Génie du Christianisme, livre IV
Le dernier trait n'est qu'un concetto, qui marque un sentiment peu sérieux au moment même où récrivain tâche d'exprimer l'émotion ; Tavant-dernier sent bien encore la rhétorique alexandrine ou byzantine ; mais la première phrase de ce commentaire n'est pas moins juste que brillante.
Et elle-même pourrait être commentée par un utre passage d'un beau fragment de Bossuet sur la Brièveté de la Vie, où il dit : a La Mort nous dresse diverses embûches ; si nous échappons l'une, nous tombons en une autre : à la fin il faut venir entre ses mains...»
Après que le grand orateur nous a forcés de regarder ?e cercueil, et au dehors et au dedans, et de le suivre au-dessous même du sol, car il nous traîne jusque-là, « dans ces demeures souterraines », tout d'un coup éclate la beauté du plan et de la construction de ce discours. En un clin d'œil tout se retourne. Quoi donc? est-il vrai que tout ait péri ? Non, messieurs : « la Mort, qui semblait tout détruire, a tout établi ». Et voilà qu'après nous avoir étalé avec une sorte de triomphe lugubre le néant de l'homme par son côté périssable, celui de la matière, l'orateur nous montre la grandeur de l'homme par son côté immortel, celui de l'esprit. Rien de plus beau ni de plus simple que cette péripétie oratoire. Ce coup d'éloquence ressemble à un coup de théâtre : on passe de la pourriture et du néant à la vie éternelle, comme par un changement à vue.
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Mais à présent, comme nous étudions avec une entière sincérité, ici encore nous devons opposer à la forme, qui est si belle, si dramatique, l'idée politico-religieuse que l'orateur rattache à son sujet, et qui est assurément bien étrange pour tous les esprits désintéressés. Admirant en la destinée de celte princesse « le mystère de la Prédestination et de la Grâce », il déclare avec assurance que, si Dieu a permis la révolution d'Angleterre et tant de catastrophes formidables, c'est pour sauver l'âme de Madame. Telles sont « les merveilles que Dieu a faites pour le salut éternel de Henriette d'Angleterre. Pour la donner à l'Église, il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la Maison d'où elle est sortie n'était pour elle qu'un engagement nlus étroit dans le schisme de ses ancêtres; disons des derniers de ses ancêtres, puisque tout ce qui les pré* cède, à remonter jusqu'aux premiers temps, est si pieux et si catholique. Mais, si les lois de l'État s'opposent à son salut éternel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois : il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus ; et, comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte pourvu qu'il les sauve. »
Ici, vous voyez comment l'Oraison funèbre de la fille se rejoint à celle de la mère par la doctrine. le dis par la doctrine, non oar les idées : car cela
nous fait en même temps remarquer que, dans celle de la mère, l'orateur avait donné d'autres explications de la révolution d'Angleterre et y. avail assigné des causes un peu différentes, beaucoup plus générales, quoique très arbitraires toujours. Et, par là, on ne peut s'empêcher de voir qu'il y a, dans ces interprétations de l'histoire, semées par le prédicateur au travers de ces beaux discours, une part d'imagination, et même de fantaisie, assez forte.
Il y a lieu toutefois d'observer que cette doctrine et ces interprétations avaient pour l'orateur et pour son auditoire une vérité et une autorité que la plupart des lecteurs d'aujourd'hui n'y trouvent plus au même degré. Tout ce qui, en ce temps-là, était enseigné avec un ascendant suprême, et docilement accepté, à présent fait parfois sourire. Mais ce qui importe pour l'éloquence, encore une fois, ce n'est pas tant la vérité des idées que la sincérité du sentiment et l'émotion communiquée. De ce côté, Bossuet n a rien perdu pour qui sait le lire. A plus forte raison devait-il planer, quand il se sentait porté par la Foi de son auditoire.
