pour sa première grande bataille, VÊcole des Femmes ; c'est elle qui avait mis aux prises, sans le leur dire, Racine et Corneille dans Bérénice; c'était en partie sa propre histoire avec le Roi; elle mourut avant la représentation de l'une et de l'autre pièce. Vous vous

1. Ce Ait à cette solennité funèbre que Bossuet, nommé récemment à l'évêché de Gondom, parut pour la première fois en habit d'évêque. Quoiqu'il eût reçu ses bulles, il n'élaitpas sacré encore.

rappelez ces idylles, ces enchantements. Où sont maintenant ces nuits de fêtes galantes, en calèche, dans la forêt de Fontainebleau ? « C'était dans le milieu de Tété : Madame s'allait baigner tous les jours ; elle partait en carrosse, à cause de la chaleur, et revenait à cheval, suivie de toutes les dames, habillées galamment, avec mille plumes sur leur tête, accompagnée du Roi et de la jeunesse de la Cour. Après souper, on montait dans des calèches, et, au bruit des violons, on s'allait promener une partie de la nuit autour du canal. » Quel contraste entre ces heureux moments et cette mort épouvantable, soudaine 1 « Tant de fruits ravagés dans la fleur 1 »

Le plan de ce discours est d'une simplicité pleine de grandeur ; on dirait le verso et le recto d'une seule et même page : « Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi, voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. » Une partie de l'idée générale, en ses deux aspects, la misère de l'homme et sa grandeur 1 , se trouvait déjà dans le Sermon de Bossuet sur la Mort. Ces deux termes font les deux parties de l'Oraison funèbre : et ce plan, d'une simplicité qui étonne, est développé avec une ampleur admirable. — Le prédicateur débute ainsi :

1. Comparez Pascal sur cette antithèse, qui lient tant de place dans les Pensées, et voyez la discussion de M. Havet au sujet de cette rencontre des deux grands écrivains, dans son édition des Pensées, 1. 1, p. 7.

Vanitas vanitatum, dixit Ecclesiastes ; vanitas vanitatumet omnia vanitas. « Vanité des vanités, a dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, et tout est vanité. » Ecclés., 1.

« Monseigneur S

» J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très haute et très puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la Reine sa mère, devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable, et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. vanité ! ô néant ! ô mortels ignorants de leurs destinées 1 L'eût-elle cru, il y a dix mois? Et vous, messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer ellemême?... »

Ici le fait est si émouvant, et le rapprochement si propre à frapper les âmes, que l'orateur n'a besoin d'y ajouter rien, excepté sa propre émotion, mêlée à l'émotion universelle. Sa grande voix, d'abord contenue dans une harmonie douce et mélancolique, éclate bientôt après dans ce cri à jamais célèbre : « O nuit désastreuse 1 ô nuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonpante nouvelle : Mq-

1. Il s'adresse à Monsieur le Prince (le grand Condé), qui conduisait le deuil avec son fils.

dame se meurt ! Madame est morte l — Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts. On trouve tout consterné , excepté le cœur de cette princesse. Partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le Roi, la Reine, Monsieur, toute la Cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré ; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète : « Le roi pleurera, le prince » sera désolé ; et les mains tomberont au peuple de » douleur et d'étonnement *.

» Hais et les princes et les peuples gémissaient en vain ; en vain Monsieur, en vain le Roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements ; alors ils pouvaient dire l'un et l'autre avec Saint- Ambroise : Stringebam brachia, sed jam ami* seram quam tenebam / a « Je serrais les bras, mais j'avais déjà perdu ce que je tenais I » La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres ! et la Mort, plus puissante, nous l'enlevait entre ces royales mains l — Quoi donc ! elle devait périr si tôt ? Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu, et la Mort les prépare

1. Rex lugebit, etprinceps induetur mœrore, et manuspopuli terrœ conturbabuntur. Ezech., c. 7, t. 27.

Page 1