Madame de Mainte non pas davantage
veaux ordres pour en adoucir les rigueurs, ce fat Bossuet qui fut chargé de rédiger ces nouvelles instructions. Noos aurons à voir, toutefois, quelle fut la mesure de ces adoucissements , et combien ils étaient encore cruels.
Il était nécessaire de rappeler ces faits ayant de tous parier de l'Oraison funèbre de Michel Le Tel* lier. Elle fut prononcée à Paris, dans l'église Saint» Genrais, le 25 janvier 1686. Bossuet, naturellement,, n'a que des éloges pour le Chancelier exécuteur des volontés de l'Église, qui, en abolissant l'Édit de tolérance religieuse et en bannissant les ministres prolestants, se flatte d'avoir exterminé l'hérésie. Ii y a là des pages animées du plus sincère fanatisme, — du plus antipathique à l'esprit moderne,' mais* aussi du plus éloquent : car c'est la passion qui fait l'éloquence. — Je ne peux les citer qu'en partie, et je le regrette, parce que l'ampleur même des développements est ici caractéristique, et marque l'abondance de cœur avec laquelle l'évéque de Meaux célèbre ce coup formidable. En voici seulement un ou deux passages :
« Hais, ce que cette chaire, ce que ces autels, ce que l'Évangile que j'annonce et l'exemple du grand ministre dont je célèbre les vertus m'obligent & rçcommander plus que toutes choses, ce sont les droits sacrés de cette Église. . . Qu'elle est forte, cette Église ! et que redoutable est le glaive que le
Fils de Dieu lui a mis dans la main ! Hais c'est un glaive spirituel, dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. • . »
Cette précaution oratoire ne laisse pas d'étonner un peu, au moment où l'orateur va précisément montrer le contraire, en célébrant les persécutions accomplies, à la demande de l'Église, par le bras séculier et le glaive de la loi, glaive très réel, dont les coups secondent ceux du glaive spirituel ! Mais il intervertit les rôles : c'est l'Église qui est persécutée. Suivez bien ce curieux enchaînement de pensées : a Elle (l'Église) est fille du Tout-Puissant ; mais son père, qui la soutient au dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs ; et, à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son agonie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'aveztous délaissée ?. . . Semblable à une épouse désolée *, l'Église ne fait que gémir, et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche; enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes; et le monde, qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage K »
Et alors, vous entendez, il faut bien qu'elle se défende... J'abrège la suite : Heureusement, « un
l.Sens 6 ymologiquc latin: laissée seule, abandonnée.
2. D'y mettre obstacle, de lui barrer le chemin, de l'obstruer.
Roi zélé pour l'Église » vient à son secours; « son sage et intelligent Chancelier seconde ses désirs. Sous la conduite de ce ministre, nous avons comme un nouveau code, favorable à l'Épiscopat. . . Ame pieuse du sage Michel Le Tellier, après avoir avancé ce grand ouvrage, recevez devant ces autels ce témoignage sincère de votre foi et de notre reconnaissance, de la bouche d'un évéque trop tôt obligé à changer en sacrifices pour votre repos ceux qu'il offrait pour une vie si précieuse ! »
Ce grand ouvrage, — veuillez le remarquer, — n'est que fort avancé ; il n'est pas achevé. « Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours ; faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église. . . Hâtez-vous de* mettre Louis avec les Constantin et les Théodose... Touchés de tant de merveilles 1 , épanchons nos cœurs sur la piété de Louis! poussons jusqu'au ciel nos acclamations ! et disons à ce nouveau Constantin, à
1. Quelles sont ces merveilles? Le voici. Par suite de la révocation de l'Édit de Nantes, près de cent mille Français furent forcés de s'exiler. Basnage, écrivain protestant, dit: 3 ou 400,000. — La Martinière, également protestant, dit ; 300,000. — Larrey, aussi protestant, réduit ce nombre à 200,00\ — Le duc de Bourgogne, dans un Mémoire qu'il fît dresser, dit: 67,732. — Mais celui-ci a dû atténuer, comme les autres ont pu exagérer. — Au surplus, Louis XIV, loin de bannir les protestants, essayait de les retenir. Les ministres seuls de la religion protestante, qui se refusaient à abjurer, étaient bannis.
ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le Concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la Foi ; vous avez ex- » terminé les hérétiques 1 ; c'est le digne ouvrage de » votre règne, c'en est Je propre caractère. Par vous » l'hérésie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette mer- » veille. Roi du Ciel, conservez le Roi de la Terre l » c'est Je vœu des Églises, c'est le vœu des Évoques. » Quel lyrisme ! quels cris de joie de l'orthodoxie et de la théocratie triomphante ! C'est le fanatisme dans tout son éclat et dans son rayonnement. On croit entendre, au quatrième acte des Huguenots, le chant frénétique de la bénédiction des poignards. Et, en effet, c'en est la suite : la révocation de l'Édit de Nantes, n'est-ce pas la reprise, en plein dix-septième siècle, de la Samt-Barthélemy ? La seule différence est qu'au seizième la Saint-Barthélémy procéda uniquement par le massacre, -et que cette reprise, au siècle suivant, fut tour à tour violente et hypo-
1. Il est à propos de remarquer que le mot exterminer, dans son sens étymologique, bïteakinare, signifiait seulement bannir, expulser, envoyer hors des frontières, ex termikis. Mais les moyens qu'on employait pour bannir étaient parfoif si violents, et le bannissement lui-même est une ni douloureuse suspension de la vie, que de ce premier sens est venu le second : faire périr, anéantir. Il est juste, toutefois, de ne pas se méprendre sur la signification exacte que Bossuet attachait à ce mot qui, pour lui, n'avait que son sens latin. Et le texte de l'Édit que nous allons citer tout à l'heure montrera un sens conforme. Il ne faut pas exagérer; la réalité, saut qu'on v ajoute rien, reste assez horrible.
crite. Pour s'en convaincre, il suffit de relire la correspondance des Évoques et des Intendants. Par exemple, l'Intendant de Mautauban, M. Legendre, écrit à Bossuet : « Je trouvai d'abord beaucoup d'opiniâtres, qui ne voulaient entendre parler ni de messe , ni d'instruction ; je leur représentai qu'après avoir épuisé les voies de douceur, le Roi serait obligé de faire sur eux des exemples de sévérité, s'ils ne se mettaient à la raison. Dieu a touché leur cœur : ils se sont tous déterminés par la douceur à venir à la messe, — Il faudra établir l'uniformité dans les provinces voisines et dans tout le royaume, afin que nos jeunes plantes ne puissent pas se plaindre que l'on cultive leur terre, 1 pendant que l'on néglige celle de leurs voisins. » Ce dernier trait est-il assez joli ? il ressemble à une ironie. Ainsi, suivant ce bon M. Legendre, faisant sa cour au tout- puissant évéque, c'est pour ne point faire de jaloux qu'il faut bêcher également tout le monde.
Bossuet conseille comme un bon moyen pour convertir les Réformés, toujours en douceur, de leur enlever leurs enfants : « On pourrait, dit-il, les contraindre aux instructions ; mais, selon les connaissances que j'ai, cela n'avancera guère ; et je crois qu'il faudra se réduire à trois choses: l'une, de les obliger d'envoyer leurs enfants aux écoles ; faute de quoi, chercher les moyens de les leur ôter; l'autre, de demeurer fermes sur les
mariages 1 ; la dernière de prendre un grand soin de connaitre en particulier ceux de qui on peut bien espérer. »
Dans une autre lettre, Bossuet suggère l'idée d'infliger des amendes à ceux qui ne vont pas à la messe, mais sans dire que ce soit pour cela : « N'aurait-on pas raison de réduire par de petites amendes ces gens-là, qui ne se conduisent que par leur intérêt , non pas précisément parce qu'ils n'assistent pas à la messe, mais parce qu'ils ne pratiquent pas les exercices de la Religion catholique? t
Que dit, au surplus, le texte même de l'Acte qui révoque le sage et bienfaisant Édit de Henri IV, En voici quelques articles :
. . . « Défendons à nos sujets de la Religion prétendue Réformée, de plus s'assembler pour faire f exercice de ladite Religion en aucun lieu, en aucune maison particulière, sous quelque prétexte que ce puisse être.
» Enjoignons à tous ministres de ladite Religion prétendue Réformée, qui ne voudront pas se convertir et embrasser la Religion catholique, apostolique et romaine, de sortir de notre royaume
1. C'est-à-dire de ne pas autoriser les mariages mixtes, entre Protestants et Catholiques, et même de ne plus reconnaître comme valables, à partir de la Révocation, les mariages entre Protestants.
et des terres de notre obéissance, quinze jours après la publication de notre présent Édit, sans pouvoir y séjourner au delà ; ni, pendant ledit temps de quinzaine, faire aucun prêche, exhortation, ni autre fonction, — à peine des galères.
» Voulons que ceux desdits ministres qui se convertiront continuent à jouir, leur vie durant, et leurs veuves après leur décès, tandis qu'elles seront en viduité ', des mêmes exemptions de taille et de logements de gens de guerre, dont ils ont joui pendant qu'ils faisaient la fonction de ministre; et, en outre, nous ferons payer auxdits ministres, aussi leur vie durant, une pension qui sera d'un tiers plus forte que les appointements qu'ils touchaient comme ministres ; de la moitié de laquelle pension leurs femmes jouiront aussi après leur mort, tant qu'elles demeureront en viduité.
» A Tégard des enfants qui naîtront de Ceux de ladite Religion prétendue Réformée, voulons qu'ils soient dorénavant baptisés par les curés des paroisses ; enjoignons aux pères et mères de les envoyer aux églises à cet effet, — à peine de cinq cents livres d'amende, et de plus grandes, s'il y échet * ; et seront ensuite les enfants élevés en la Religion catholique, apostolique et romaine; à quoi