‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 81 sur 106 · M. Bersier · texte numérisé non relu

M. Bersier

tion des Réformateurs était d avoir retrouvé la vérité chrétienne et de la substituer partout aux erreurs de l'Église romaine. Or, comme, à leurs yeux, le magistrat était armé pour défendre cette vérité, ils enseignaient qu'il pouvait et devait le faire par la force... Quand on veut juger le seizième siècle avec quelque justice, il faut reconnaître loyalement que l'intolérance fut alors Terreur de tous les partis. *

Luther, quelle que fût son intelligence, était un moine fanatique; et. quant à Calvin, il a bien fait voir que son intolérance ne le cédait en rien à celle des catholiques les plus implacables. Pour l'un ni pour l'autre il ne s'agissait ni de tolérance religieuse, ni de liberté de penser. Un libre penseur eût été brûlé en ce temps-là par les protestants, s'il ne l'eût pas été par les catholiques. Voilà la vérité.

Aimons donc la pensée pour elle-même. La supériorité de l'antiquité sur le moyen âge, c'est qu'elle n'a pas connu les guerres de religion. La morale désintéressée unit les hommes, le fanatisme théologique les pousse à se haïr et à s'entr'égorger.

Bossuet dit encore dans une lettre : « Je déclare que je suis et que j'ai toujours été du sentiment, premièrement, que les princes peuvent contraindre par des lois pénales tous les hérétiques à se conformer à la profession et aux pratiques de l'Église

catholique ; deuxièmement, que cette doctrine doit passer pour constante dans l'Église, qui non seulement a suivi, mais encore demandé de semblables ordonnances des princes.»

Alors, que devient le glaive purement spirituel dont on nous parlait tout à l'heure, « et dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant » ? Ici, c'est bien du glaive temporel qu'il s'agit, pour venir en aide à l'autre ; l'évêque de Meaux déclare et proclame hautement que l'Église, toutes les fois qu'elle l'a pu, a toujours professé cette doctrine qu'il fallait contraindre par tous les moyens les hérétiques. Comment donc accepter ces douces métaphores « d'épouse désolée * et de « tourterelle délaissée » qui ne fait que gémir « en recueillant les enfants de Dieu sous ses ailes »? Nous sommes bien forcés de reconnaître que, sous ces images poétiques, c'est l'orthodoxie inflexible qui poursuit son dessein. 11 s'agit de faire en sorte que les huguenots, échappés à la première Saint- Barthélémy, n'échappent point à la seconde. Seulement, au Jieu d'une Saint-Barthélémy sanglante» c'est une Saint-Barthélémy sèche.

Le Roi croyait continuer la politique de Richelieu, qui n'avait plus de raison d'être, parce que l'œuvre du Cardinal, en ce qui regardait les Protestants, était achevée. L'évoque, de son côté, pratiquait la

maxime : c Hors de l'Église, point de salut. » Tous deux étaient de bonne foi. C'est la circonstance atténuante de leur duveté ; c'en est l'explication, non l'excuse, « Sauver* les gens malgré eux, dit Horace, c'est la même chose que les tuer. »

Imoitum qm servat, idem fotdt ooddentù Que de monde, aujourd'hui encore, ne comprend pas une vérité si évidente! — Il y a, pour un homme sincère, deux devoirs capitaux : le premier est de propager ce qu'il croit être la vérité; le second est de respecter la liberté de conscience d' autrui, comme il entend être respecté dans la sienne. La balance, l'équilibre instable, l'alternative perpétuelle entre ces deux devoirs, est une des difficultés de la vie pour les esprits droits et justes. Combien de gens, par horreur du fanatisme théologique, se laissent emporter à un fanatisme en sens inverse, soi-disant libre penseur ! Celui-ci n'est pas moins détestable que l'autre, et il est bien plus ridicule, par les termes mêmes. Si l'excès du prosélytisme, au nom de n'importe quelle doctrine, est une tyrannie, quelle tyrannie encore plus insupportable, et absurde entre toutes, que celle qui s'exerce au nom de la liberté !

J'achève en deux mots cejqui regarde l'Oraison funèbre de Michel Le Tellier. Sa mort chrétienne est le sujet de la péroraison. Le prédicateur y rattache la parabole évangélique du Bon et du Mau-

vais Riche, pour louer son héros de n'avoir fait qu'un bon usage des biens de ce monde, et d'avoir « quitté sans peine » à la mort « ce qu'il avait acquis sans empressement» pendant sa vie...

« Comptons comme un pur néant tout ce qui finit... Mais peut-être que, prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de réputation, ou cette imagination de revivre dans sa famille qu'on croira solidement établie ? Qui ne voit, mes frères, combien vaines, combien courtes et combien fragiles sont encore ces secondes vies que notre faiblesse nous fait inventer pour couvrir en quelque sorte l'horreur de la mort ! Dormez wire sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière. Ah ! si, quelques générations, que disje ! si, quelques années après votre mort, vous redeveniez hommes, — oubliés au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni, votre mémoire abolie *, et votre prévoyance trompée, dans vos amis, dans vos créatures, et plus enoore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil?. . »

Ainsi, « ces secondes vies » ne sont rien ; la vie éternelle seule est quelque chose. Et les vertus de Le Tellier « ont fait, du jour de sa mort, le plus triomphant, le plus heureux jour de sa vie. »

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