Sens latin : évaporée, comme an parfum qui s'est envolé
Je passe à l'Oraison funèbre du grand Condé, qui est la dernière, et une des trois plus belles : celle de la Reine d'Angleterre et celle de sa fille sont les deux autres.
Monsieur le Prince, quoique sa santé fût altérée, avait quitté subitement Chantilly le 6 novembre 1686, pour aller à Fontainebleau donner lui-môme des soins à sa petite-fille la duchesse de Bourbon, malade de la variole. Ce fut là qu'il mourut, le 11 décembre. Louis XIV, ne se souvenant que de ses services, voulut honorer par la pompe la plus magnifique la mort d'un prince dont la vie avait eu tant d'éclat. Tous les évêques et toutes les compagnies souveraines eurent ordre d'assister au service dans Notre-Dame de Paris, dont la décoration funèbre eut quelque chose d'extraordinaire et d'inusité. Le Mercure de France en donna une description détaillée. Le catafalque, outre les figures et les milliers de cierges, portait diverses inscriptions et devises du Père Ménétrier, jésuite, qui avait un talent particulier pour ce genre de composition. Bos- 6uet fut choisi pour prononcer le discours. C'était
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le 10 mars 1687. Il était dans sa soixantième année. Il y en avait trente-neuf que le jeune vainqueur de Rocroy, de Fribourg et de Nordlingue avait daigné assister à la thèse de l'étudiant en théologie, et en avait agréé l'hommage. De ce jour datait la sympathie mutuelle dont la mort seule venait de rompre le lien.
L'orateur fait de son héros un portrait un peu idéalisé, sans doute, mais vrai du côté par où il le montre, et digne du modèle et du peintre. Condé, fixé à Chantilly depuis 1680, peu de temps après la mort de sa sœur la duchesse de Longueville, avait souvent reçu Bossuet en cette noble et poétique retraite, « dans ces superbes allées, au bruit de ces eaux jaillissantes qui ne se taisaient ni jour, ni nuit ». Il avait maintes fois échangé avec lui des témoignages d'amitié 1 . Ces deux grands hommes s'écrivaient de temps en temps ; on a quelques-unes de leurs lettres. Il y en a une où l'on voit la simplicité de leurs relations. Apparemment, l'évêque de Meaux ayant été charmé de « ces eaux jaillissantes » de Chantilly, le Prince avait mis l'ouvrier à sa disposition pour lui établir quelques jets d'eau dans le bassin du jardin de l'évêché ; la bonhomie
1. Condé, peu après son retour en France, avait marié frère aîné de Bossuet avec Renée de Gauréan du Mont, fille d'un de ses braves et fidèles compagnons d'armes. Il fut parrain de leur fils aiaé.
de ces deux vieux illustres vient mêler une note douce et charmante à l'admiration qu'ils inspirent. Le grand Condé répond donc au remerciement de Bossuet en ces termes :
<r Chantilly, 10 septembre 1685.
» Je suis ravi que vous soyez content de mon fontenier (sic) . . . Gardez-le donc tant qu'il vous sera un peu utile, et n'ayez aucun scrupule làdessus... »
Il me semble que le contraste de la bonhomie avec la grandeur ne nuit point à la majesté de l'Oraison funèbre où nous entrons.
