‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 8 sur 106 · Il avait alors quarante-cinq ans · texte numérisé non relu

Il avait alors quarante-cinq ans

se pique d'être un homme politique, lui, et qui, sans être moins brouillon, s'était montré plus obstiné, ne ménage guère l'homme d'esprit léger et indécis qu'il a rencontré sur son chemin :

« Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance, et en un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été son faible, et où il ne connaissait pas les grands, qui , d'un autre sens, n'ont pas été son fort. Il n'a jamais été capable d'aucunes affaires ; et je ne sais pourquoi : car il avait des qualités qui eussent suppléé en tout autre celles qu'il n'avait pas. Sa vue n'était pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée ; mais son sens, très bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation, et à sa facilité de moeurs, qui est admirable, devait récompenser (aurait dû compenser) plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle ; mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive. Je ne la puis donner (attribuer) à la stérilité de son jugement : car, quoiqu'il ne l'ait pas acquis 1 dans Faction, il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoi-

Au lieu du mot acquis, peut-être faudrait-il lire marqué.

que nous n'en connaissions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat ; il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être; il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité, que vous lui voyez dans la vie civile, s'était tourné, dans les affaires, en air d'apologie ; il croyait toujours en avoir besoin : ce qui, joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de foi à la vertu, et à sa pratique qui a toujours été à sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître, et de se réduire à passer, comme il eût pu, pour le courtisan le plus poli, et le plus honnête homme à l'égard de la vie commune, qui eût paru dans son siècle. »

La Rochefoucauld riposta, en 1675, par le Portrait du cardinal de Retz, dans lequel il jette habilement quelques fleurs sur un bon buisson d'épines.

De même qu'il avait joué aux Portraits chez mademoiselle de Montpensier, il prit chez madame de Sablé le goût des Sentences et des Maximes. Là, on se plaisait, par passe-temps, à noter les pensées jolies, ou les réflexions piquantes, les observations morales, venues au cours de l'entretien. Chacun s'y essayait au jour le jour ; on se communiquait ses

trouvailles. L'ancien frondeur y apportait parfois les réflexions qui lui étaient tombées en l'esprit en songeant aux choses passées et à tout ce qui se présentait. C'est là que furent essayées la plupart des Sentences et Maximes qui, peu à peu, en l'espace d'environ sept ans, formèrent le recueil qui porte ce titre.

Dans les lettres qui nous sont restées de La Rochefoucauld à madame de Sablé, on assiste à Téclosion de quelques-unes de ces Sentences. Ainsi, on lit dans une de ces lettres :

a J'ai envoyé des sentences à M. Esprit 1 , pour vous les montrer; mais il ne m'a point encore fait réponse, et il me semble que c'est mauvais signe pour les sentences. »

Et, dans une autre lettre: « M. Esprit me mande qu'il est ravi de quelque chose que vous avez écrit. Je vous demande en conscience s'il est juste que vous écriviez de ces choses-là sans me les montrer. Vous savez avec combien de bonne foi (sincérité et confiance) j'en ai usé avec vous, et que les sentences ne sont sentences qu'après que vous les avez approuvées. »

Madame de Sablé, La Rochefoucauld, M. Esprit,

1. Jacques Esprit, de l'Académie française, né à Béziers en 1611, mort en 1678. Pensionné d'abord par madame de Longueville et par le chancelier Séguier, il se mit ensuite dans l'Oratoire, d'où il sortit pour se marier, et s'attacha au prince de Conti.

l'abbé de la Victoire, tout le monde s'était mis à faire des sentences. On les discutait, on les contrôlait, on les aiguisait, on les émoussait. Ces esprits délicats, subtils, se stimulaient, setempéraientlesunsles autres. Il y avait là, à la fois, une certaine communauté et une certaine concurrence, d'où sortirent différents recueils, qui présentent quelques traits pareils ou quelques répliques. Ainsi, nous citions tout à l'heure une réplique de madame de Sablé à La Rochefoucauld sur l'amitié; d'une manière plus générale, voici un rapprochement curieux : La Rochefoucauld met en épigraphe, à la quatrième édition de ses Maximes, en 1675, cett pensée dont le livre entier n'est que le développe ment: « Nos vertus ne sont le plus souvent qu des vices déguisés. » Or M. Esprit, qui ne dout de rien, publie, lui aussi, des Maximes; il en publie même deux volumes, l'un en 1617, l'autre en 1678, la même année que l'édition définitive du livre de La Rochefoucauld; èl quel est le titre qu'il leur donne ? La Fausseté des Vertus humaines. N'est-ce pas la même pensée, sous une forme terne et grise ? Ici , la chrysalide n'est pas devenue papillon.

Madame de Sablé fit aussi son recueil, auquel l'abbé d'Ailly joignit le sien 4 . Ce n'est pas tout :

1 . L'un et l'autre parurent ensemble, en 1678, après la mort de madame de Sablé.

le frère aîné de M. Esprit publie des Maximes politiques en vers 1 , comme avait fait, au siècle précédent, le conseiller Pibrac en ses doctes Quatrains, imités des poètes gnomiques grecs a , et des Sentences latines de Publias Syrus 8 .

La Rochefoucauld voit venir celte averse de Sentences : il en rit d'abord, tant que tout cela n'est pas imprimé; le 5 décembre 1662, il écrit, de Verteuil 4 , à madame de Sablé : « Je ne sais si vous avez remarqué que l'envie de faire des Sentences se gagne comme le rhume. Il y a ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent, et qui ne veulent plus faire autre chose. » Plus tard, la publication de tous ces recueils l'agace un peu, à ce qu'il semble ; dans ses Maximes posthumes, la première que Ton trouve est celle-ci : « Dieu a mis

1. Victor Cousin attribue par erreur à l'académicien les Maximes politiques mises en vers, 1669, qui sont l'œuvre de ce frère atné, le Père Thomas Esprit, de l'Oratoire. Ces Maximes politiques sont dédiées, non pas, comme le dit Cousin, à Montausier, gouverneur du Dauphin, mais au Dauphin lui-même, avec une lettre à Montausier, que l'auteur prie de les faire lire au Roi. — Gourdault.

2. Il y avait dans la littérature grecque tout un genre de poésie, nommé gnomique, du mot yvcàp), pluriel 7vû;juxi, c'est-à-dire Pensées ou Maximes.

3. Cest peut-être de ce titre Sententiœ, qui en latin, comme yvtùjxai en grec, veut dire simplement Pensées, qu'est venu en français le mot Sentences dans l'acception où il est employé ici. Montaigne, au reste, puis Balzac, l'avaient déjà employé dans le sens général latin dépensée.

4. Le château de Verteuil, ou Vertœil, rasé par Mazarin pendant l.i Fronde, avait été reconstruit.

des talents différents dans l'homme, comme il a planté des arbres différents dans la nature; en sorte que chaque talent, ainsi que chaque arbre, a sa propriété et son effet, qui lui sont particuliers. De là vient que le poirier le meilleur du monde ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets du talent le plus commun; delà aussi vient qu'il est aussi ridicule de vouloir faire des Sentences sans en avoir la graine en soi, que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait point semé d'oignons. »

Comme qui dirait: De quoi vous mêlez- vous, monsieur Esprit, ou monsieur d'Ailly? Vous êtes sans doute capable de faire de très beaux livres, de magnifiques sermons ; mais des Sentences, oh 1 que non pas ! cela est une graine à moi.

A propos de cette pensée et de cette image, observons que, parmi les mobiles de nos actions, il n'a garde d'omettre les causes physiologiques, le tempérament, la complexion, l'humeur, l'âge, le sexe. On pourrait dire que, par là, il est un des pères de la critique naturelle ; seulement il a soin de ne pas insister, et de ne rien exagérer. On n'aurait qu'à rassembler ses diverses Maximes sur ce sujet; mais ce serait aller contre son gré: c'est volontairement qu'il les éparpille. Ainsi a fait Montaigne, lançant de çà et de là tous les traits har-

dis de son scepticisme. Lorsque son disciple Pierre Charron crut bien faire de les rassembler et de les nouer en faisceaux, peu s'en fallut que, de ces faisceaux-là, on ne fit un bûcher pour le brûler. Voilà comment certains esprits, auxquels les systématiques reprochent « de n'avoir point de synthèse », en ont une au fond, qu'ils n'étalent pas, afin de ne point donner grise, mais par là sont peut-être plus redoutables que ceux qui construisent dans les formes de belles théories bien carrées. N'a-t-on pas dit, d'ailleurs, que a les systèmes sont des béquilles, à l'usage des impotents » * ?

A mesure que les Maximes s'amassaient, madame ^e Sablé, soit de son propre mouvement, soit sur le désir et, en tout cas, avec l'aveu tacite de La Rochefoucauld , pour tâter l'opinion du monde, prêtait le manuscrit en confidence à telle ou telle de ses spirituelles amies, madame de Guéméné, madame de La Fayette, madame de Schonberg *, puis communiquait à l'auteur leurs réponses, dont

1. H. Taine, Psychologie des chefs jacobins, dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1884.

2. C'était la charmante mademoiselle d'Hautefort, aimée en vain du roi Louis XIII; puis de La Rochefoucauld, au temps c de ses jeunes erreurs » ; la même qu'il prétend que la Reine lui avait proposé d enlever avec elle, pour les mener toutes deux à Bruxelles 'Voir p. 5). Elle était devenue la femme en secondes noces du vaillant maréchal de Schonberg. Nous les retrouverons l'un et loutre (ci-dessous, p. 111) protégeant, à Metz, Bossuet dans sa jeunesse, devinant son talent, et contribuant à le foire venir de province à Paris et à la Cour.

