Apocalypse, III
fraye, et qu'en nous effrayant elle nous sauve. » Et il continue avec feu son mouvement sur cette idée : t Tremblons donc, chrétiens !... » Tout cela, prononcé avec action, devait être d'un grand effet. Bossuet, on le sent, on le voit, parlait ordinairement avec une majesté simple : ses gestes, d'après ce qui nous a été transmis, étaient sobres et naturels ; mais il est facile aussi de sentir à quels moments, déployant son action, il lâchait les rênes à son génie.
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Ce génie va nous apparaître encore sous un nouvel aspect, d'un caractère particulier, ne ressemblant à aucun autre, dans l'Oraison funèbre de la princesse palatine, Anne de Gonzague de Clèves. Cette Oraison, aussi bien que celle de Madame, mais dans un tout autre genre, fait voir quelle était la souplesse et la variété de l'orateur pour donner à chaque sujet et à l'éloge de chaque personne le tour et la couleur qui convenaient.
Anne de Gonzague, princesse palatine, était sœur de la princesse Marie de Gonzague, qu'on était venu chercher en France pour la faire monter sur le trône de Pologne, et qui, devenue veuve du roi
Vladislas, afin que rien ne manquât à la singularité de sa destinée, épousa le roi Casimir, frère et successeur de son mari. La princesse Anne eut aussi une vie pleine d'épisodes romanesques, que l'orateur sacré indique, en les ornant des grâces de son style. Elle mourut au palais du Luxembourg, le 6 juillet 1684. Ce fut seulement le 9 août de Tannée suivante que Bossuet prononça son Oraison funèbre dans la chapelle des Carmélites du faubourg Saint- Jacques, comme le sermon pour La Vallière et neuf ans après.
Le portrait de cette femme, qui avait mené tant d'intrigues pendant la Fronde avec La Rochefoucauld et beaucoup d'autres, est nécessairement idéalisé. Aux yeux de l'évêque, tout est bien qui finit bien, c'est-à-dire dans la piété, quoique cette extrême dévotion fût quelque peu mystique et visionnaire, de même que l'incrédulité de l'héroïne, auparavant, avait été extrême aussi. Convertie par un ou deux songes, elle en avait écrit le récit dans une lettre à son directeur, l'abbé de Rancé. Bossuet ne craindrt pas d'y prendre des détails singuliers, qu'il juge propres à frapper l'attention et à toucher les cœurs.
Discours extrêmement curieux, plein de grâces et de mélodies de style, et qui forme dans son ensemble une sorte de symphonie.
Premier coup d'archet, première mesure du prélude, andante maestoso : « Jamais plante ne fut cultivée avec plus de soin, ni ne se vit plus tôt
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couronnée de fleurs et de fruits, que la princesse Anne. » Cette (in ou chute ne laisse pas de charmer l'oreille, en l'étonnant d'abord et la heurtant. — Écoutez ensuite le développement de cette phrase musicale, — simplement pour dire que la princesse, destinée d'abord à la vie religieuse, fut élevée à l'abbaye de Fare-Moustier * : — « Dans la solitude de Sainte-Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde; dans cette sainte montagne que Dieu avait choisie depuis mille ans, où les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours, où les joies de la terre étaient inconnues, où les vestiges * des hommes du monde, des curieux f et des vagabonds *, ne paraissaient pas ; sous la conduite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux enfants aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Anne étaient heureux. »
Comme l'esprit et l'oreille restent suspendus à cette période si harmonieusement soutenue, dont tous les détails concourent à l'expression du sentiment d'une béatitude pacifique ! Et comme cette
1. Dans le département actuel de Seine-et-Marne, et dam le diocèse de l'évêque de Meaux, Faremoustier ou Formonstier. Monstier, venant de l'allemand munster, ou directement du gréco-latin monnsterium, monastère, a dû être la première forme; mous tier, la forme corrompue, a dû Tenir ensuite.