L'ardeur guerrière du héros semble avoir passé dans l'esprit et dans le cœur de l'évèque, avec le feu des prophètes sacrés mêlé à sa propre flamme. Le mouvement de la composition et du style, la rapidité des descriptions, l'éclat des images, font revivre les exploits de ce nouveau Cid sous les yeux de la France qui le pleure. L'orateur nous entraîne sur ses pas dans la mêlée. « Le voyez-vous, ce conquérant, avec quelle rapidité il. s'élève comme par bonds et ne touche pas à terre ? Semblable, dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche, i ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies, et n'est arrêté ni par montagnes, ni par précipices... »
Vous avez tous dans la mémoire, dès vos jeunes années, le récit de cette bataille de Rocrov, chef-
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d'œuvre aussi justement célèbre que celui du combat de SaJamine dans les Perses d'Eschyle, et celui de la défaite des Maures, de Corneille. Le duc d'Aumale a raconté à son tour, avec une précision brillante qui complète la page oratoire de Bossuet, cette charge de cavalerie, face et volte-face. Je me contente de rappeler la fin du récit de notre orateur, qui fait une modulation si belle et si pathétique : a Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes ( espagnoles ) et de leurs braves officiers, lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur ! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces I »
Le prédicateur n'exalte d'abord la gloire du héros que pour rabattre ensuite devant Dieu toute gloire humaine, et pour mettre en lumière le courage du chrétien, par-dessus celui du guerrier. Bien plus! il croit nécessaire de subordonner à cette qualité de chrétien toutes les autres; et, enfin, dans un passage étrange imité de saint Augustin, il sacrifie aux héros chrétiens tous les plus grands hommes venus avant l'ère nouvelle, non seulement Alexandre et César, mais Scipion, Marc-Aurèle, Socrate, qu'il met tous dans les Enfers. — Ici, il est indispensable de citer, et encore vous douterez de vos oreilles. Après avoir fait ressortir toutes les qualités de cœur et d'esprit
du prince de Condé, ses lumières et ses ouvertures sur toutes choses : « C'est de Dieu, dit-il, que viennent ces dons ; qui en doute ? Ces dons sont admirables, qui ne le voit pas? Mais, pour confondre l'esprit humain qui s'enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d'excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu, ei exclus de son royaume éternel. N'est-ce donc pas Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n'est Celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? — Mais pourquoi 'es a-t-il faits? et quels étaient les desseins particuliers de cette Sagesse profonde qui jamais ne fait rien en vain? Écoutez la réponse de saint Augustin : « Il les a faits, nous dit-il, pour orner le siècle présent », ut ordinem sœculi prœsentis ornaret. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n'admire ce bel astre? qui n'est ravi de l'éclat de son midi , et de la superbe parure de son lever et de son coucher ? Mais, puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais, ce n'est pas un si bel objet qui nous rend heureux. Dieu l'a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières de l'esprit, ces rayous
de son intelligence, ces images de sa bonté, ce n'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents ; c'est une décoration de l'univers, c'est un ornement du siècle présent. Et voye* la malheureuse destinée des hommes qu'il a choisis \
pour être les ornements de leur siècle : qu'ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que, pour les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre, qui ne voulait que faire du bruit dans le monde, y en a fait plus qu'il n'aurait osé espérer : il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques; et il semble, par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage. S'il a fallu quelques récompenses à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une, convenable à leurs mérites comme à leurs désirs : il leur donne comme récompense l'empire du monde, comme un présent de nul prix. rois, confondez- vous dans votre grandeur ; conquérants, ae vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes ; récompense qui ne vient pas jusqu'à eux, qui s'efforce de s'attacher à quoi? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrais
ges, qui disputent avec le temps ; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu'on appelle leur nom : voilà le digne prix de tant de travaux S et, dans le comble de leurs vœux, la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez- vous, grands de la terre; saisissezvous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ces grands hommes que vous admirez l Dieu, qui punit leur orgueil dans les Enfers , « ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire » tant désirée ; et , vains, ils ont reçu une récom- » pense aussi vaine que leurs désirs » , receperunt mercedem suam, vani vanam. — Il n'en sera pas ainsi de notre grand Prince. . . »
Quelle que puisse être l'autorité de saint Augustin et de Bossuet, quelque beau que soit ce fleuve d'éloquence, n'est-ce pas là une idée bien étrange? Laissons de côté la question des Enfers; mais quoi! les hommes les plus sages et les meilleurs, un Marc-Aurèle, un Socrate, ce maître du divin Platon, dont la morale a mérité d'être appelée la préface de l'Évangile, quoil ces grands hommes, ces belles âmes, ces généreux esprits, réprouvés à jamais! Et pour quel crime? Uniquement parce qu'ils sont venus au monde avant Jésus-Christ, et qu'ils ont été grands sans son secours? En vérité,
1. Gf, la péroraison du discours précédent, sur Michel Le Tellier, p. 24
quel est l'esprit impartial qui pourra supporter une pareille idée ? Ne semble-t-il pas, au contraire, qu'ils n'en ont que plus de mérite?
