‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 71 sur 106 · Des touristes · texte numérisé non relu

Des touristes

chute brève, douce et tranquille, cette courte cadence, qui résout la phrase si bien remplie, achève de nous en faire goûter les délices !

D'autre part, si Ton ose en faire la remarque, combien cette métaphore biblique et orientale des épouses de Jésus-Christ est singulière pour des yeux profanes 1 Car enfin quelle idée éveille- t-elle? Inévitablement, celle d'un sultan qui a un grand nombre d'épouses. Et cela, chose étrange! au moment même où l'orateur ne songe qu'à la sainteté, et ne veut peindre que la vie spirituelle et pure. L'habitude des images du Cantique des cantiques l'a empêché de regarder au delà. Cette métaphore, d'ailleurs, j'en conviens, était devenue tellement banale dans le style ecclésiastique, qu'elle n'étonnait personne alors.

Deux pages plus loin, nous rencontrons une autre période, dont la chute est encore plus brève et non moins charmante. L'orateur explique que la princesse, destinée d'abord à la vie religieuse dans ce couvent dont sa sœur était abbesse, en fut tirée par la mort de son père, le duc de Mantoue, événement qui la fit sortir du cloître et l'appela à la Cour. « Maîtresse de ses désirs, elle vit le monde, elle en fut vue; bientôt elle sentit qu'elle plaisait, et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées ! Ses beaux desseins furent oubliés. Pendant que tant de naissance, tant de biens, tant de grâces qui l'accompagnaient lui

attiraient les regards de toute l'Europe, le prince Edouard de Bavière, fils de l'Électeur Frédéric V, comte palatin du Rhin et roi de Bohême, jeune prince qui s'était réfugié en France durant les malheurs de sa maison, la mérita. » Que dites-Tous de cette longue phrase couronnée par ces deux mots seuls, pleins de délicatesse et de grâce?

Ce qui, dans un tel sujet, a touché le cœur de l'évêque, c'est que la princesse palatine, comme la reine Glotilde, n'eut rien de plus pressé que de convertir son mari d'abord; ensuite la sœur de celui-ci; puis le chef même de la famille 1 .

Cette princesse, avant sa conversion, n'avait été, à vrai dire, comme madame de Chevreuse et comme madame de Longueville, qu'une aventurière politique; seulement elle était restée du parti de ta Cour, tandis que les deux autres avaient intrigué et manœuvré dans celui de la Fronde. Voyons comment l'orateur va présenter la chose, et admirons l'adresse autant que la force de son talent. Si vigoureuse à l'ordinaire, la main de Bossuet , lorsqu'il le faut, devient légère et douce ; nous l'avons vu déjà dans l'Oraison funèbre de Madame. Ici

1. A pen près comme, au dénouement de Polyeucte, tout le monde se convertit à la suite de Pauline, y compris son père Félix, ce vieux coquin, préfet impérial, qui s'écrie dans un Bar transport :

Dieu tire à lui le père aussi bien que la fille I

Dieu fait là une jolie acquisition, et un joli tirage

il trace un croquis de la Cour, qui pourrait être de La Bruyère, ou de madame de La Fayette au commencement de la Princesse de Çlèves ; et, tout de suite après , un tableau de la Fronde, qui pourrait être du cardinal de Retz.

« La Cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n'y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué.

Enfoncez, vous trouverez partout des intérêts tachés, des jalousies délicates, qui causent une extrême sensibilité ; et, dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain ; tout est couvert d'un air gai, et vous diriez qu'on ne songe qu'à se divertir. Le génie de la princesse palatine se trouva également propre aux divertissements et aux affaires ; la Cour ne vit jamais rien de plus engageant ; et, sans parler de sa pénétration, ni de la fertilité infinie de ses expédients, tout cédait aux charmes secrets de ses entretiens.

» Que vois-je durant ce temps 1 quel trouble l quel affreux spectacle se présente ici à mes yeux l La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors ; les remèdes, de tous côtés, plus dangereux que les maux; les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand ; ce prince ', que l'on regardait comme

i. Condé.

le héros de son siècle, rendu inutile à sa patrie dont il avait été le soutien, et ensuite, je ne sais comment, contre sa propre inclination, armé contre elle; un ministre * persécuté et devenu nécessaire non seulement par l'importance de ses services, mais encore par ses malheurs, où l'autorité souveraine était engagée . Que dirai-je ? Étaientrce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois, et le calme profond de iios jours devait-il être précédé par de tels orages ? ou bien étaient-ce les derniers efforts d'une liberté remuante qui allait céder la place à l'autorité légitime ? ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non; c'est Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort et qu'il ressuscite, qu'il plonge jusqu'aux Enfers et qu'il en retire 2 , qu'il secoue la terre et la brise, et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures 3 . Ce fut là que la princesse palatine signala sa fidélité et fit paraître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu : toujours fidèle à l'État et à la grande reine Anne d'Autriche, on sait qu'avec le secret de cette princesse, elle eut encore celui de

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