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il pouvait faire son profit ; outre que par ces flatteuses consultations il gagnait d'avance des partisans en ces personnes mêmes qui le jugeaient. En voici l'exemple le plus notable. Dans le temps que les Maximes mûrissaient ainsi et étaient encore sur l'arbre, il arriva que, madame de Longueville, repentie, venant souvent à Port-Royal, madame de Sablé se lia avec elle, peut-être par curiosité; de sorte que La Rochefoucauld commença à trouver moins de plaisir à fréquenter chez la marquise, où il pouvait rencontrer la duchesse. Mais, à peu près dans le même temps, il avait rencontré chez madame de Sablé la dernière femme qui devait exercer sur sa vie une grande influence et la meilleure : madame de La Fayette. Le premier recueil des Maximes lui fut communiqué par madame de Sablé, c'était en i663; madame de La Fayette n'avait encore fait qu'entrevoir le duc, et il ne s'était révélé qu'en mangeant du potage prodigieusement, comme Louis XIV 1 . Ayant donc lu le recueil manuscrit des Maximes, elle écrit à madame de Sablé :

... «Je viens d'arriver à Fresnes, où j'ai été deux jours en solitude avec madame Du Plessis a ...

1. Le Roi commençait toujours sou dîner par quatre grandes assiettes de potages différents.

2. a Isabelle de Choiseul-Praslin, femme de Henri Du Plessis Guénégaud, ancien Trésorier de l'Épargne. Le château de Fresnes, près de Meaui, appartint plus tard aux d'Aguesseau. — Fresnes et l'hôtel de Nevers, que madame Du Plessis habitait à Paris, étaient assidûment fréquentés par les beaux esprits du temps. » — Note de l'édition Hachette.

Nous y avons lu les Maximes de monsieur de La Rochefoucauld. Ha ! madame, quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans Je cœur, pour être capable d'imaginer tout cela ! J'en suis si épouvantée, .que je vous assure que, si les plaisanteries étaient des choses sérieuses, de telles Maximes gâteraient plus ses affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous . »

Qui sait pourtant si ce ne fut pas justement cette « corruption » qui lui donna l'idée de voir de près une âme si aigrie, et d'entreprendre à son tour de l'adoucir ? Bref, en 16tiS et 1666, elle devint l'amie de La Rochefoucauld, plus complètement que madame de Sablé, à laquelle elle succéda. — Elle avait trente-deux ou trente-trois ans, La Rochefoucauld en avait cinquante-deux ou cinquantetrois, lorsque leur liaison se forma et qu'ils commencèrent à se voir chaque jour. Le duc demeurait en son hôtel de la rue de Seine, à l'endroit ou Ton a percé de notre temps la rue des Beaux-Arts ; madame de La Fayette avait le sien avec de grands jardins dans la rue de Vaugirard, en face du petit Luxembourg, au coin de la rue Férou : ce voisinage facilitait leurs visites et leurs conversations. On n'a pas de peine à imaginer le plaisir que de tels esprits devaient trouver à échanger leurs pensées, et le bien qu'ils pouvaient se faire l'un à l'autre. Vous savez le mot de madame de La Fayette : a Monsieur de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai

réformé son cœur. » Se communiquant ce qu'ils écrivaient, ils unissaient leurs qualités exquises. A cette conversation quotidienne ajoutez celle de madame de Sévigné de temps à autre, ou de madame de Schonberg, et quelquefois Molière leur lisant une pièce qu'il venait d'achever : ce fut, par exempta, chez madame de La Fayette, en présence de La Rochefoucauld, qu'il lut ses Femmes savantes avant de les donner au public 4 . Une autre fois, chez La Rochefoucauld, avec madame de La Fayette et madame de Sévigné, on lisait les nouvelles fables du second recueil de La Fontaine *.

C'était donc chez madame de Sablé, lorsque son règne durait encore, que les Maximes avaient achevé de mûrir. Quand l'auteur jugea qu'elles étaient à point, il eut l'idée de les donner au public. Plusieurs fois le petit cercle avait été consulté sur telle ou telle série de Sentences ; il le fut une dernière fois sur l'ensemble , avant ht publication. II y avait là, sous la présidence en quelque sorte de la marquise, la comtesse de Maure, la princesse de Guémené, la comtesse de La Fayette, la duchesse de Liancourt, madame de Schonberg, et mademoiselle Éléonore de Rohau. Les hommes, en général, approuvaient ; les femmes

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