Au reste, vous vous rappelez que Bossuet, dam ses Réflexions sur la CGmédte 7 n'hésite pas à mettre aussi dans les Enfers Molière lui-même, ce grand cœur, en lui appliquant bien étrangement un mot de l'Évangile : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez! »
Tout ce développement démontre une fois de plus ce que nous avons promis de mettre en lumière,, à savoir que, sous une forme splendide, il arrive souvent, dans Bossuet comme dans Pascal, que le fond des idées choque la raison et blesse l'humanité.
Ne pouvant taire absolument les égarements politiques du Prince de Condé à l'époque de la Fronde,, l'orateur les enveloppe du voile d'or de son style : « Après avoir fait sentir aux ennemis durant tant d'années l'invincible puissance du Roi, s'il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en m mot, il fit respecter la Régente; et, puisqu'il faul une fois parler de ces choses dont je voudrais pou» voir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait pas seulement songé qu'on pût rien attenter contre l'État ; et, dans son plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il sou-
haitait encore plus de les mériter. C'est ce qui lui faisait dire (je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son cœur), il disait donc, en parlant de cette prison malheureuse, qu'il y était entré le plus innocent de tous les hommes, et qu'il en était sorti le plus coupable *. « Hélas ! poursuivait-il, je ne respirais que » le service du Roi et la grandeur de l'État ! » On ressentait dans ses paroles un regret sincère d'avoir élé poussé si loin par ses malheurs. Mais, sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné
1. Après la première Fronde, le traité de Rueil (11 mars 1649} ne fut qu'une paix boiteuse, une trêve armée. Condé, le sauveur de la Cour et de Mazarin, fit sonner bien haut ses services ; le Cardinal, loin de les reconnaître, ne fut pas plus tôt rentré dans Paris, qu'il essaya de le rendre odieux au peuple, comme auteur des maux qu'on avait soufferts. M. le Prince, alors, se retourne contre lui ; sa sœur, madame de Longueville, entre dans la lutte. Le Cardinal feint d'avoir peur : la Cour accorde que désormais on ne donnera p'us de gouvernements ni d'emplois sans l'approbation de Condé, et qu'on lui rendra compte de toute l'administration des finances. Il semble alors s'accommoder, et consent au mariage du duc de Mercœur, fils aine du duc de Vendôme, avec une des nièces de Mazarin. Mais bientôt, le Cardinal ayant en plusieurs points manqué de parole, M. le Prince retire la sienne. Ce lut le tour de Mazarin d'être désappointé et irrité : dès ce jour, l'emprisonnement de Condé fut résolu dans son esprit. Après plusieurs incidents provoqués pour brouiller irrévocablement M. le Prince avec les Frondeurs, le Cardinal fait son coup : le vainqueur de Rocroy, son frère Conti et le duc de Longueville, sont arrêtés au Palais-Royal, dans l'appartement de la Reine, et menés au fort de Vincennes. Dès ce moment, ils ne respirent plus que vengeance.
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lui-même, disons, pour n'en parler jamais, que, comme dans la gloire éternelle, les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer, et de l'éclat infini de la divine mnéricorde, ne paraissent plus ; ainsi, en des fautes si sincèrement reconnues et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services, il ne faut plus regarder que l'humble reconnaissance (aveu) du Prince qui s'en repentit et la clémence du grand Koi qui les oublia. »
Lorsque Condé, rentré en France, s'était présenté devant Louis XIV pour désavouer ses égarements, le Roi lui avait fait bon accueil, se contentant de lui dire avec une piquante fierté : « Mon cousin, après les grands services que vous avez rendus à ma couronne, je n'ai garde de me ressouvenir d'un mal qui n'a apporté du dommage qu'à vous-même. »
Ce n'est qu'à la suite de cette époque néfaste que l'orateur place la victoire de Lens, « nom agréable à la France », et intéresse l'amour-propre du Roi à s'enorgueillir des fautes mêmes d'un Prince « qui sut garder son rang à la Maison de France sur celle d'Autriche, jusque dans Bruxelles ».
