Depuis maréchal d'Albret
— Ou jouer à quelque jeu?
— Je n'aime point à jouer.
— Que souhaiteriez-vous donc pour vous divertir?
— Hélas ! que voulez-vous que je vous dise? je n'aime pas les plaisirs innocents. »
Enfin elle prit le parti de se retirer du monde, alternativement aux Carmélites et à Port-Roval, voisins l'un de l'autre, — pendant que La Rochefoucauld, ulcéré en son amour-propre comme en son amour, et qui n'avait pas dans le cœur autant de délicatesse que dans l'esprit, se revanchait à écrire les Mémoires où il révélait au public les faiblesses de cette malheureuse femme.
Le portrait qu'en a donné le cardinal de Retz fait pendant à celui de madame de Chevreuse que nous venons de voir, et n'est pas moins étincelant : « Madame de Longueville a naturellement bien du fonds d'esprit, mais elle en a encore plus le fin et le tour. Sa capacité, qui n'a pas été aidée par sa paresse, n'est pas allée jusqu'aux affaires, dans lesquelles la haine contre Monsieur le Prince (son frère) Ta portée, et dans lesquelles la galanterie l'a maintenue. Elle avait une langueur dans les manières, qui touchait plus que le brillant de celles mêmes qui étaient plus belles. Elle en avait une même dans l'esprit, qui avait ses charmes, parce qu'elle avait des réveils lumineux et surprenants. Elle eût eu peu de défauts, si la galanterie ne lui
en eût donné beaucoup. Gomme sa passion l'obligeait à ne mettre la politique qu'en second dans sa conduite, d'héroïne d'un grand parti elle en devint l'aventurière. — La Grâce a rétabli ce que le monde ne lui pouvait rendre. »
C'était donc avec madame de Chevreuse d'abord, avec madame de Longuevîlle ensuite, que La Rochefoucauld avait flotté et roulé aux flux et reflux de la Fronde. Après y avoir été entraîné par l'une, plus âgée que lui, il y avait entraîné l'autre, plus jeune ; et celle-ci ne lui avait pas pardonné de n'avoir point réussi. Les femmes n'aiment que le succès.
Après madame de Longueville, apparaît madame de Sablé, la troisième qui tint une grande place dans la vie de La Rochefoucauld : ce fut elle qui, en quelque sorte, recueillit ce naufragé de la politique. Madame de La Fayette, plus tard, devait achever de le sauver, autant du moins qu'il pouvait être sauvé. Mais l'influence ni de l'une ni de l'autre ne parvint à ôter toute la lie amère que ces deux premières passions, et tant de désenchantements qui en furent la suite, avaient déposée au fond de son cœur.
La marquise de Sablé avait de la naissance, de la beauté (alors sur son automne, étant venue au monde avec le siècle) ; de l'esprit et de la raison ;
beaucoup de bonté, de sincérité. Après avoir reçu longtemps dans sa maison de la place Royale, — c'était alors le quartier à la mode, — l'élite de la société lettrée, elle s'était retirée, elle aussi, en 1659, à Port-Royal de Paris, au faubourg Saint- Jacques, dans un corps de logis qu'elle s'était fait bâtir, à la fois séparé du monastère 1 et renfermé dans son enceinte. Là elle continuait de mêler agréablement le monde avec la piété. Elle n'avait point trempé dans la Fronde. Esprit sain, nullement aventureux; littérairement un peu puriste, comme une personne qui avait fréquenté autrefois l'Hôtel de Rambouillet. Femme de goût en toutes choses, sa table était fine et très renommée; le spirituel bossu Pisani disait que le Diable, ne voulant point sortir de chez elle, « s'était retranché dans la cuisine » 2 . C'est dans cette retraite entr'ou-
1. Ces vieux bâtiments servent aujourd'hui à l'hôpital d'accouchement, dit la Maternité. Dans mon enfance, cela s'appelait communément la Bourbe^ et la rue étroite qui longeait ces grands murs se nommait rue de la Bourbe; c'est aujourd'hui une partie du boulevard de Port-Royal.