En résumé, si l'on ne considère que la composition et l'éloquence, il n'y a rien de plus beau ni de plus admirable que ces deux Oraisons funèbres; mais, si l'on examine le fond, il faut avouer que ces manières variées d'entendre et de présenter les
grands événements de l'histoire paraissent, aux esprits sans prévention, moins sérieuses que surprenantes. Ainsi donc la forme, quoique de convention à certains égards, et ne négligeant aucun des procédés ni des recettes de la rhétorique ancienne, est cependant très neuve et d'une originalité créatrice; mais c'est sur un fond arbitraire, où les considérations politico-religieuses tiennent plus de place que l'étude exacte des faits.
Cependant le tempérament de l'orateur est si puissant, qu'il donne aux doctrines les plus surannées ou les plus bizarres un lustre qui recouvre tout. Outre son imagination personnelle, on y admire les vives couleurs qu'il emprunte aux Pères de l'Église et à l'Écriture 1 , et qui con-
1. Bossuet avait entrepris une traduction des Psaumes en vers français. Le Journal de l'abbé Le Dieu, à la date du 19 décembre 1700, dit : « Monsieur de Meaux a travaillé taaucoup depuis quinze jours à sa version des Psaumes en vers, à cause de ses voyages à Versailles, où il n'avait point de livres. » — Le même Journal, à la date du 23 septembre 1702, dit encore : « Ces jours passés, Monsieur de Meaux nous parlait de sa traduction des Psaumes en vers, et que, mercredi 20 septembre, jour de jeûne des Quatre-Temps, attendant le dîner, il avait relu tout le psaume 118, qu'il avait fait entièrement en vers, avec un argument aussi en vers, et paraissait en être content. Il m'a répété la même chose les jours suivants, et qu'au milieu de son occupation ordinaire il ouvrait quelquefois son portefeuille où sont ces traductions, pour les retoucher. Et c'est ainsi qu'il entretient sa piété. » — Et, îe 10 octobre suivant : « Il a toujours sur son bureau son portefeuille contenant les Psaumes traduits en vers, auxquels travaille le matin, en s'éveillant, et aux autres heures, oc pour se délasser, ou pour se mettre en train de travailler. »
trastent d'autre part avec les expressions toutes simples de là langue populaire. C'est tout cela mêlé ensemble qui compose ce que nous appelons son romantisme, et dont il avait bien lui-même le sentiment.
Nous en trouvons la preuve dans ce qu'il écrivait à l'abbé de Rancé ; devenu supérieur de La Trappe, après la mort de son amie madame de Hontbazon ; pour se consoler, M. de Rancé se retira dans ce monastère, et entreprit de le réformer : au dix-septième siècle, l'amour de Dieu était comme le couronnement en même temps que la consolation ou le repentir des autres amours. Bossuet donc, lui envoyant ses deux Oraisons funèbres *, lui dit, dans une lettre du mois d'octobre 1682 : « J'ai laissé ordre de vous faire passer deux Oraisons funèbres qui, parce qu'elles font voir le néant du monde, peuvent avoir place parmi les livres d'un solitaire, et qu'en tout cas il peut regarder comme deux têtes de mort assez touchantes. »
Comparaison que Ton ne peut nier être roman-
1. C'était Madame qui avait demandé à Bossuet de publier l'Oraison funèbre de la Reine sa mère ; ce fut Monsieur qui, à son tour, lui demanda de publier l'Oraison funèbre de Madame. Bossuet ne put s'empêcher de montrer la même déférence à l'un qu'à l'autre. Les deux Oraisons funèbres furent imprimées ensemble en un petit volume. C'est ce volume que Bossuet envoyait à son ami M. de Rancé.
tique, appliquée par Fauteur lui-même à deux œuvres qui ne le sont pas moins. Ces deux têtes de mort assez touchantes n'ont-elles pas quelque air de famille avec celles que remuent les fossoyeurs. d'Hamlet? « Hélas ! pauvre Yorick !•.• »