Pour achever l'expiation des erreurs dont l'histoire a pu conserver la trace, il montre avec un peu d'hyperbole « cette grande victime se sacrifiant au bien public », et s'oubliant elle-même au traité des Pyrénées, pour ne se ressouvenir que de ses
amis. Il ose même, de degré en degré, montrer au Roi et à la France dans le grand Condé « un Prince accompli, et avec ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur ajoute aux grandes vertus ». Voilà comme l'habileté du style sait tourner les choses, 3t les transformer si bien, que la défection n'est plus qu'un malheur, et qu'avoir porté les armes contre son pays et son Roi ne rend le Prince de Condé que plus accompli , en le marquant, comme on eût dit de nos jours, du sceau de la fatalité. Tels sont les prestiges de l'art oratoire. « Il y a, dit Sainte-Beuve, des tours de phrase qui créent des vraisemblances.»
Aussi est-ce la parole qui, dans tous les temps, mène le monde. Mais c'est la pensée qui crée la parole, et qui aussi lui prépare le terrain en le labourant à fond pour y faire entrer la lumière et l'air.
Avec bien de l'adresse encore, dans le parallèle de Condé et de Turenne, l'orateur trouve moyen d'étrs juste envers celui-ci et de l'élever avec son propre héros au plus haut degré de gloire, en conservant cependant au grand Condé l'éclat et le prestige qui le distinguent à ses yeux, et qui plaisent à son imagination et à son cœur. Une lettre de Bussy à madame de Sévigné, du 31 mars 1687, montre combien il eut de mérite à louer ainsi Turenne, à un moment où la maison de Bouillon venait d'être enveloppée dans une disgrâce générale.
Quand il arrive à la dernière partie de la vie du Prince de Condé, qui, après avoir échappé aux périls de tant de batailles, meurt dans son lit : « La Mort, dit-il, ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu'elle se présente au milieu du feu , sous l'éclat de la Victoire, qu'elle montre seule. » Image charmante et spirituelle (un peu trop peut-être, diront quelques-uns), où l'éloquence de Bossuet est sœur de la poésie de Racine... a Tout retentissait de cris, tout fondait en larmes; le Prince seul n'était pas ému, et le trouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était mis. » Le prédicateur développe avec effusion la fin chrétienne du héros. Puis, la péroraison pleine de grandeur, que tout le monde
a dans la mémoire, « Venez, peuple, venez maintenant, »... couronne avec une magnificence un peu théâtrale, mais bien émouvante, cette splendide Oraison funèbre. Lui-môme, à la fin, entre en scène, et disant un adieu suprême à l'illustre mort qui fut son ami : « Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand Prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte : heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que Je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. »
C'est, en effet, cet éloge du grand Condé qui clôt la série des Oraisons funèbres de Bossuet. Dans les six que nous venons de parcourir, quelle incessante variété ! Chacun de ces discours est un type différent de beauté littéraire et oratoire ; chacun des personnages qui en fait le sujet est peint par un artiste de génie, qui mêle sa propre originalité à la physionomie du modèle.
J'ai dit et j'espère vous avoir montré que, si l'orateur connaît bien et emploie tous les procédés de l'art oratoire, et si le genre de l'oraison funèbre est par nature un genre d'apparat, comportant une certaine pompe et un certain faste, Bossuet cependant est tout le contraire d'un rhéteur, d'un phraseur banal. Si le fond est de tradition, de convention, et en général peu sympathique à l'esprit moderne, excepté pour la connaissance des hommes et l'expérience de la vie, la forme ( je comprends toujours dans ce mot le sentiment, aussi bien que le style qui en jaillit) est neuve, créée, riche, {datante ; unissant, comme celle de Pascal, la familiarité à la grandeur ; exprimant sans effort les idées les plus hautes avec la langue commune; langue cependant profondément savante et latine, en même temps que populaire ; et oratoire et poétique tout à la fois; exprimant toutes choses, les plus grandes et les plus petites, d'un air aisé, simple et majestueux, tantôt avec force, tantôt avec grâce.
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Je n'ajoute plus que quelques mots pour mentionner seulement les autres discours de notre orateur.
Outre les Sermons et les Oraisons funèbres, il prononça un certain nombre de Panégyriques de Saints et de Saintes : entre autres , ceux de saint Paul, de sainte Thérèse, de saint Bernard. Ce dernier était de Dijon : Bossuet aimait en lui un compatriote. Ce genre, le Panégyrique des Saints, convient mieux que l'Oraison funèbre aux conditions de l'éloquence chrétienne, parce que l'éloge des mérites et des vertus des Bienheureux n'expose pas le prédicateur à embellir la vérité pour l'idéaliser. On connaît le mot de Saint-Simon disant, lorsque Vincent de Paul fut béatifié : a Pour moi, je ne pourrai jamais voir un Saint en M. Vincent, que j'ai vu tant de fois tricher au piquet. » Heureusement que, le plus souvent, on connaît très peu le fond de la légende qui sert de thème au panégyriste *.
1. Un jour, à Gand, en 1863, à la suite d'un Congrès des Sciences sociales et le soir d'une grande fête nationale où Léopold I er , comme tout le monde, avait loué à bride abattue, dans un grand speech, sur la place publique, le héros flamand van Artevelde, le Roi m' ayant fait l'honneur, après le banquet, de m'adresser la parole et de me dire obligeamment <c que j'avais fait d'excellentes choses en Belgique », — allusion aui conférences, — je lui répondis que lui aussi avait fait, dans l'après-midi de ce jour, sur la Grande Place, une très jolie conférence, et très démocratique, à ce qu'il me semblait, en l'honneur du tribun populaire des Gantois. — c Ohl répondit le roi en souriant, c'est une histoire ua peu ancienne, on ne sait pas bien ce qu'il y a de vrai. » — Il en est souvent de même au sujet de la vie des saints, du moins avant leur conversion à la piété et à la vertu. Gela facilite le panégyrique. ?
Entre tous les Panégyriques prononcés par Bossuet, celui de saint Paul est le plus célèbre. 11 fut prêché à l'hôpital de la Salpêtrière, et au bénéfice de cet hôpital, qui venait d'être fondé, en 1657 ; Bossuet avait alors trente ans. Il est probable qu'il le retoucha plus tard, et à plusieurs reprises. Il saisit tout d'abord le sujet par le fond, entrant d'emblée dans le surnaturel. Paul est « d'autant plus puissant qu'il se sent plus faible » : c'est sa faiblesse qui fait sa force. En présence de la société grecque, si cultivée, si raffinée et si corrompue, il est l'apôtre sans art, d'une sagesse cachée, qui paraît folle aux yeux du monde, d'une sagesse incompréhensible, qui choque et qui scandalise; et il n'y met ni fard ni artifice, « 11 ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette parole rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs ; et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes : il abattra aux pieds de Jésus-Christ la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome entendra sa voix : et, un jour, cette ville maîtresse se tiendra bien plus ho-
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norée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron. — Et d'où vient cela, chrétiens? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît à relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses Épîtres une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. »
On pourrait appliquer à Bossuet lui-même plusieurs de ces choses qu'il dit de saint Paul, cette « auguste simplicité », cette puissance et cette vertu cachée, « qui ne persuade pas tant qu'elle captive », et enfin cette belle comparaison, développée avec une ampleur homérique : « De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine; ainsi cette vertu céleste, jui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du Ciel, d'où elle descend. »