2. Ci lé par M. J. Gourdault, Notice biographique sur La Rochefoucauld, « Les portefeuilles manuscrits du docteur Vallanl (Bibliothèque nationale, Fr. 17,044-17,057), qui fut, on le sait, le médecin et le secrétaire de madame de Sablé, sont pleins de détails curieux à cet égard. La marquise tenait école de cuisine et de drogueries fines; elle échangeait avec ses amis toutes sortes de secrets culinaires et de recettes pharmaceutiques : tantôt il s'agit d'un hydromel « aussi bon, dit Vallant, que le meilleur vin d'Espagne », tantôt d'une pommade, dune pâte, d'une marmelade ou d'une omelette singulièrement compliquée. On ?ouve aussi des instructions
verte au monde, que La Rochefoucauld se vit accueilli avec amitié; rien de plus. La marquise, sans avoir autant d'esprit que lui, en avait assez pour goûter le sien, pour s'en donner la joie, la fête, et essayer en récompense d'adoucir son humeur et de tempérer sa misanthropie, en alléchant sa friandise. Il y a une lettre de La Rochefoucauld, où il lui demande la recette de ses confitures et de ses marmelades : « Vous ne pouvez faire une plus belle charité que de permettre que le porteur de ce billet puisse entrer dans les mystères de la marmelade et de vos véritables confitures ; et je vous supplie très humblement de faire en sa faveur tout ce que vous pourrez... Si je pouvais espérer deux assiettes de ces confitures, dont je ne méritais pas de manger autrefois, je croirais vous être redevable toute ma vie. »
Confitures et théologie, marmelade et philosophie; vers, prose; madrigaux, portraits; sentences et maximes morales, on faisait de tout chez la marquise de Sablé. Elle-même s'essayait en ce dernier genre; et, si ses maximes, dont nous avons quelques-unes, sont moins aiguisées de style et d'es-
sur la façon de mariner le mieux possible un aloyau ou une poitrine de mouton; puis un mémoire en deux pages in-folio, « sur les moyens do tenir le ventre libre », etc. Or La Rochefoucauld, comme bien des goutteux, dit-on, était très friand : la bête, en lui, non moins que l'esprit, trouvait son compte dans l'hospitalière maison du faubourg Saint- Jacques. » Tome I #r , page 68.
prit que celles de La Rochefoucauld, le fond en est moins désespérant et plus sain. Par exemple, La Rochefoucauld lui ayant communiqué sa Sentence sur l'amitié : « Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices ; ce n'est enfin qu'un commerce, où l'amour-i propre (l'intérêt personnel) se propose toujours quelque chose à gagner, » — madame de Sablé réfute, avec son cœur, cette laide pensée; elle sépare nettement l'amitié dé l'intérêt; elle convient qu'il se fait dans l'amitié un échange de bons offices, mais elle montre que l'amitié est autre chose encore. Elle va jusqu'à distinguer l'amitié de l'inclination naturelle, du goût qu'on a pour une personne: « L'inclination commence l'amitié, et en fait le charme ; l'estime seule l'achève et lui donne un fondement solide et durable. »
La France est peut-être le pays où la conversation des femmes a le plus d'influence, particulièrement sur la littérature. C'est dans la conversation que naquirent ou se développèrent deux genres fort à la mode alors, les Portraits et les Maximes. Mademoiselle de Scudéry, en s'inspirant des conversations de l'Hôtel de Rambouillet, avait mis dans ses romans nombre de portraits contemporains, mais sous des noms antiques ou étrangers. Il arriva que, chez la Grande Mademoiselle, au
palais du Luxembourg, on s'amusa à écrire aussi des Portraits, mais cette fois sans y mettre de masques, ni grecs, ni romains, ni persans. Or c'est là, chez mademoiselle de Montpensier, que La Rochefoucauld, un jour, en 1638, donna lecture de son Portrait fait par lui-même, et commença à devenir homme de lettres sans y songer. Il laissa, en effet, imprimer ce Portrait, en 1659, six ans avant les Maximes, qui n'étaient pas faites encore, mais se faisaient au jour le jour. Il est nécessaire de jeter au moins un coup d'œil sur ce Portrait, L'auteur ne s'y est point trop maltraité. Aussi Retz, son rival, en fera-t-il un autre, que nous pourrons en rapprocher: les deux ne se contrediront pas, mais se compléteront l'un l'autre. Voici d'abord La Rochefoucauld, tenant la plume et se regardant au miroir :
« Je suis d'une taille médiocre (moyenne), libre et bien proportionnée. J'ai le teint brun, mais assez uni ; le front élevé et (Tune raisonnable grandeur; les yeux noirs, petits et enfoncés; et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché de dire de quelle sorte j'ai le nez fait : car il n'est ni camus ni aquilin, ni gros ni pointu, au moins à ce que je crois; tout ce que je sais, c'est qu'il est plutôt grand que petit, et qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d'ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J'ai les dents blanches et passable-
ment bien rangées. On m'a dit autrefois que j'avais un peu trop de menton ; je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai ou carré, ou en ovale ; lequel des deux ? il me serait fort difficile de le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête *. J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. . . »
Du physique, il passe au moral : « Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique ; et je le suis à un point que, depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire (rois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort l'esprit, que, la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis. — Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais...